Mostar, le saut dans l'histoire

Symbole de la reconstruction du pays, le Vieux pont de la deuxième ville de Bosnie accueille le dernier week-end de juillet la plus ancienne compétition de plongeon du monde.

Un homme se jette du pont de Mostar, le 31 juillet 2004. REUTERS/Damir Sagolj

- Un homme se jette du pont de Mostar, le 31 juillet 2004. REUTERS/Damir Sagolj -

«L’important, c’est de ne pas hésiter. Plus tu hésites, plus ça devient dur de sauter.» Sandi, jeune Bosniaque de 18 ans, traduit ses paroles en actes en enjambant la balustrade. Après une grande inspiration, il s’élance dans le vide. Le sauteur reste suspendu pendant trois secondes entre le pont et l’eau, les bras tendus en arrière et les jambes jointes et pliées. Le temps se fige. Les touristes retiennent leur souffle. Une jeune Américaine pousse un «Oh my god!» de frayeur. Et le sauteur finit sa course dans l’eau tumultueuse de la Neretva, 25 mètres plus bas. Il vient d’effectuer le saut traditionnel du pont de Mostar.

Construit en 1566 à l’époque de l’Empire ottoman, le Vieux pont est l’emblème de la deuxième ville de Bosnie. Il lui a même donné son nom: Mostar signifie «le gardien du pont» à qui il fallait payer un droit de passage avant de traverser le «Stari Most», le Vieux pont.

L’édifice a toujours été érigé en symbole. Symbole de la guerre civile (1992-1995) lorsque les Croates l’ont détruit à coups d’artillerie en 1993, malgré les civils bosniaques venus défendre cet emblème de l’Empire Ottoman, donc de l’islam. Et symbole de la renaissance du pays et du dialogue entre Musulmans et Croates lorsqu’il a été rebâti avec l’aide de la communauté internationale en 2004.

Des descendants d’Icare

Depuis sa construction, des plongeurs ont pris l’habitude de se défier en sautant depuis l’édifice. Cette tradition est aussi devenue une attraction pour touristes.

Les plongeurs ne sont pas seulement des mordus de sensations fortes, ils travaillent. Ils sont plusieurs à passer ainsi tout l’été à épater les badauds. Contre quelques euros, ils se jettent dans l’abîme.

En Bosnie-Herzegovine qui compte 45% de chômage, ce job est bienvenu. Damir, la trentaine, des dread-locks et un tatouage du pont sur l’épaule, se dégourdit les jambes en esquissant quelques pas de danse, attendant son tour. 

«Moi je fais d’autres petits boulots pendant l’hiver, mais la plupart des autres sauteurs sont au chômage. Ce qu’ils économisent en été leur permet de survivre l’hiver.»

Malgré les chaos de l’Histoire, cette tradition vieille de plusieurs siècles s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui. Même après sa destruction, les plongeurs sautaient depuis les restes du pont.

Tous les ans, le dernier week-end de juillet, des milliers de personnes assistent à la compétition Icare, la plus vieille du monde, sur le Vieux pont de Mostar. Cette année encore, lors de la 445e édition, ils seront nombreux à défier la gravité en quête de gloire et d’adrénaline. Venus de toute l’ex-Yougoslavie, des plongeurs séparés par la guerre civile vont se retrouver ce week-end pour se brûler les ailes du haut du Vieux pont.

Un rite d’initiation

La performance sportive est de taille: l’arche s’élève à 25 mètres au-dessus de la Neretva, un fleuve de montagne glacé au fort courant. Chaque année apporte fatalement son lot d’accidents.

«Il y a une semaine, un Anglais y a laissé son ligament du genou», rapporte Sandi. Et parfois, le saut peut être mortel. L’année dernière, un Australien s’est noyé après s’être mal réceptionné en tentant un salto arrière. «Il y en a qui en ont plus entre les jambes que dans la tête», expédie lapidairement le jeune plongeur.

Sandi, lui, fait ça gratuitement, pour préserver la tradition.

«Ici, c’est comme un rite d’initiation. Quand t’es un jeune à Mostar, t’es presque obligé d’y passer.»

En parallèle à son travail dans une auberge de jeunesse, il saute régulièrement devant les touristes depuis ses 14 ans. Certains habitants de Mostar plongent jusqu’à l’âge de 60 ans. Etre plongeur, un atout séduction? «Quand on participe à la compétition et surtout quand on arrive bien classé, on devient une sorte de héros local: ça impressionne beaucoup les touristes. Et aussi les filles», dit-il en adressant un sourire à un groupe de jeunes Anglaises qui l’applaudissent.

La réconciliation inachevée

Mais si le symbole est beau, il y a des limites à la réconciliation: peu de Croates viennent sauter. Les frontières existent encore dans les têtes et la reconstruction n’a pas été suffisante pour jeter un pont entre l’est de la ville bosniaque musulman et l’ouest croate catholique.

La guerre des signes continue ailleurs: sur les montagnes, d’où les tanks croates ont bombardé le pont, s’élève aujourd’hui une immense croix qui surplombe la ville. Depuis la fin du conflit, de part et d’autre de la Neretva, clochers et minarets se dressent comme autant d’affirmations identitaires.  

«J’habite à l’est, mais j’ai des amis deux côtés du fleuve. Pour moi à Mostar, il n’y a que des Bosniaques, déclare Sandi. Mais tu peux voir beaucoup de drapeaux croates qui flottent à l’ouest de la ville: c’est un non-sens.»

A l’instar de la minorité des Serbes du nord de la Bosnie, nombreux sont les Croates de Mostar qui se sentent étrangers à ce pays. Ici, ceux qui ont vécu la guerre peuvent difficilement dépasser les anciennes divisions. Alors les espoirs se reportent sur  les jeunes en faisant le pari de l’oubli.

«Moi je suis content de ne pas avoir vécu la guerre, de ne me souvenir de rien de cette période. Un jour je reprendrai des études et trouverai un vrai travail. Mais pour l’instant, tout ce qui m’intéresse, c’est plonger et faire la fête. Et c’est un rythme de vie qui me prend tout mon temps», explique Sandi avant de retourner donner le vertige aux touristes.

Clément Guillet

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Publié le 30/07/2011
Mis à jour le 31/07/2011 à 8h08
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