Monde

Anders Behring Breivik, un «illégitimiste» parmi tant d'autres

Anne Applebaum, mis à jour le 29.07.2011 à 16 h 44

Ce que le meurtrier norvégien et les «birthers» américains, ceux qui attaquent Obama en disant notamment qu'il ne serait pas né américain, ont en commun.

Grubbegata à Oslo, après l'attentat à la bombe du 22 juillet 2011. REUTERS

Grubbegata à Oslo, après l'attentat à la bombe du 22 juillet 2011. REUTERS

Anders Behring Breivik a été décrit comme un raciste, un suprémaciste blanc et un anti-islam fanatique. Les informations sur son arrestation s'accompagnent désormais d'analyses sur l'incapacité de l'Europe à intégrer ses populations migrantes, de commentaires sur la poussée des partis d'extrême droite et de discussions sur les menaces posées par les musulmans vivant en Europe. Après avoir cru, à tort, que l'histoire de «la terreur à Oslo» s'intégrait dans le récit de «la guerre contre le terrorisme», nous l'intégrons aujourd'hui fermement au récit tout aussi familier du racisme blanc et du fanatisme anti-islamique.

Faisons-nous encore fausse route? Breivik n'a pas été, en réalité, un assassin d'immigrés ou de musulmans. Il a été un tueur de Norvégiens. La combinaison spécifique d'obsessions l'ayant mené à la folie, puis au meurtre de masse, n'était pas simplement raciste. Elle prend aussi sa source dans la conviction aberrante que son gouvernement était illégitime.

Cette forme particulière d'obsession n'est pas nouvelle. Elle n'est pas non plus réservée aux Norvégiens blonds, blancs et racistes. Raskolnikov, le héros du Crime et Châtiment de Fiodor Dostoïevski, assassine brutalement une prêteuse sur gage au nom d'une «liberté» vaguement définie, et qui n'était pas permise dans la Saint-Pétersbourg tsariste et décadente.

De Dostoïevski à la bande à Bader

Depuis, des révolutionnaires et des fous de tous horizons, des anarchistes russes en passant par l'Armée républicaine irlandaise, ont justifié le meurtre de personnes innocentes par le motif qu'il hâterait la fin d'un gouvernement illégitime et permettrait l'accession au pouvoir d'un régime théoriquement plus authentique.

Dans l'Amérique contemporaine, nous avons aussi des individus qui sont –et j'invente ici le terme– illégitimistes. Ils pensent que le président des États-Unis a été élu illégitimement, ou que le pays est dirigé par une cabale qui, à son tour, est contrôlée par une autre (ou d'autres) sinistre(s) force(s).

Par le passé, les illégitimistes de gauche étaient plutôt courants et, en réalité, le marxisme représente une version classique et paranoïde de ce credo. L'argument illégitimiste marxiste se décompose comme suit: la démocratie bourgeoise est une imposture; les politiciens bourgeois, et la presse bourgeoise, sont les outils d'intérêts financiers nébuleux.

Le système mérite d'être intégralement renversé –et si quelques individus meurent au cours de la révolution, au final, c'est pour la bonne cause. Même si tous les marxistes occidentaux n'ont pas été des partisans de la violence, ce genre d'arguments a certainement motivé, par le passé, les Weathermen, le groupe Baader-Meinhof, et d'autres terroristes américains et européens d'extrême gauche.

Il existe aussi une version droitière de cet argument, une qui a été affûtée à la perfection par le romancier Charles McCarry (dans Lucky Bastard, il imagine qu'un président américain, sosie de Bill Clinton, est en réalité un agent communiste chapeauté par sa femme, sosie d'Hillary).

Les «illégitimistes» américains

Plus récemment, l'illégitimisme de droite a pris la forme du «birtherisme». La tentative de prouver que Barack Obama n'était pas né américain correspondait, en fait, à une tentative de prouver son illégitimité, et qu'il méritait donc d'être destitué –en quelque sorte.

Le «birtherisme» est aussi lié à d'autres formes d'illégitimisme, comme la croyance qu'Obama est un musulman, et donc contrôlé par des djihadistes internationaux, ou la croyance qu'il est «kényan», motivée par la haine anti-coloniale des populations blanches en général, et des Américains en particulier. Ce n'est pas un hasard si l'une des formules de sympathie à l'égard de Breivik, dans les médias américains, est sortie de la bouche du «birtheriste» et illégitimiste Glenn Beck, qui a obligeamment comparé les jeunes Norvégiens assassinés par Breivik aux «Jeunesses hitlériennes». Sans doute parce que s'ils étaient des Jeunesses hitlériennes, alors ils méritaient de mourir?

La démocratie, en tant que système politique, possède des inconvénients évidents, dont beaucoup se font sentir cette semaine à Washington. Mais la démocratie possède aussi un avantage énorme: si elles se déroulent selon un ensemble de règles pré-établies, et si tous les participants acceptent ces règles, alors les élections démocratiques désignent des dirigeants politiques légitimes. En plus d'être fou, Breivik n'accepte pas les règles de la démocratie en Norvège –aujourd'hui, nous en voyons le résultat. Espérons que les Américains ne suivent jamais son exemple.

Anne Applebaum

Traduit par Peggy Sastre

Anne Applebaum
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