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La natation française au fond de la piscine

Yannick Cochennec, mis à jour le 29.07.2011 à 10 h 10

Les médailles des nageurs français cachent la misère de la natation française: le pays n'a pas le niveau d'équipements pour les pratiquants amateurs et les sportifs de haut-niveau.

Piscine de Paris Plage en 2004. REUTERS/Emmanuel Fradin

Piscine de Paris Plage en 2004. REUTERS/Emmanuel Fradin

En voyant, mardi 26 juillet, Camille Lacourt et Jérémy Stravius tout à leur bonheur de devenir champions du monde du 100m dos dans le même centième de seconde à Shanghai, je me suis demandé: mais comment ont-ils fait pour atteindre un tel niveau d’excellence alors qu’ils sont Français?

C’est une question que je me suis posée aussi dans le passé pour Laure Manaudou et Alain Bernard dans la mesure où, sérieusement, tout paraît fait pour ne pas encourager même les nageurs volontaires. Pénurie de lieux — 4.000 piscines seulement pour 6.000 bassins sur l’ensemble du territoire avec au moins 200 manquants sur la seule Ile-de-France selon un rapport publié en 2009— vétusté de ceux existant, la moitié ayant environ 40 ans d’âge toujours selon les statistiques ou rareté des lignes d’eau qui font 50m avec une majorité qui s’arrête à 25m –une vraie frustration pour le vrai nageur.

Et il y a les plus mal lotis. Selon une enquête publiée par le ministère de la Santé et des sports en 2008, les territoires les plus jeunes, les plus dynamiques d’un point de vue démographique, les plus sensibles également —en langage moins policé les banlieues— sont ainsi moins bien équipés que les autres et ce déficit tendrait à se creuser. «Ce désajustement dans le périurbain s’accentue en raison notamment d’une croissance démographique qui est 2,5 fois plus rapide que celle de l’offre de bassins de ces territoires», est-il doctement précisé.

Nous sommes en 2011 et la France, devenue comme par miracle l’une des nations les plus médaillées au cours des dix dernières années, est aujourd’hui incapable d’organiser la moindre compétition d’envergure en grand ou petit bassin —championnats du monde ou d’Europe— faute d’infrastructures dignes d’un pays qui se prétend aussi avancé.

Depuis que la candidature de Paris 2012 a coulé en baie de Singapour à l’été 2005, le rêve d’une piscine olympique à Aubervilliers gît enfoui dans une épaisse vase politique. Il y a six ans, il était alors question de la création d’un complexe de cinq bassins dont un dédié au plongeon.

En France, aucune piscine de 50m ne dispose de tribunes supérieures à… 2.000 places. Paris n’a plus accueilli le moindre championnat d’Europe depuis 1931 et Strasbourg reste la dernière cité à avoir hébergé la compétition continentale, en 1987. En 2012, la piscine de Dunkerque —c’est une habitude— abritera les championnats de France qui feront office de sélections pour les Jeux de Londres et, faute de place, il n’y aura que quelques centaines de personnes à pouvoir assister à ces finales de niveau souvent mondial.

Venue montrer sa tête à la télévision publique française lors des championnats du monde de Shanghai, Chantal Jouanno, ministre des Sports, a déclaré ingénument que nous avions l’argent et que le gouvernement actuel se préoccupait du problème de la piscine olympique. Mais d’après elle, il nous manquerait «le projet» sachant que dans son esprit, il devrait apparemment s’inscrire dans le cadre d’une nouvelle candidature olympique dont le lancement n’interviendrait donc pas au mieux avant 2015 pour les Jeux d’été de 2024 (les candidatures doivent être officialisées neuf ans avant la date des Jeux).

Londres a eu la chance d’inaugurer sa piscine olympique, mercredi 27 juillet, et le résultat nous rend évidemment encore plus impatients et furieux. En début d’année, Alain Bernard, champion olympique en titre de la distance reine du 100m nage libre, avait laissé exploser sa colère dans les colonnes de L’Equipe:

«Quand on voyage, on voit les installations des autres pays et on se dit: comment peut-on être à la rue à ce point en France? Aujourd’hui, on a des ambitions dans le sport, on essaie de ne pas se fixer de limite et, derrière, on ne nous suit pas. C’est dommage

Lorsqu’elle alignait ses longueurs dans la piscine de Melun sous la tendre férule de Philippe Lucas, son entraîneur de l’époque, Laure Manaudou avait pris l’habitude de tomber de son lit pour plonger vers les 6h du matin avant que n’ouvrent les portes de ce centre nautique qui n’avait rien de luxueux.  Elle n’avait pas d’autre choix si elle voulait la paix et l’espace pour mieux travailler.

Quiconque nage dans les piscines de ce pays —et c’est mon cas— connaît la misère qui nous frappe. J’ai parlé ici du bonheur d’être un habitant de Sydney quand on aime la vie aquatique. Je pourrais évoquer aussi celui de vivre à Montréal, ville non contente de disposer de la piscine olympique couverte des Jeux olympiques de 1976 et de trois bassins extérieurs qui ont servi à l’organisation des championnats du monde de natation en 2005 au cœur du Parc Jean Drapeau et qui comblent les Québécois de mai à septembre entre baignades et séances de bronzette. Les villes allemandes bénéficient aussi de gigantesques zones de baignades de plein air.

A Paris, il suffit déjà de se promener du côté de la Porte d’Auteuil et d’apercevoir l’illustrissime piscine Molitor abandonnée à son triste sort depuis une vingtaine d’années pour prendre la mesure du gâchis local. Mais comment a-t-on pu laisser crever un lieu aussi sublime qu’utile livré aujourd’hui à des artistes muraux et à des opérations de relations publiques?

Si Paris n’est pas la France, la capitale est le juste reflet de cette carence avec une toute petite population de 38 bassins à la disposition des usagers qui, de surcroît, trouvent porte close la plupart du temps puisqu’une grande partie des heures sont réservées aux scolaires. Si bien qu’il n’est possible d’aller nager qu’en début de soirée —à l’heure de l’émeute— ou dès potron-minet, généralement entre 7 et 8h30 le matin où il y a déjà souvent foule. 

Oui, nager dans de bonnes conditions à Paris, et dans de nombreux endroits de France, se mérite. Soit vous mettez votre réveil à 6h le matin —une gageure l’hiver— soit vous partez à la guerre entre coups de pieds reçus, lignes d’eau aussi embouteillées que le périphérique, dossistes partant de travers et coupant les trajectoires, nageurs accrochés à leur planche battant des pieds et éclaboussant tout le monde, mais n’avançant pas, et autres incivilités nautiques exacerbées à cause de l’exiguïté permanente…

Voilà quelques semaines, un enseignant de Castillon-la-Bataille, en Gironde, qui voulait dénoncer la fermeture depuis deux ans de la piscine dans la commune à court d’argent pour la rénover, avait eu l’idée de faire valider, par les collégiens, sur un terrain… en gazon, leur module du «savoir nager», prévu dans le socle commun des compétences que doivent acquérir les élèves à la sortie du collège. Un cas évidemment extrême et caricatural, mais néanmoins évocateur de la situation du mépris dans lequel est souvent tenue la natation au pays d’Alain Bernard et de Laure Manaudou.

Yannick Cochennec

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