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Photoshop: retoucher n'est pas (vraiment) tromper

Daphnée Denis, mis à jour le 31.07.2011 à 8 h 11

Le grand méchant logiciel de retouche n’est pas aussi terrible qu’on le prétend.

Capture d'écran de la publicité «Dove: The Evolution of Beauty»

Capture d'écran de la publicité «Dove: The Evolution of Beauty»

En octobre 2009, une publicité Ralph Lauren est postée sur le site Photshop Disasters. Elle représente une bonne moitié de la mannequin franco-suédoise Filippa Hamilton, alors égérie de la marque. Son corps, plus maigre que sa tête est clairement passé sous le bistouri de la retouche numérique: elle ressemble dangereusement à un Giacometti.

La photo devient le symbole des abus de Photoshop par l’industrie de la mode. Dans un avis publié le 21 juin dernier, l’Association Médicale Américaine (AMA) condamne l’«altération» numérique de l’image des mannequins dans les publicités: «Dans une photo, la taille de la mannequin était sévèrement amincie... sa tête était plus grosse que sa taille». Triste exemple pour les «enfants influençables», déplore l’AMA, et possible cause de «troubles alimentaires» dûs à des «attentes irréalistes en ce qui concerne l’image corporelle».

La retouche —et les médias qui en abusent, comme le remarque le site Jezebel— serait un outil de propagande pour l’anorexie, qui ne sert qu’à maigrir des filles déjà très (trop?) minces. On ne peut pas nier, en surfant sur Photoshop Disasters, que le logiciel et ceux qui s’en servent aient des ratés (les exemples Ralph Lauren, qui ne s’est pas arrêté à Filippa Hamilton, et la hanche amputée de Demi Moore sur la couverture du magazine W le montrent). Mais faire de l’ultra-minceur numérique la règle générale est franchement exagéré, assure le photographe australien Seth Jones dont le site expose les clichés avant/après des mannequins qu’il retouche.

«Ça arrive, c’est sûr. Mais ça n’arrive pas aussi souvent qu’on le croit: Photoshop a une mauvaise réputation parce qu’on regarde les mauvais exemples

Les retouches grossières et facilement remarquables sont du travail «de bas étage», dit le photographe. En général, l’altération doit être subtile: ne pas transformer l’aspect physique d’une mannequin, éviter de la faire ressembler à une «poupée en plastique».

Photoshop fait grossir

Surtout, la mode ne recherche plus la minceur à tout prix: «Les filles très maigres se vendent de moins en moins en dehors de la haute couture», explique Jean-Baptiste Devay qui travaille à l’agence Next Paris.

Le pinceau numérique sert donc à redessiner des formes plutôt qu’à les enlever. Dunja Knezevic, mannequin pour Elite Londres et vice-présidente du syndicat de mannequins Equity est catégorique:

«Toutes les mannequins que je rencontre sont plus maigres en vrai que sur leurs photos. On nous grossit les hanches, la taille, les jambes... tout pour qu’on ait l’air en meilleure santé. On préférerait pouvoir manger ce qu’on veut

Le directeur de son agence, Michelangelo Chiacchio, modère:

«Cela n’a pas eu lieu chez Elite, mais il y a effectivement eu des cas où certaines mannequins étaient “grossies”. Aujourd’hui, le marché a changé, on cherche directement des filles plus saines

De toutes façons, peu de retouches se font en agence: ce sont surtout les clients (publicitaires et magazines) qui rendent les filles plus «naturelles» et «saines», selon Dunja Knezevic. Mais pour ce qui est de la presse féminine, Valérie Toranian, rédactrice en chef de ELLE France déclare «ne pas connaître de journaux où on grossit les femmes». En ce qui la concerne, ELLE cherche de «belles filles, pas des crevettes».

Du côté des photoshoppeurs, on admet en revanche rajouter des hanches ou des fesses sur les modèles, même si ce n’est pas systématique. «Ça m’est arrivé, mais seulement quand il n’y avait pas assez de photos», soutient Jean-Baptiste Devay. Seth Jones, quant à lui, confirme arrondir un peu certaines filles mais, détail qui mérite d’être souligné, «jamais pour leur donner de la poitrine».

Quelle que soit la fréquence du «grossissement numérique», plus ou moins avoué, la tendance est donc à montrer des mannequins aux corps plus sains, quitte à devoir les retoucher. (Ce qui ne veut pas dire qu’on en a fini avec les polémiques liées à la minceur, Photoshop ou non, comme l’illustre la récente polémique sur la très maigre mannequin Topshop.)

Dunja Knezevic estime que c’est la marque d’une «tromperie faite au public», auquel on fait croire que les mannequins sont «plus saines qu’en réalité», mais cet usage de Photoshop a au moins l’avantage de ne pas présenter des corps squelettiques comme un canon de beauté à atteindre.

On nous ment...

Que l’on maigrisse ou que l’on grossisse les mannequins, la retouche reste perçue comme un outil de mystification. A juste titre, l’argument du mensonge va au-delà de l’opposition aux changements de taille perpétrés par ordinateur. Photoshop efface les boutons, grandit les jambes, change les coiffures, les poses... Et on ne s’en rend pas toujours compte.

Licence artistique, répondent les défenseurs de Photoshop. La mode est l’univers du beau, et il n’y a pas de mal à rendre les photos agréables à voir. Refuser la «licence retouche» donne un plaisir voyeur, certes. Celui de constater que les top models sont des êtres humains comme les autres, comme l’avait prouvé la campagne sans maquillage et sans Photoshop de Louis Vuitton l’année dernière. Il ne faudrait pas, au passage, bannir un objectif légitime de la mode: produire du beau pour un univers de l’apparence qui s’assume.

Face à cet argument, certains revendiquent un droit à l’information. C’est le cas de la députée UMP des Bouches-du-Rhône Valérie Boyer, qui avait déposé une proposition de loi en septembre 2009 demandant à ce que les photographies d’images corporelles retouchées soient systématiquement signalées par une mention légale obligatoire.

Sa proposition n’avait pas été examinée, en l’absence de texte permettant son intégration, et s’adressait à tous les types de photos (notamment dans les photoreportages où l’usage de la retouche est également polémique), pas seulement celles de mode. Mais un postulat demeure: Valérie Boyer estime que «les gens ont le droit de savoir» quand une photographie a été modifiée. Selon elle, c’est une question «d’honnêteté et de déontologie». Il n’est pas question de limiter le phénomène, mais simplement d’informer, insiste-t-elle: «il n’est pas nécessaire de me mentir pour me faire rêver.»

Une demande absurde selon Valérie Toranian:

«A ce moment-là on prend toutes les peintures du XVIIIe et du XIXe siècle et on explique que ce qu’elles représentent n’est pas réel. Laissons les photographes faire de belles images.»

«L’argument du mensonge est un peu flou, ajoute Seth Jones. La lumière, l’angle d’une photo changent aussi  une image. Ils peuvent mettre en valeur des traits plus ou moins flatteurs. Et après il y a le maquillage, le choix des vêtements... Tout le processus est une tromperie

Le photographe assure qu’une photo est «prête à 90%» avant de passer par Photoshop, et qu’on peut aussi changer l’apparence d’une fille en changeant d’objectif ou de lumière. Au quotidien, il s’agit surtout d’un «énorme coussin de sûreté qui permet de revenir sur les images», souligne Valérie Toranian. La top model Sara Ziff, qui n’est pourtant pas tendre avec l’univers de la mode dans son documentaire Picture Me, affirme «être reconnaissante à la retouche quand (s)a peau n’est pas parfaite ou qu’ (elle est) fatiguée». D’autant que la photographie numérique montre «le moindre pore», rappelle Dunja Knezevic.

… Mais pas trop

Le tout est de ne pas en abuser. «Il est très difficile de rendre une mannequin plus mince de manière crédible, signale Seth Jones: si on rend une jambe plus fine, l’autre a l’air grosse, et ses pieds paraissent géants.» Quand on efface trop les rides ou les marques du visage, on donne un air «faux», qui gêne tout le monde, y compris dans l’industrie de la mode.

Trop modifier l’apparence d’une mannequin peut jouer en sa défaveur. Selon Michelangelo Chiacchio, une fille qui ne ressemble pas à ses photos aura du mal à être embauchée: «En fin de compte, le client rencontre la mannequin face-à-face, et là il n’y a pas de retouche possible.» Mentir au public avec une image, c’est aussi mentir au client, explique Dunja Knezevic:  une photo trop retouchée est donc «inutilisable dans un book.»

Reste que les publicitaires peuvent aussi avoir la main lourde avec Photoshop: «ils cherchent à vendre», admet Seth Jones. Mais, que ce soit à cause de la surmédiatisation des excès de retouche, ou d’un retour à une image plus naturelle, la mode devient plus prudente avec l’outil. Pour Valérie Toranian, les abus de Photoshop concernent surtout les stars car «leurs agents et les publicistes veulent avoir leur mot à dire» au sujet des clichés publiés, ce qui peut s’avérer «infernal dans un monde où vieillir est devenu pire que mourir». C’est dans ce cas-là qu’il faut limiter les retouches, d’après elle: «Sinon, on arrive à un moment où l’image ne correspond plus à rien

Daphnée Denis

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