Culture

Aurait-on pu forcer Amy Winehouse à aller en rehab?

Brian Palmer, mis à jour le 28.07.2011 à 11 h 08

Dans son plus grand tube, elle clamait son refus de soigner sa dépendance. Est-ce qu'on peut passer outre?

Concert à Lisbonne en 2008. REUTERS/Nacho Doce

Concert à Lisbonne en 2008. REUTERS/Nacho Doce

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La première autopsie de la chanteuse Amy Winehouse n’a pas donné de résultat concluant, a annoncé la police londonienne lundi dernier. Il faudra au moins deux semaines pour que les rapports toxicologiques ne confirment ou n’infirment la rumeur générale selon laquelle elle est morte d’overdose. Le plus grand tube de Winehouse évoquait le refus de soigner sa dépendance. Peut-on forcer quelqu’un à se désintoxiquer?

Pas en Angleterre. La loi Mental Health Act de 1983 (PDF) permet de faire interner de force des patients malades mentaux pour les protéger et protéger les autres, mais «la dépendance à l’alcool ou à la drogue» est spécifiquement exclue de la définition de la maladie mentale. Par conséquent, une Anglaise saine d’esprit ne peut pas être contrainte à se faire désintoxiquer—pas même si elle a commis un crime. Mais les juges proposent pourtant régulièrement de réduire la peine d’un condamné s’il accepte de participer à une cure de désintoxication.

Selon la presse, Amy Winehouse a par deux fois volontairement suivi une cure de désintoxication. Son père a également tenté de la faire interner de force pour maladie mentale dans l’espoir qu’elle serait soignée pour son addiction en plus de recevoir un suivi psychiatrique (les Britanniques appellent l’internement forcé «sectioning»). La requête a cependant été refusée parce que la chanteuse ne représentait pas un danger immédiat pour elle-même à l’époque.

Il est plus facile de forcer un membre de sa famille à suivre une cure de désintoxication aux États-Unis, où 38 États permettent l’internement forcé pour désintoxication. Mais les lois sur les moyens de forcer quelqu’un à se soigner et sur la durée d’un séjour forcé en établissement de soins y varient beaucoup.

Prenons la Floride par exemple. Un membre de la famille, un médecin ou trois adultes familiers des problèmes de la personne dépendante peuvent présenter une requête au tribunal, expliquant la nécessité de l’internement forcé. Les critères en Floride sont relativement souples. La famille doit simplement montrer que la personne «n’arrive plus à se contrôler» et que «son jugement est si diminué qu’elle est incapable de se rendre compte de la nécessité de se soigner» (d’autres États à la législation plus exigeante demandent une incapacité totale ou un handicap grave).

Le juge peut soit prévoir une audience, soit ordonner au shérif d’emmener immédiatement la personne concernée dans un centre de désintoxication pour évaluer son état. Le centre doit décider dans les cinq jours de la nécessité d’un traitement à long terme. Si le médecin et le tribunal s’accordent à dire qu’un traitement forcé est nécessaire, le patient est admis pour une période initiale de 60 jours. Des prolongements sont possibles, mais seulement après une nouvelle requête.

Bonus de l’Explication

Forcer quelqu’un à se soigner fonctionne-t-il vraiment? Les recherches sur le sujet partent malheureusement dans tous les sens. En 2005, un groupe de psychologues australiens a longuement étudié trente ans de recherches sur les soins forcés aux toxicomanes. Ils ont trouvé des études prouvant que la désintoxication forcée marchait mieux que les traitements volontaires, d’autres qu’elle fonctionnait moins bien et d’autres encore prouvant qu’elle avait exactement le même degré d’efficacité (les recherches tendent à prouver en force l’efficacité des programmes de désintoxication volontaire en revanche.

Une éminente étude de 2002, par exemple, montre que seulement 25% d’ex-cocaïnomanes reprenaient des substances toutes les semaines cinq ans après leur désintoxication). Les partisans des désintoxications forcées soulignent que des soins forcés valent probablement mieux que pas de soin du tout. Les données disponibles indiquent que seuls 10% des toxicomanes cherchent à se faire soigner, et que la moitié d’entre eux n’estiment pas vraiment en avoir besoin.

L’explication remercie Aaron Arnold du Center for Court Innovation.

Brian Palmer

Traduit par Bérengère Viennot

Bonus de l’Explication bonus: et en France?

Française, Amy Winehouse aurait le cas échéant pu être soignée de force. Même si la chose est rare, il en effet possible en France d’imposer des soins à une personne souffrant de dépendance, qu’il s’agisse d’une dépendance à l’alcool ou à des substances psychotropes illicites. «Dans la plupart des cas l’hospitalisation sous la contrainte  concerne des patients souffrant de graves troubles mentaux et qui, du fait de leur pathologie, sont incapables de percevoir la gravité de leur état et de ses conséquences», explique le Dr Philippe Batel, spécialiste d’addictologie (hôpital Beaujon, Assistance Publique-Hôpitaux de Paris). L’initiative doit alors être prise par un proche de la personne et nécessite la participation d’un psychiatre.

Cette contrainte peut aussi  s’inscrire dans le cadre d’une «obligation de soins» ordonnée par le juge d’application des peines. C’est notamment le cas pour la consommation de drogues illicites cette mesure constituant alors souvent une alternative à la sanction pénale.  «Dans notre expérience ces situations sont très rares pour ce qui est de l’alcool et des psychotropes illicites, résume le Dr Batel. Les deux derniers cas concernaient un très grand consommateur de crack et un malade alcoolique parvenus à un stade ultime de leur dépendance. Nous hésitons toujours longuement à prendre des mesures thérapeutiques contraignantes car elles signifient presque toujours, en addictologie, un échec majeur de la prise en charge de la personne malade  et la rupture, pouvant être irréversible, d’un contrat de soins.»    

Jean-Yves Nau

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