Culture

Un objet star de ciné (5/7): les lunettes de soleil

Ursula Michel, mis à jour le 26.08.2011 à 17 h 24

Certains objets font de la figuration. D’autres, intégrés à la narration, caractérisent les personnages, dynamisent le rythme ou infléchissent le scénario. Petit tour d’horizon de ces «machins» du quotidien qui, au fil de scènes cultes, ont marqué nos imaginaires. Aujourd'hui, les lunettes de soleil.

Tom Cruise dans «Risky Business» de Paul Brickman (Warner Bros)

Tom Cruise dans «Risky Business» de Paul Brickman (Warner Bros)

Ah, le soleil, les palmiers, la plage… Impossible de résister à l’accessoire indispensable de tout estivant qui se respecte: les lunettes de soleil. Mais au panthéon cinématographique de la lunette, une seule marque a gravé son empreinte dans nos imaginaires. Elle est américaine et se nomme Ray-Ban. Qu’elle prête ses branches au winner, au rebelle ou au classieux,  la longue histoire de Ray-Ban est indissociable du cinéma depuis plus d’un demi-siècle.

Cool attitude

Dès 1933, la marque Ray-Ban connaît son heure de gloire lorsque l’US Air Force lui commande un modèle pour ses pilotes de chasse: l’Aviator est née. Avec la fin de la Seconde guerre mondiale et la victoire des alliés, le modèle américain jean/chewing-gum/Ray-Ban s’impose comme la référence pour les jeunes du monde entier, avides de liberté et de nouveauté.

Visant une audience essentiellement masculine, sensible à l’iconographie militaire et encline à s’identifier au héros (qu’il soit chasseur de dragon ou GI), la Ray-Ban Aviator vise le sexe fort. Non content de squatter l’imaginaire d’une génération grâce à sa lunette panoramique en acier, Ray-Ban lance en 1952 son autre modèle star, la Wayfarer. Plus asexuée, moins macho, elle entrouvre le marché féminin et incarne la cool attitude à son climax.

S’il est un acteur qui incarne à la perfection l’esprit Ray-Ban, aussi bien masculin dans sa version Aviator que cool à mort avec le modèle Wayfarer, c’est Tom Cruise. En 1983, Paul Brickman lui offre son premier rôle-titre dans la comédie Risky Business. Cruise y incarne un jeune lycéen qui lors de l’absence de ses parents, tombe amoureux d’une call-girl, flingue la Porsche de son père et transforme sa baraque en maison close pour rembourser.

Success story décalée (devenir maquereau, un métier d’avenir), Risky Business fleure bon les années 1980, quand le sexe et le mauvais esprit faisaient rage sur les écrans (Breakfast Club, autre teen movie des eighties, a lui aussi donné une visibilité à la Wayfarer). Le film s’ouvre sur une séquence vue à travers les lunettes de Joel (Tom Cruise) et se clôt par le personnage qui les remonte sur son nez d’un air de défi.

Risky Business use des Ray Ban comme d’un curseur de l’affranchissement de son héros, de son passage à l’âge adulte. Masque qui occulte le visage d’un adolescent timide au début, elles soulignent progressivement sa prise de confiance et son émancipation. Lunettes du gosse bourgeois qui s’encanaille, qui gagne argent et fille à la fin, elles cachent même le visage du futur sex-symbol d’Hollywood sur l’affiche, lui volant la vedette.

Symbole absolu du jeune mec aux dents longues, du winner sympa, ces lunettes rajeunissent le public-cible (adolescent) tout en se tournant vers une population jusqu’alors peu détentrice de Ray-Ban (la bourgeoisie). Alors qu’en 1981 Ray-Ban vend (seulement) 18.000 exemplaires de sa Wayfarer, il s’en écoule 360.000 après la sortie du film. Autant dire que Cruise est une excellente tête de gondole pour la marque, ce qui ne se démentira pas trois ans plus tard.

En effet, en 1986, le même Tom Cruise chausse cette fois des Aviator, peaufine sa virilité en enfilant son cuir et explose le box-office avec Top Gun. Plus adulte et plus mâle, le film ne vise plus seulement les adolescents, mais surtout les adolescentes, pour qui l’Aviator va subitement devenir l’accessoire masculin le plus sexy. Renouant avec ses origines militaires, Ray-Ban construit sa légende et impose son style. Pour le grand public, il devient évident que tous  les pilotes portent des Aviator et donc par voie de conséquence que pour être un mec cool et un poil rebelle, il faut investir!

Rebel without a cause

Si Top Gun joue timidement avec le caractère rebelle associé à Ray-Ban, depuis les années 1960, ces lunettes sont quasi-systématiquement portées par des insoumis, des révoltés et des indésirables. James Dean s’y est essayé mais c’est Dennis Hopper et son Easy Rider qui posent les bases en 1969 d’une longue collaboration entre la contre-culture et Ray Ban. Traversant les Etats-Unis au guidon de sa moto, Peter Fonda arbore fièrement le modèle Gold Olympian. Film coup de poing sur une Amérique scindée entre conservatisme et libertarisme, Easy Rider met en scène des marginaux drogués et débridés.

Leurs lunettes de soleil créent une distance entre eux et les WASP, un fossé culturel qu’incarnent les Ray-Ban. Accessoire des mauvais garçon, elles furent longtemps associée à une attitude malpolie (ne pas regarder son interlocuteur dans les yeux) voire insolente.

En 1991, c’est John Waters, réalisateur subversif, qui affuble son Cry Baby d’une bonne vieille paire de lunettes noires. Délinquant juvénile campé par Johnny Depp, le personnage oscille entre courses de voiture et groupe de rock: autant dire que dans les années 1950, il représente le parfait rebelle.

A sa panoplie de bad boy, Waters se devait de rajouter l’élément indispensable: les lunettes. On remarque d’ailleurs que les Coincés (les WASP du film, bourgeois et bien-pensants) ne portent pas de lunettes de soleil mais l’effet délétère des Frocs Moulants (la bande de Cry-Baby) se fait sentir et des lunettes finissent par apparaître sur les nez les plus snobs, comme un signe de ralliement au vent de liberté qui commence à souffler sur l’Amérique.

Plus récemment, une autre sorte de proscrits adoptent la Ray-Ban, les vampires de Twilight. Réutilisant l’imagerie vampirique d’une publicité de la marque datant de 1999, le film joue sur l’engouement suscité chez les ados pour les suceurs de sang mais modifie un paramètre primordial: le sex-appeal des vampires.

Naturellement magnétiques, ceux-ci ne sont pas pour autant des gravures de mode (le Nosferatu de Murnau) ou alors une de leurs multiples formes se révèle même répugnante (le vieux comte version Coppola, Lestat abîmé dans Entretien avec un vampire…). Or, le XXIe siècle ayant une prédilection pour le lisse, les vampires de Stephenie Meyer ont encore les dents longues mais ils appartiennent désormais au monde des beautiful people. Respirant le consensuel, ils se doivent de porter les lunettes qui dominent commercialement le marché: les Wayfarer. Ainsi, de rebelle, la Ray-Ban, en gagnant des parts de marché, a muté en accessoire tendance jusqu’à devenir aujourd’hui le nec plus ultra de la branchitude. Quel chemin parcouru!

So chic!

Une silhouette féminine se fraye tout de même un passage dans cet univers dominé par les hommes. La sylphide Audrey Hepburn est indissociable de sa paire de Ray-Ban en 1961 pour Diamants sur Canapé (Breakfast at Tiffany’s). Vu son élégance avec ses mini-robes et ses grands chapeaux, il est surprenant de la voir porter ces lunettes. Et pourtant, en prêtant ses traits à cet accessoire, elle offre aux femmes l’image d’une demoiselle libérée des contingences associées à son sexe en jouant sur le terrain masculin.

Alors que les mouvements féministes commencent à essaimer leurs revendications d’égalité, l’actrice symbolise l’émancipation désirée en s’appropriant un élément jusque là chasse gardée des mâles. Accessoire politique, la Ray-Ban dans ce cas prépare les esprits aux grandes avancées féministes qui exploseront les années suivantes.

Quand on dit chic, on pense nécessairement costume-cravate. Quoi de plus élégant qu’y ajouter une paire de Ray-Ban noire? Demandez à John Landis. En 1980, il réalise les Blues Brothers et sanctuarise l’homme aux lunettes noires. Viril mais soigné, le mâle version Landis transpire la classe et offre une chance aux Ray-Ban de sortir de leur image contre-culturelle. En 1992, Quentin Tarantino récupère le look Blues Brothers pour en habiller ses braqueurs dans Reservoir Dogs.

Fini les voleurs mal fagotés, bienvenue aux cambrioleurs raffinés! Ce glissement d’utilisation intronise la fusion entre personnages ultra-violents et distinction racée qui fera date dans la représentation des malfrats au cinéma.

Ray-Ban, pourvoyeur de lunettes «subversives» dans les années 1960, a réussi sa reconversion vers le grand public grâce à une politique de placement de produits inégalée. Choisissant les films qui pourront lui offrir la visibilité et le storytelling adapté au public cible, la marque a contaminé le cinéma, mais aussi le monde de la musique.

Bob Dylan et Michael Jackson ont œuvré chacun dans leur genre pour l’avènement mondial des Ray-Ban. Aujourd’hui, la télévision et son cortège de séries semblent être le nouveau terrain de jeu de la marque américaine. Mais si Ray Ban multiplie les supports de communication tout azimut, la marque apparaît prisonnière de ses grands classiques, peinant à inventer un modèle aussi marquant que ses prédécesseurs. Il est à parier que l’Aviator et la Wayfarer ont encore de beaux jours ensoleillés devant elles.

Ursula Michel

Episode 1: le briquet
Episode 2: le miroir
Episode 3: le téléphone
Episode 4: le parapluie

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Journaliste
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