Monde

Biélorussie, voyage au cœur de la dernière dictature d'Europe

Ariane Nicolas, mis à jour le 04.08.2011 à 10 h 26

Un président au pouvoir depuis 17 ans, des prisonniers politiques par dizaines, une population aux abois... Récit de dix jours dans un Etat dont le passé communiste est une réalité toujours vivante.

Détenu pour avoir participer à une manifestation de la «révolution via les résea

Détenu pour avoir participer à une manifestation de la «révolution via les réseaux sociaux» le 7 juillet. REUTERS/Vasily Fedosenko

Un président au pouvoir depuis 17 ans, des prisonniers politiques par dizaines, une population aux abois... la Biélorussie est un des seuls pays d'ex-URSS à avoir totalement raté sa transition démocratique. Pour comprendre comment ce petit pays arrive à survivre, coincé entre la forteresse de l'Union européenne et le géant russe, j'y ai passé dix jours, en juin dernier. Voyage au cœur de cet Etat policier et archi-centralisé, dont le passé communiste est une réalité toujours vivante...

DIMANCHE 19 JUIN - MINSK - BACK IN USSR?

07H45- Arrivée à Minsk par le train de nuit. Je foule le sol biélorusse avec plusieurs jours de retard sur mon emploi du temps prévu, ayant été recalée à l'aéroport de Roissy pour une histoire de visa. Chez les Russes, les vols vers Minsk font en effet partie des «vols domestiques» et non internationaux, c'est pourquoi il faut un visa de transit pour effectuer la correspondance. J'ai donc réservé en urgence un vol pour Kiev, et passé la frontière (munie de mon visa biélorusse) depuis l'Ukraine. Pas de doute, le poids de l'Urss se fait sentir avant même le départ.

09H00 - Premiers contacts avec la capitale. Et nouveau problème. Les noms de rue sur mon plan ne coïncident pas avec ceux que je lis dans la rue. Certains lieux ont été rebaptisés: la place Lénine est ainsi devenue place de la Gare, mais le métro qui y mène porte toujours l'ancienne inscription soviétique. Certaines rues portent des noms russes et d'autres biélorusses... bref, c'est le bordel. Mais un bordel qui a un sens, je le comprendrai bientôt.

12H00 - Petite sieste dans l'auberge de jeunesse qui m'accueille, située sur l'artère principale de la ville. La nuit dans le train a été mouvementée: mon compagnon de route, un enfant avec qui je plaisantais, a promis de me casser la gueule une fois que l'on serait mariés. Pas sûre que ce soit du second degré.

Le Palais de la République, grand moment d'architecture soviétique.

15H00 - En terme de cachet, Minsk oscille entre deux âges. D'un côté, elle a été ravagée pendant la Seconde guerre mondiale, son cœur historique n'existe donc plus. De l'autre, ses bâtiments néo-classiques (voir un résumé sur l'architecture ici) la maintiennent dans une sorte de vieille intemporalité. Ville suspendue dans le temps, incroyablement propre, et peuplée d'uniformes. En moins d'une heure, je croise quatre colonnes de soldats qui patrouillent.

La faucille et le marteau sont loin d'être un tabou pour le pouvoir.

Ce n'est donc pas un mythe. Contrairement à la Russie, la Biélorussie ne veut pas encore tourner la page (au moins «visuelle») du communisme. Certes à Moscou l'iconographie de l'URSS est toujours là, sur les bâtiments officiels ou dans le métro par exemple, mais elle est devenue essentiellement décorative. Ici, le pouvoir semble s'en servir comme d'un faire-valoir.

VOIR LA GALERIE PHOTOS « BACK IN THE USSR »

LUNDI 20 JUIN – MINSK - UN BÉBÉ ÉTAT NATION

09H00 - Visite sous la pluie des quartiers sud-ouest de la ville, qui abritent une grande partie de l'administration biélorusse. En chemin, je croise le bâtiment du KGB, un édifice gigantesque, presque charmant, face auquel dort un buste de Félix Dzerjinski, l'ancien patron de la Tcheka. Quelques rues plus loin je croise ce panneau. Suis-je dans les années 30?

«Nous, les Biélorusses!». Cliquez pour plus d'explications.

13H30 - Je débute la lecture de «Mécanique d'une dictature», de J-C Lallemand et Virginie Symaniec (un «ouvrage de référence»). J'y trouve mes premiers éléments de réponse sur l'ambition nationaliste d'Alexandre Loukachenko.

Le président, réélu trois fois depuis 1994, tient discours à deux entrées sur la Nation. Les panneaux gigantesques fixés un peu partout en appellent à la grandeur du peuple, «atelier d'assemblage» de l'URSS et à ce titre bien moins méprisé que, disons, la Géorgie ou l'Ouzbékistan. Mais en même temps, Loukachenko refuse de parler la langue vernaculaire (un mélange de russe et de non-russe) et a remplacé le drapeau national rouge et blanc par celui qui était en vigueur sous l'URSS.

En réalité, cette absence de discours nationaliste construit (ou même renvoyant à un passé imaginaire) souligne surtout la difficulté pour une Nation aussi proche de la Russie culturellement de se trouver une identité propre. Il faut se rappeler que jusqu'à la Révolution de 1917, la Biélorussie a d'abord été intégrée au Grand duché de Lituanie, puis à l'empire tsariste (allez, un peu d'histoire).

Elle n'est finalement indépendante que depuis vingt ans. Le grand-frère russe a pris le chemin du libéralisme et renoue avec son Moi impérialiste? Soit, pour nous différencier nous prendrons celui du nationalisme d'Etat et du dirigisme.

19H30 -  Quelques courses dans la grande-surface du coin. Au menu, saucisson fumé, fromage de Brest-Litovsk (comme le traité) et tomates. La base de l'alimentation ici, avec les pommes de terre. Entre deux bouchées, j'essaie de comprendre la signification de «Biélo» dans «Biélorussie». Je pensais que cela voulait dire «blanc», comme en russe. Eh bien non, c'est encore une fois bien plus compliqué.

Miam.

MARDI 21 JUIN –  VILLAGE DE KOSSINO - A LA RENCONTRE DES KOLKHOZES

08H30 - Marre du béton précontraint et des drapeaux, je profite de la journée pour aller me perdre dans la campagne. Une petite heure sur Internet me suffiront pour trouver un village, Kossino, un kolkhoze modernisé. J'y vais avec Aliaksandre, l'ami biélorusse d'une jeune fille rencontrée à l'auberge. Mais d'abord, mon accompagnateur et moi décidons d'aller à la rencontre d'un morceau d'Histoire: Khatyn, un village rasé par les Nazis pendant la Seconde guerre mondiale où repose désormais un immense mémorial.

10H00 - Arrivée à Khatyn. Une légère bruine. Le vent recouvre le silence de la plaine. Du massacre de Khatyn, un seul habitant est ressorti vivant. C'est la statue de cet homme qui nous accueille, son fils mort dans les bras, à l'entrée du complexe.

VOIR LA GALERIE PHOTOS DE KHATYN

Le mémorial de Khatyn, au Nord de Minsk

En mars 1943, les Allemands ont parqué les 160 habitants de ce village dans une grange, et y ont mis feu. Un peu comme à Oradour-sur-Glane. A la place des 26 maisons, toutes incendiées lors du massacre, s'élèvent désormais des stèles surmontées de cloches. Des stèles, ou plutôt des cheminées. A leurs pieds, les noms des villageois qui les habitaient... Des familles entières sont mortes brûlées vives. Toutes les deux minutes, les cloches sonnent à l'unisson. Un bruit morne, sec, sans pathos. Plusieurs centaines de villages ont connu le même destin que Khatyn, en Biélorussie. Ce mémorial est aussi là pour le rappeler.

Face à cette plaine qui semble encore abasourdie par le carnage, les images du film «Requiem pour un massacre» me reviennent. La kalach', les jumelles blondes, l'église en feu... ce film admirable et atroce s'inspire de cette tragédie. Je ne sais ce qui de la fiction ou de la réalité m'émeut le plus ici.

13H00 - Départ pour le kolkhoze. Arrivée une heure plus tard à Kossino, oasis de béton qui flotte au cœur de 3.000 hectares de prés.

Nous tombons sur deux retraités qui tiennent le mur, en bordure du village. 70 ans bien tapés, mais ici les vieux font encore plus vieux. L'un d'entre eux a la main droite serrée dans un bandage. Ses doigts sont jaunes, gonflés. Lui n'est pas bavard. En revanche, Aleskeï, son copain, s'anime vite. «Je suis né dans le Sud, près de Tchernobyl. J'y ai travaillé pendant des années, mais trois ans après la catastrophe on m'a demandé de déménager. Alors j'ai atterri ici. Et comme j'ai obtenu un certificat d'invalidité, je n'ai plus retravaillé».

Grâce à ce certificat, il touche presque 150 euros par mois en guise de retraite. Son ami finit par se dégeler au fur et à mesure de la conversation. Il finit par nous avouer qu'il touche 110 euros par mois. Puis s'énerve carrément:

«Mais depuis la dévaluation, c'est presque impossible de vivre. Regardez à l'épicerie, on ne trouve rien! Heureusement que j'ai mon jardin, mes pommes de terre, mes tomates. Sans ça, je ne pourrais pas tenir».

Et le kolkhoze dans tout ça?

«J'étais conducteur de tracteur, avant la retraite. Kossino est toujours un kolkhoze, mais on n'appelle plus ça comme ça, on dit «agrogorodok». J'aimais bien cet endroit. Plus maintenant. L'Etat construit de nouvelles maisons, et nous les vieux on reste à l'écart. Ceux qui travaillent ont droit au neuf, pas nous ».

Sur la cinquantaine de maisons que compte le village, trois ou quatre -en bois- sont abandonnées. «Même pour moi c'est bizarre de rencontrer ces gens», me confie Aliaksandre. Nous quittons les deux compères. Croisons un pompier qui nettoie devant chez lui, des gamins qui filent à vélo...  et finalement Lioudmila, la patronne du kolkhoze, avec qui nous parlons près d'une heure.

Façade du bureau central de Kossino. La voiture: une Lada en âge d'être grand-mère.

Elle aussi est assez vieille pour avoir connu la guerre. Une peau ridée comme un œillet, quelques dents grises, un chignon bien fait. La pièce est remplie d'écrans plats qui n'ont pas l'air de craindre la surchauffe. Livre des comptes sous la main, Lioudmila nous explique le fonctionnement de cet «agrogorodok»: 3.000 hectares, 800 vaches, quelques chèvres et une production gérée à 100% par l'Etat. Le lait produit par les vaches sera transformé en fromage dans une ville du Sud-Est. 10% de la production sont consommés directement par les travailleurs:

«Nous tournons à plein, sans aucun surplus. Ca devient juste un peu plus compliqué depuis que le prix de l'essence a augmenté. Avant, on avait trois bidons d'essence pour un bidon de lait. Maintenant, c'est l'inverse».

Curieuse, elle me demande finalement:

«Mais en France, comment ça marche?».

Je lui explique un peu le système de la PAC, les subventions, les prix garantis, etc. «Ah! mais c'est presque comme chez nous en fait!», lance-t-elle.

Oui, finalement...

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En sortant du bureau, je remarque une dizaine de photos accrochées dans le couloir. «Les employés du mois», explique mon accompagnateur. «Ils ont mieux travaillé que les autres et recevront une prime». Stakhanov est toujours là! me dis-je tout de suite.

Mais en y repensant... n'est-ce pas plutôt aux Etats-Unis que l'on trouve normalement ce genre de système?

21H00 - Bilan de la journée: follement émouvante. Devant mon assiette, je repense à mon arrière-grand-père, né dans un hameau creusois. Aurait-il préféré grandir dans une ferme d'Etat? Ou ses deux vaches lui auraient-elles trop manqué? Je ne sais... mais la question ne se pose plus: ses terres ont été rachetées par un grand exploitant dans les années 70.

Les trois premiers jours ont été bien remplis. Je ne m'attendais pas à voir un pays aussi statique, pétrifié face aux géants russe et européen. Mais en même temps, le fossé entre le pouvoir et une grande partie de la population parait évident... Je décide de centrer les prochaines 72 heures sur ce qui pourrait à terme faire chavirer l'Etat: la jeunesse, la crise, l'opposition.

MERCREDI 22 juin – MINSK - LE BRUIT ET LE DICTATEUR

10H00 - Une dernière visite «touristique»: le musée de la Seconde guerre mondiale, construit face au Palais de la République. Ce musée, je m'y attendais un peu, n'a rien de muséal. C'est une compilation de photographies de «héros» de la Grande guerre patriotique, portraits accrochés au milieu de médailles et de peintures hallucinantes. Des drapeaux nazis capturés à l'époque sont mis sous verre, comme des trophées vibrant encore sous les bombes.

L'URSS y est presque déifiée, Staline y compris (c'est rare). Certaines photos méritent quand même le détour: les Partisans, qui ont pris tôt le maquis en Biélorussie, ont ici un visage. Parfois magnifique, parfois terrible. Toujours glorifié.

Des partisans pendus par les Allemands en place publique.

Je croise d'autres regards sur les murs, parmi lesquels ceux de victimes des camps de concentration. Ces barbelés, cette mise en scène... Le pathétique et l'histoire ne font pas bon ménage. Mais cette disposition maladroite témoigne aussi de leur difficulté à penser «l'après».

13H30 - Déjeuner sur le pouce, pirojki à la saucisse et salade de fruits. J'en ai fini avec l'URSS, passons au XXIe siècle.

Pour m'éclairer, j'ai rendez-vous avec un ami-d'ami-d'ami, Yuras, la trentaine, Biélorusse francophone qui m'apprendra plein de choses sur l'histoire, la politique et la mentalité du «Belarus». Yuras m'explique surtout que depuis deux semaines, le pouvoir fait face à une contestation inédite dans le pays: un mouvement inspiré des révolutions arabes qui prend sa source dans les réseaux sociaux.

En l'occurrence, sur VKontakte, le Facebook russophone (un magnifique plagiat du site fondé par Zuckerberg). Des opposants se donnent rendez-vous tous les mercredi soir pour manifester; mais comme ces gens n'ont ni le droit de crier ni de brandir des pancartes, ils utilisent un procédé tout autre: l'applaudissement.

19 heures - Nous voilà donc prisonniers d'un cordon policier qui quadrille le centre de Minsk. 3.000 personnes environ se déplacent vers le Nord de la ville. Silence, applaudissements, silence. Les policiers sont sur les nerfs, les flics empêchent les passants de traverser, les talkie-walkie du KGB sont légion. Jamais en France une manifestation ne m'a fait tant d'effet. Ces opposants lambda ne jouent pas avec le pouvoir, ils le défient frontalement.

Je commence à filmer, mais passées quelques secondes, un policier jaillit par-dessus mon épaule m'arrache violemment l'appareil photo des mains.

D'autres vidéos ont été prises par les manifestants: ici ou ici.

S'en suit une discussion rageuse où se mêlent ses «T'es qui? Tu fais quoi? Passeport! Ouvre ton appareil photo!» et mes pauvres «Je suis une touriste, je ne savais pas...» prononcés les yeux à 45°. Mon ami Yuras parvient à calmer le jeune CRS. Je lui dois beaucoup. La semaine suivante, un caméraman de Reuters -pourtant accrédité- se fera exploser sa caméra; un journaliste de la BBC sera également violenté. Mais ce qui, pour moi, est un petit événement est pour mon ami beaucoup plus sérieux: s'il se fait arrêter, il risque de perdre son emploi.

Soudain, une vieille musique surgit à quelques pas de la foule. «Ce sont des champs patriotiques de la Seconde guerre mondiale, m'explique Yuras. Les policiers les passent souvent dans ce genre de situations... ».

Vers 20 heures, la manifestation se dissipe. Les passants sont libérés. Comment Yuras voit-il l'avenir?:

«Loukachenko est prêt à tout pour garder le pouvoir, il ne cèdera sur rien. C'est bien que les gens aient le courage de manifester, mais ce n'est pas ça qui le fera partir. Je pense que la solution nous viendra des Russes. En augmentant le prix des carburants, les Russes alimentent la colère du peuple. Ils le font exprès. L'automne et l'hiver vont être très durs pour nous. Lors des prochaines élections, le peuple en aura marre: alors Moscou placera son homme à la tête du pays. C'est la seule issue pacifique que je voie, mais elle implique que l'on soit encore plus dépendants de la Russie.»

Loukachenko ou Poutine pour seul horizon…

JEUDI 23 JUIN – VITEBSK - LA RÉVOLUTION N'AURA PAS LIEU

08H30 - Thé, petits gâteaux, the Big Lebowski doublé en russe à la télé. Je continue de m'interroger: qu'est-ce qui pourrait bien, au fond, faire échouer cette révolution naissante? D'abord, une chose qui parait bigrement simple: les gens sont morts de trouille. 800 personnes arrêtées en décembre, 50 opposants politiques condamnés, et des forces de l'ordre en nombre incroyable. Assez démotivant.

L'Etat n'est pas synonyme d'emmerdements pour tout le monde. Loukachenko n'a certainement pas été réélu avec 80% comme annoncé en décembre, mais il a encore de nombreux soutiens. Ne serait-ce que parce que l'économie est presque entièrement verrouillée par l'Etat: pour faire carrière, mieux vaut être dans les petits papiers des puissants. En Tunisie, plus de la moitié des jeunes étaient au chômage.

Ici, les chiffres officiels annoncent 2 à 5% de chômeurs. Pourcentage sûrement sous-évalué, certes, mais pas complètement farfelu. Des tonnes d'emplois prétexte existent pour occuper les gens. Les usines sont encore peu mécanisées; rien que dans le métro une personne a pour job de surveiller les tourniquets, toute la journée...

Enfin, et c'est sans doute là l'explication la plus cruelle: il n'y a pas assez de jeunes en Biélorussie. Dans les pays arabes, jusqu'à 60% de la population a moins de 30 ans. La Biélorussie est un pays de vieux, qui perd des habitants. Les jeunes qui le peuvent fuient à Moscou ou «à l'Ouest». Comment poursuivre un mouvement si les leaders se font décimer? Ici, l'hydre de la révolution n'a pas plus de quelques têtes. Malgré les pressions, la crise et la terrible dévaluation du mois de mai, la vie suit son cours en Biélorussie.

Séance photo improvisée sur les marches d'un ciné

PLUS DE PHOTOS DE MINSK

10H00 -  Départ pour Vitebsk, la ville natale de Marc Chagall, située au Nord-Est du pays. Cinq heures plus tard, je débarque sac au dos dans cette jolie métropole, coupée en deux par un pont gigantesque.

17H30 - Vladimir, qui tient une auberge de jeunesse, résume à lui seul la situation des jeunes en Biélorussie. Diplômé de génie électrique, il a reçu un prix de l'Union européenne pour ses travaux sur les nouvelles énergies mais ne trouve pas de boulot. Vlad, comme on l'appelle, a en plus le malheur d'être écolo. Il s'est battu plusieurs mois pour obtenir la création de pistes cyclables à Vitebsk: on lui a répondu gentiment en le menaçant de fermer son auberge.

L'une de ses amies s'était démenée pour faire installer du Wifi à la fac. Réaction de la présidente: une réunion organisée entre elles, la mère de l'étudiante et un responsable du KGB. Et une question: «Etes-vous bien sûre que c'est le genre d'avenir que vous envisagez?». Tout ça pour du Wifi...

Tsviéta et Sacha, 17 ans, travaillent sur des chantiers.

21H00- Petit tour nocturne dans la ville. Rue principale conviviale -ce qui change de Minsk. Les jeunes en revanche, semblent moins concernés par l'air du temps. Les filles que je croise sont perchées sur des talons de 15cm, sur-maquillées et jupes très très courte.

PLUS DE PHOTOS DE VITEBSK 

Vendredi 24 juin - VITEBSK - RENCONTRE AVEC UN OPPOSANT

10H30 - Matinée rigolote à deux titres. D'abord, je vais faire un tour au petit zoo de la ville. Je craque évidemment pour ce petit louveteau qui joue avec sa gamelle. Photos 1 - 2 - 3 - 4 - 5.

12H00 - Je me rends ensuite à l'autre bout de la ville, où a lieu la «Fête de la ville». Une exposition de voitures rétro a lieu (toutes sont évidemment d'anciens modèles soviétiques). Cette petite devotchka a l'air d'apprécier.

Et puis, ce cirque devient un peu flippant. Des jeunes sportifs finissent par défiler devant les autorités pour célébrer la grandeur de la ville...

15H00. Bref. Direction une banlieue de la ville où j'ai rendez-vous avec Pavel Seviarynets, un opposant politique qui risque deux ans de travaux forcés. Pavel est orthodoxe, démocrate et nationaliste. Il se bat notamment pour la reconnaissance de la langue biélorusse (que Loukachenko ne maîtrise même pas). Thé vert, gros biscuits. Il raconte.

«Après les élections de décembre dernier, le pouvoir a arrêté des centaines de personnes. Depuis, une cinquantaine de ces opposants sont en attente de jugement, dont moi. Au début des années 2000, j'ai passé trois ans dans le Nord à couper du bois. Travaux forcés. Cette fois, je risque de re-signer pour deux ans».

Pavel a le physique d'un personnage dostoïevskien: de grands yeux attendris et un squelette qui parait incassable. Mais malgré sa détermination, il n'arrive pas à mobiliser les gens en nombre.

« Les Biélorusses, à l'inverse des Ukrainiens par exemple, sont un peuple introverti. C'est très dur de leur faire comprendre qu'un autre modèle est possible. Pour eux, l'opposition est une masse trouble, indifférenciée. Comme on n'a pas le droit de s'exprimer dans les médias, ces gens ne nous connaissent pas. Et donc ils votent toujours en masse pour Loukachenko ».

Sa mère se bat avec quelques autres militants pour que son fils et les autres condamnés ne tombent pas dans l'oubli. Une fois par semaine, elle organise un petit rassemblement au cours duquel les gens prient pour les opposants. Étonnant de voir que leurs armes de protestation paraissent ultra-réacs chez nous: l'identité nationale et la religion. Mais ces deux composantes sociales leur ont été confisquées sous l'URSS (et le sont toujours, d'une certaine manière). Les retrouver, c'est aussi retrouver une part de leur liberté.

Pavel Seviarynets, co-président du parti chrétien-démocrate.

Notre discussion s'achève là. Je lui souhaite bon courage. Le jugement sera rendu pour lui à la fin du mois de juillet.

 

Après Minsk, Kossino et Vitebsk, cap vers le Sud-Est de la Biélorussie avec la ville de Gomel. Cette métropole d'un million d'habitants vit dans une des zones les plus touchées par l'explosion de la centrale de Tchernobyl. Je suis curieuse de voir comment, 25 ans après, la vie a repris son cours...

SAMEDI 25 juin – GOMEL - LE FANTÔME NUCLÉAIRE

15H00 -  Arrivée à Gomel après 7h de train. Les hôtels pour touristes étrangers affichent des prix astronomiques (80 euros la nuit), je dois me rabattre sur un complexe effarant de vétusté -mais à 5 euros seulement. Ambiance assez pesante, le restaurant est recouvert d'un grotesque velours violet, mon voisin de chambre est manchot et la responsable de l'hôtel sourit bizarrement lorsque je lui avoue, carnet de bord sous le bras, que je suis journaliste.

15H30 - Après une joyeuse visite aux toilettes, je pars me balader dans l'Ouest de la ville. Panorama global: du bois et du béton, plantés sur de grandes artères lugubres. Est-ce la crise économique qui plombe les visages, ou Gomel est-elle frappée d'un mal plus profond?

Je n'y retrouve en tout cas pas la légèreté des artères de Vitebsk ni la vivacité de la capitale. Heureusement, ma rencontre avec Irina m'empêchera de devenir complètement dépressive.

Les quartiers Ouest de Gomel.

18H30 - Irina est une jeune habitante qui a passé un an aux Etats-Unis et parle un anglais impeccable. Avec Vladimir, elle anime une association qui s'occupe des jeunes et les envoie notamment à l'étranger pendant les vacances. Irina, employée dans une boîte d'informatique, m'aidera comme traductrice et «fixeuse».

18h45 - Nous marchons tous les trois dans le parc de la ville; croisons le buste de l'ancien ministre soviétique Gromyko, évoquons avec tristesse la répression qui a suivi les manifs mercredi (200 arrestations). Vladimir, la cinquantaine, me raconte comment les choses se sont passées en 1986:

«L'accident nucléaire a eu lieu le 26 avril. Nous avons été informés d'un problème à l'époque, mais personne ne se doutait de sa gravité. Le 1er mai, la tradition voulait qu'on défile tous pour la Fête du travail. C'est ce qu'on a fait. Nous, nos parents, moins d'une semaine après l'explosion, tout le monde s'est exposé pendant des heures, dehors, aux retombées radioactives».

De fait, les radio-nucléides les plus importants ont été dispersés durant les toutes premières semaines après le «blast». C'est le fameux nuage de Tchernobyl, qui s'est répandu à des degrés divers jusque dans l'hémisphère Sud. Gomel, elle, est située à moins de 200 km de la centrale. Avec les vents tournants qui ont redirigé les particules vers le Nord, les habitants du district se sont tout pris en pleine face. Vladimir poursuit:

«Au bout de quelques jours, on nous a fourni des capsules d'iode et on nous a demandé de sortir le moins possible. Pendant les vacances d'été, l'Etat a conseillé aux gens d'envoyer leurs enfants loin de Gomel. Beaucoup sont partis à Moscou. Puis, les choses se sont tassées, jusqu'au tournant des années 90: le pouvoir a décidé de vider des villages entiers qui se trouvaient dans des zones ultra-contaminées. Mais on était déjà trois ans après la catastrophe...»

Ces trois années ont été fatales pour un grand nombre de personnes. 60 km au Nord de Gomel se trouve la ville de Vetka, parmi les plus contaminées de Biélorussie. Vingt ans après la catastrophe, les malformations, les maladies chroniques, les fœtus atrophiés continuent de hanter les hôpitaux de la région.

Ces photos, très dures, sont là pour le rappeler. Mais la radioactivité est un mal sournois dont la dangerosité est à peine prise en considération par les instances internationales. Officiellement, seul le cancer de la thyroïde est reconnu par l'Organisation Mondiale de la Santé.

Portail d'entrée d'une administration militaire à Gomel.

DIMANCHE 26 juin – GOMEL - REPOS A LA DATCHA

15H00 - Changement d'air avant le grand bain. Irina m'invite avec son mari Sergueï dans sa datcha, au Nord-Ouest de Gomel. Pour ces habitants, la datcha est peut-être le seul endroit où parler politique n'est pas dangereux -les mûres n'ont pas d'oreilles. Atelier coupage de bois et dégustation de baies. Sergueï me fait part des difficultés d'obtenir un Visa français ou anglais pour les Biélorusses. «C'est l'enfer. Il faut des tonnes de papier. On doit même fournir nos fiches de paie et garantir sur l'honneur que l'on reviendra bien travailler ici. Et même avec ça, 90% des demandes sont refusées». Visiblement, le président Loukachenko n'est pas le seul à être persona non grata sur le sol européen...

21H30 -  Après le dîner, je feuillette un journal qui a pour couverture une armée de concombres assaillie par des têtes de mort. «L'Etat est content de voir que des gens meurent en Allemagne à cause des concombres [des graines germées, en réalité]. Ça lui permet de dire qu'ici, on vit beaucoup mieux». Je jette ce torchon au feu. Les petits concombres de la datcha, eux, sont un régal.

PLUS DE PHOTOS DE GOMEL 

LUNDI 27 et MARDI 28 JUIN – LES ENFANTS DE TCHERNOBYL ONT GRANDI

Je me lance dans trois jours de reportage. Étant née en mars 1986, je me sens assez proche des jeunes femmes du coin; et même si je n'ai pas encore d'enfants, je me dis que pour donner naissance à un bébé ici, ça doit être un sacré bordel. Je centre donc mes recherches sur ce thème et les deux rencontres qui m'ont particulièrement marquée.

11H00 - Rendez-vous chez Aliona, une jeune villageoise qui a eu une petite fille, Polina, fin 2009. Aliona a 27 ans et a toujours vécu à la campagne. Elle m'explique comment s'est passée la grossesse: les échographies, les tests sanguins, etc. Tout paraît «normal». Jusqu'à ce moment:

«J'étais enceinte de 4 ou 5 mois, tout allait bien, les tests étaient corrects. Mais le gynécologue m'a quand même demandé de rester à l'hôpital pendant deux semaines. Il ne m'a pas expliqué pourquoi. J'ai pris des vitamines, d'autres produits que je ne connaissais pas. Toutes mes amies ont eu droit au même traitement.»

Polina.

Une hospitalisation de force, sans explication. Bon. Mais ce n'est pas tout. Alors qu'elle est née en 1984 dans une zone classée «très contaminée», aucun médecin n'a testé son taux de radioactivité (des chaises spéciales sont à disposition dans les hôpitaux pour le mesurer). Elle n'a également reçu aucune information concernant les risques de contamination radioactive du lait maternel.

L'augmentation -prouvée- des maladies chroniques ou des fragilités cardiaques? Les mutations génétiques?:

«Jamais entendu parler. Tout ce que je sais, c'est qu'il ne faut pas manger les champignons de la forêt».

Mardi, 18H30 - Après avoir rencontré d'autres femmes et des médecins à Gomel et dans les environs, j'assiste à mon dernier «grand» rendez-vous au centre oncologique de Gomel. 49.000 personnes y sont soignées chaque années pour des cancers du poumon, du pancréas... mais aussi, évidemment, de la thyroïde.

Je rencontre d'abord trois patientes qui suivent une radiothérapie. Elles ont entre 27 et 30 ans, mais n'ont été diagnostiquées qu'à la fin des années 2000. 25 ans après Tchernobyl, la situation reste très préoccupante: dans le district de Gomel (qui compte 1,5 million d'habitants), 2.700 personnes sont diagnostiquées chaque année, et 800 doivent faire des rayons. C'est environ 30 fois plus qu'en France.

Vient finalement l'interview avec Tatiana Ivanovna, la directrice du centre. Une rencontre plutôt expéditive: Tatiana Ivanova me sert une soupe de chiffres officiels qui n'ont rien à voir avec les études scientifiques que j'ai pu lire, ni même avec ce que sa collègue m'annonçait 1/2h auparavant.

Officiellement donc, seuls 2 à 3 cas de cancers de la thyroïde sont détectés chaque année dans le district chez les moins de 16 ans. Officieusement, le nombre est sans doute d'au moins 100. Mais l'accès à ces données est désormais brouillé. Je n'en saurai pas plus.

Niveau de contamination au Césium 137 en 1989 (extrait de ce rapport). Le césium 137, élément radioactif, a une durée de vie moyenne de trente ans.

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MERCREDI 29 juin – BONS BAISERS DE BIÉLORUSSIE

09H00 - C'est mon dernier jour en Biélorussie. Il pleut encore.

18H00 - Dans une heure aura lieu la «révolution via les réseaux sociaux», comme chaque mercredi. Mais le pouvoir a déjà pris les devants. Des militaires organisent une manœuvre totalement bidon sur la place principale (place Lénine). Les manifestants patientent le long des barricades. 300 personnes sont rassemblées, applaudissent, filment un peu. Quand le bruit des clappements est trop fort, les militaires jouent leur musique. Spectacle absurde et désespérant.

Loukachenko, un dictateur en cravate.

21H00 - A la gare, je fais un dernier tour au Cybercafé du bâtiment, perché au troisième étage. La moitié des jeunes surfent sur Vkontakte, les autres s'étripent à World of Warcraft. Deux militaires à ma droite, un flic à ma gauche. Ils n'ont pas 25 ans. Ont-ils arrêté des gens ce soir? En redescendant, j'entends une musique à trompettes et tambours diffusée dans la gare. Je demande à une vieille dame pourquoi cette mélodie. «Cela veut dire qu'un train vient d'arriver de Moscou». Ah... Je filme brièvement, mais un policier me demande d'arrêter. Je saute dans mon train.

MINUIT - Je suis en Ukraine, la frontière est déjà loin. Je laisse derrière un mois un pays isolé, ignoré, démuni. La crise épuisera un peu plus une population déjà aux abois. Vingt ans, déjà, que l'URSS s'est effondrée. Mais la Biélorussie a le vertige du monde moderne. Vertige compréhensible, du reste. Pourquoi donc choisirait-elle le libre-échange, lui qui ravage les classes populaires en Russie? Pourquoi choisirait-elle l'Europe, qui voit uniquement en elle un pare-feu contre le géant russe? Pourquoi s'ouvrir aux différences, quand son identité a été bafouée pendant des siècles? Que lui reste-t-il, sinon le souvenir commun des souffrances passées?

Texte, photos, vidéos: Ariane Nicolas

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Ariane Nicolas
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