Biélorussie, voyage au cœur de la dernière dictature d'Europe
Un président au pouvoir depuis 17 ans, des prisonniers politiques par dizaines, une population aux abois... Récit de dix jours dans un Etat dont le passé communiste est une réalité toujours vivante.
- Détenu pour avoir participer à une manifestation de la «révolution via les réseaux sociaux» le 7 juillet. REUTERS/Vasily Fedosenko -
Un président au pouvoir depuis 17 ans, des prisonniers politiques par dizaines, une population aux abois... la Biélorussie est un des seuls pays d'ex-URSS à avoir totalement raté sa transition démocratique. Pour comprendre comment ce petit pays arrive à survivre, coincé entre la forteresse de l'Union européenne et le géant russe, j'y ai passé dix jours, en juin dernier. Voyage au cœur de cet Etat policier et archi-centralisé, dont le passé communiste est une réalité toujours vivante...
DIMANCHE 19 JUIN - MINSK - BACK IN USSR?
07H45- Arrivée à Minsk par le train de nuit. Je foule le sol biélorusse avec plusieurs jours de retard sur mon emploi du temps prévu, ayant été recalée à l'aéroport de Roissy pour une histoire de visa. Chez les Russes, les vols vers Minsk font en effet partie des «vols domestiques» et non internationaux, c'est pourquoi il faut un visa de transit pour effectuer la correspondance. J'ai donc réservé en urgence un vol pour Kiev, et passé la frontière (munie de mon visa biélorusse) depuis l'Ukraine. Pas de doute, le poids de l'Urss se fait sentir avant même le départ.
09H00 - Premiers contacts avec la capitale. Et nouveau problème. Les noms de rue sur mon plan ne coïncident pas avec ceux que je lis dans la rue. Certains lieux ont été rebaptisés: la place Lénine est ainsi devenue place de la Gare, mais le métro qui y mène porte toujours l'ancienne inscription soviétique. Certaines rues portent des noms russes et d'autres biélorusses... bref, c'est le bordel. Mais un bordel qui a un sens, je le comprendrai bientôt.
12H00 - Petite sieste dans l'auberge de jeunesse qui m'accueille, située sur l'artère principale de la ville. La nuit dans le train a été mouvementée: mon compagnon de route, un enfant avec qui je plaisantais, a promis de me casser la gueule une fois que l'on serait mariés. Pas sûre que ce soit du second degré.

Le Palais de la République, grand moment d'architecture soviétique.
15H00 - En terme de cachet, Minsk oscille entre deux âges. D'un côté, elle a été ravagée pendant la Seconde guerre mondiale, son cœur historique n'existe donc plus. De l'autre, ses bâtiments néo-classiques (voir un résumé sur l'architecture ici) la maintiennent dans une sorte de vieille intemporalité. Ville suspendue dans le temps, incroyablement propre, et peuplée d'uniformes. En moins d'une heure, je croise quatre colonnes de soldats qui patrouillent.

La faucille et le marteau sont loin d'être un tabou pour le pouvoir.
Ce n'est donc pas un mythe. Contrairement à la Russie, la Biélorussie ne veut pas encore tourner la page (au moins «visuelle») du communisme. Certes à Moscou l'iconographie de l'URSS est toujours là, sur les bâtiments officiels ou dans le métro par exemple, mais elle est devenue essentiellement décorative. Ici, le pouvoir semble s'en servir comme d'un faire-valoir.
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LUNDI 20 JUIN – MINSK - UN BÉBÉ ÉTAT NATION
09H00 - Visite sous la pluie des quartiers sud-ouest de la ville, qui abritent une grande partie de l'administration biélorusse. En chemin, je croise le bâtiment du KGB, un édifice gigantesque, presque charmant, face auquel dort un buste de Félix Dzerjinski, l'ancien patron de la Tcheka. Quelques rues plus loin je croise ce panneau. Suis-je dans les années 30?

«Nous, les Biélorusses!». Cliquez pour plus d'explications.
13H30 - Je débute la lecture de «Mécanique d'une dictature», de J-C Lallemand et Virginie Symaniec (un «ouvrage de référence»). J'y trouve mes premiers éléments de réponse sur l'ambition nationaliste d'Alexandre Loukachenko.
Le président, réélu trois fois depuis 1994, tient discours à deux entrées sur la Nation. Les panneaux gigantesques fixés un peu partout en appellent à la grandeur du peuple, «atelier d'assemblage» de l'URSS et à ce titre bien moins méprisé que, disons, la Géorgie ou l'Ouzbékistan. Mais en même temps, Loukachenko refuse de parler la langue vernaculaire (un mélange de russe et de non-russe) et a remplacé le drapeau national rouge et blanc par celui qui était en vigueur sous l'URSS.
En réalité, cette absence de discours nationaliste construit (ou même renvoyant à un passé imaginaire) souligne surtout la difficulté pour une Nation aussi proche de la Russie culturellement de se trouver une identité propre. Il faut se rappeler que jusqu'à la Révolution de 1917, la Biélorussie a d'abord été intégrée au Grand duché de Lituanie, puis à l'empire tsariste (allez, un peu d'histoire).
Elle n'est finalement indépendante que depuis vingt ans. Le grand-frère russe a pris le chemin du libéralisme et renoue avec son Moi impérialiste? Soit, pour nous différencier nous prendrons celui du nationalisme d'Etat et du dirigisme.
19H30 - Quelques courses dans la grande-surface du coin. Au menu, saucisson fumé, fromage de Brest-Litovsk (comme le traité) et tomates. La base de l'alimentation ici, avec les pommes de terre. Entre deux bouchées, j'essaie de comprendre la signification de «Biélo» dans «Biélorussie». Je pensais que cela voulait dire «blanc», comme en russe. Eh bien non, c'est encore une fois bien plus compliqué.

Miam.
MARDI 21 JUIN – VILLAGE DE
KOSSINO - A LA RENCONTRE DES KOLKHOZES
08H30 - Marre du béton précontraint et des drapeaux, je profite de la journée pour aller me perdre dans la campagne. Une petite heure sur Internet me suffiront pour trouver un village, Kossino, un kolkhoze modernisé. J'y vais avec Aliaksandre, l'ami biélorusse d'une jeune fille rencontrée à l'auberge. Mais d'abord, mon accompagnateur et moi décidons d'aller à la rencontre d'un morceau d'Histoire: Khatyn, un village rasé par les Nazis pendant la Seconde guerre mondiale où repose désormais un immense mémorial.
10H00 - Arrivée à Khatyn. Une légère bruine. Le vent recouvre le silence de la plaine. Du massacre de Khatyn, un seul habitant est ressorti vivant. C'est la statue de cet homme qui nous accueille, son fils mort dans les bras, à l'entrée du complexe.
VOIR LA GALERIE PHOTOS DE KHATYN

Le mémorial de Khatyn, au Nord de Minsk
En mars 1943, les Allemands ont parqué les 160 habitants de ce village dans une grange, et y ont mis feu. Un peu comme à Oradour-sur-Glane. A la place des 26 maisons, toutes incendiées lors du massacre, s'élèvent désormais des stèles surmontées de cloches. Des stèles, ou plutôt des cheminées. A leurs pieds, les noms des villageois qui les habitaient... Des familles entières sont mortes brûlées vives. Toutes les deux minutes, les cloches sonnent à l'unisson. Un bruit morne, sec, sans pathos. Plusieurs centaines de villages ont connu le même destin que Khatyn, en Biélorussie. Ce mémorial est aussi là pour le rappeler.
Face à cette plaine qui semble encore abasourdie par le carnage, les images du film «Requiem pour un massacre» me reviennent. La kalach', les jumelles blondes, l'église en feu... ce film admirable et atroce s'inspire de cette tragédie. Je ne sais ce qui de la fiction ou de la réalité m'émeut le plus ici.
13H00 - Départ pour le kolkhoze. Arrivée une heure plus tard à Kossino, oasis de béton qui flotte au cœur de 3.000 hectares de prés.
Nous tombons sur deux retraités qui tiennent le mur, en bordure du village. 70 ans bien tapés, mais ici les vieux font encore plus vieux. L'un d'entre eux a la main droite serrée dans un bandage. Ses doigts sont jaunes, gonflés. Lui n'est pas bavard. En revanche, Aleskeï, son copain, s'anime vite. «Je suis né dans le Sud, près de Tchernobyl. J'y ai travaillé pendant des années, mais trois ans après la catastrophe on m'a demandé de déménager. Alors j'ai atterri ici. Et comme j'ai obtenu un certificat d'invalidité, je n'ai plus retravaillé».
Grâce à ce certificat, il touche presque 150 euros par mois en guise de retraite. Son ami finit par se dégeler au fur et à mesure de la conversation. Il finit par nous avouer qu'il touche 110 euros par mois. Puis s'énerve carrément:
«Mais depuis la dévaluation, c'est presque impossible de vivre. Regardez à l'épicerie, on ne trouve rien! Heureusement que j'ai mon jardin, mes pommes de terre, mes tomates. Sans ça, je ne pourrais pas tenir».
Et le kolkhoze dans tout ça?
«J'étais conducteur de tracteur, avant la retraite. Kossino est toujours un kolkhoze, mais on n'appelle plus ça comme ça, on dit «agrogorodok». J'aimais bien cet endroit. Plus maintenant. L'Etat construit de nouvelles maisons, et nous les vieux on reste à l'écart. Ceux qui travaillent ont droit au neuf, pas nous ».
Sur la cinquantaine de maisons que compte le village, trois ou quatre -en bois- sont abandonnées. «Même pour moi c'est bizarre de rencontrer ces gens», me confie Aliaksandre. Nous quittons les deux compères. Croisons un pompier qui nettoie devant chez lui, des gamins qui filent à vélo... et finalement Lioudmila, la patronne du kolkhoze, avec qui nous parlons près d'une heure.

Façade du bureau central de Kossino. La voiture: une Lada en âge d'être grand-mère.
Elle aussi est assez vieille pour avoir connu la guerre. Une peau ridée comme un œillet, quelques dents grises, un chignon bien fait. La pièce est remplie d'écrans plats qui n'ont pas l'air de craindre la surchauffe. Livre des comptes sous la main, Lioudmila nous explique le fonctionnement de cet «agrogorodok»: 3.000 hectares, 800 vaches, quelques chèvres et une production gérée à 100% par l'Etat. Le lait produit par les vaches sera transformé en fromage dans une ville du Sud-Est. 10% de la production sont consommés directement par les travailleurs:
«Nous tournons à plein, sans aucun surplus. Ca devient juste un peu plus compliqué depuis que le prix de l'essence a augmenté. Avant, on avait trois bidons d'essence pour un bidon de lait. Maintenant, c'est l'inverse».
Curieuse, elle me demande finalement:
«Mais en France, comment ça marche?».
Je lui explique un peu le système de la PAC, les subventions, les prix garantis, etc. «Ah! mais c'est presque comme chez nous en fait!», lance-t-elle.
Oui, finalement...
VOIR LA GALERIE PHOTOS DU KOLKHOZE
En sortant du bureau, je remarque une dizaine de photos accrochées dans le couloir. «Les employés du mois», explique mon accompagnateur. «Ils ont mieux travaillé que les autres et recevront une prime». Stakhanov est toujours là! me dis-je tout de suite.
Mais en y repensant... n'est-ce pas plutôt aux Etats-Unis que l'on trouve normalement ce genre de système?
21H00 - Bilan de la journée: follement émouvante. Devant mon assiette, je repense à mon arrière-grand-père, né dans un hameau creusois. Aurait-il préféré grandir dans une ferme d'Etat? Ou ses deux vaches lui auraient-elles trop manqué? Je ne sais... mais la question ne se pose plus: ses terres ont été rachetées par un grand exploitant dans les années 70.
Mis à jour le 04/08/2011 à 10h26















































si vous souhaitez plus d'infos sur les manifestations/arrestations, vous pouvez consulter ce site: http://charter97.org/. Il a été cofondé par l'ancien candidat à la présidentielle Andreï Sannikov, condamné à 5 ans de prison.
A Londres, capitale du libéralisme s'il en est, aussi!
Très bon travail
Merci en tout cas pour vos encouragements.
Merci à vous =]
Superbe article, reste qu'on se sent pourtant bien démuni devant son ordinateur ...
Merci également pour les nombreuses photos qui enrichissent considérablement ce carnet. C'est un plus.
Merci pour cet article
Car comme la Bulgarie (et la Turquie) dans le sud, ce pays 'frontalier' nous fournit une fenêtre, voir un accès, à des voisins très importants et, espérons-le, une coopération accrue avec eux.
Mais pour cela il faut le vouloir et ce n'est pas évident que ce peuple le veut : « Les Biélorusses, à l'inverse des Ukrainiens par exemple, sont un peuple introverti. C'est très dur de leur faire comprendre qu'un autre modèle est possible. »
De sorte que Ariane Nicolas nous laisse avec des questions :
« Pourquoi donc choisirait-elle le libre-échange, lui qui ravage les classes populaires en Russie? Pourquoi choisirait-elle l'Europe, qui voit uniquement en elle un pare-feu contre le géant russe? »
Effectivement si l'on n'y voit que des inconvénients....
D'autres pays, anciennement communistes, se trouvent aujourd'hui bien ancrés dans l'UE et ne se posent plus ce genre de questions. Mais ces pays là l'ont voulu, et comment : la Pologne, l'ancienne Tchécoslovaquie, les pays Baltes....
Aux Biélorusses de décider donc et d'agir, malgré les dangers, comme leurs voisins l'ont fait avant eux. Car au fond, à la longue, tout pays a le gouvernement qu'il mérite.
Je connais la Bielorussie, j'y transite regulierement. J'y apprecie la securite et l'amabilite, et ma voiture me remercie aussi pour l'etat des routes de ne pas transiter par la Pologne.
Es tu sur de ne pas y avoir trouve d'armes de destruction massive ? Parceque quand on lit ton reportage on dirait un pamphlet de l'equipe Bush.
Lukachenko, je connais un peu. Elu democratiquement a une large majorite...ca, ca fait enrager l'UE et la bande a Soros. Il refuse toute allegeance a l'est (la Russie) et a l'ouest (l'UE et l'OTAN) et ca lui vaut toutes les critiques possibles (comme DeGaulle en son temps).
Tu veux savoir si l'opposition y a le droit democratique de s'exprimer ? Alors regarde Belsat ou un autre programme TV Bielorusse. Lukachenko y est ouvertement critique ou meme caricature comme dans toute autre democratie.
Tu parles Russe au moins? Si oui, alors interroge les habitants, la plupart sont fier d'etre Bielorusses et de leurs president.
Lorsque Lukachenko a ete elu la premiere fois, le pays etait dans la situation de l'Ukraine: gouverne par la mafia et les oligarques. Tout ce petit monde a ete remis dans le droit chemin (tres) rapidement. Les douaniers qui racquetaient les transports et voyageurs... Ils ont ete realignes idem.
Un jour, a force de taper sur la Bielorussie et Lukachenko, vous reussirez a la faire retomber dans le giron de Moscou. Et vous aurez gagne...bravo les gars.
Si tu veux faire un reportage a risque, vas plutot dans le 93 Good luck