Prévisions, théories du complot: croire... et être trompé
L'homme a besoin qu'on lui dise de quoi sera fait son avenir, tout comme il aime qu'on lui dise que la vérité est ailleurs. Deux livres récents nous montrent combien il faut se méfier des théories du complot comme des prévisions.
- Une cartomancienne en Iran. REUTERS/Morteza Nikoubazl -
La rue arabe ne renversera jamais un dictateur. Les Américains sont incapables de retrouver Oussama ben Laden. Le Japon est le pays le mieux préparé au monde pour faire face à une catastrophe naturelle. DSK sera le prochain président de la République française. La société norvégienne est un modèle de tolérance. Le prix du pétrole dépassera 200 dollars le baril. L'océan Arctique aura perdu ses glaces en 2015.
«La prévision est difficile, surtout lorsqu'elle concerne l'avenir», expliquait Pierre Dac. Les médias abondent de prévisions, y compris Slate, faites par des experts plein de certitudes, et pour la plupart, elles s'avèrent totalement fausses. Mais comme les hommes détestent l'incertitude, ils sont prêts, pour la combattre, à croire n'importe quoi. Nous avons tellement besoin de réponses aux questions que nous nous posons. Que ce soient les prédictions affirmées avec autorité mais aussi les théories du complot qui rendent… notre monde enfin simple et compréhensible.
Il faut pourtant beaucoup se méfier des théories du complot comme des prévisions. Ce sont les conclusions de deux livres récents. L'un est écrit par le journaliste anglais, David Aaronovitch, et intitulé Voodoo Histories, The role of the conspiracy theory in shaping modern history (Histoires vaudou: le rôle des théories du complot dans l'histoire moderne). L'autre, du journaliste canadien Dan Gardner, a pour titre Future Babble: Why Expert Predictions Fail - and Why we believe them anyway (Un futur confus: pourquoi les prédictions des experts sont fausses - et pourquoi nous les croyons tout de même).
Dan Gardner s'est appuyé sur les travaux de Philip Tetlock, professeur de psychologie de l'université de Berkeley en Californie, qui a lancé en 1985 une vaste expérience consistant pendant 20 ans à valider les prévisions faites par près de 300 experts politiques et économiques.
Conclusion, après des dizaines de milliers de cas étudiés: la plupart des experts auraient été surpassés par un chimpanzé lançant des fléchettes sur un tableau couvert de scénarios aléatoires.
Tetlock a trouvé que les experts dits optimistes prévoyaient dans 65% des cas des scénarios roses qui voyaient le jour 15% du temps et que les experts dits pessimistes s'attendaient dans 70% des cas à des scénarios catastrophes qui se matérialisaient seulement 12% du temps.
Dans les années 1990, le Japon, comme la Chine aujourd'hui, devait dominer le monde! C'était inéluctable. Le très respecté économiste du MIT, Lester Thurow, écrivait alors:
«Si on regarde les deux dernières décennies, le Japon doit être considéré comme le favori pour gagner l'honneur économique de dominer le XXIe siècle.»
Dans le même registre, en 1992, George Friedman, spécialiste reconnu de la géopolitique et président de la société Stratfor –dont le métier est justement de faire de la prévision–, annonçait une nouvelle guerre entre les Etats-Unis et le Japon!
Autre domaine où les experts se ridiculisent depuis des décennies: l'énergie. Les annonces de la fin prochaine du pétrole sont innombrables... En 1980, le New York Times écrivait déjà:
«Il ne peut pas y avoir le moindre optimisme pour l'énergie dans un futur prévisible. Ce qui est certain, est que le prix du pétrole va augmenter et augmenter aux Etats-Unis comme à l'étranger.»
En 1986, les cours du baril sont descendus à 10 dollars.
Toujours sur le pétrole, Dan Gardner cite le diplomate américain James Akins qui avait déclaré avec humour dans les années 1970:
«Les experts pétroliers, les économistes et les gouvernants qui ont tenté au cours des dernières années de prévoir la demande et les prix du pétrole ont eu à peine plus de succès que ceux qui cherchent à anticiper les tremblements de terre et la deuxième venue du messie.»
Une remarque pertinente en 1973… et toujours aujourd'hui. En 2008, les analystes de la plus puissante banque d'investissement au monde, Goldman Sachs, mettaient en garde contre une envolée des prix du pétrole au-delà des 200 dollars le baril dans les six mois. Six mois plus tard, les cours du baril étaient tombés de 140 à 34 dollars!
Le philosophe Isaiah Berlin définissait deux grandes catégories de prophètes: le renard et le hérisson.
«Le renard connaît beaucoup de petites choses et le hérisson connaît une grande chose.»
Les renards, plus modestes, sont moins dangereux. Les hérissons intègrent toutes les informations dans un grand schéma unique qui explique le monde. Ils aiment les grandes théories: le marxisme, le libéralisme, l'écologie... Et comme l'écrit Tetlock:
«Leur immense confiance dans leur infaillibilité peut être contagieuse.»
Le grand expert de l'environnement Paul Ehrlich est un parfait exemple de hérisson. Pendant plus de quatre décennies, il a expliqué que l'évolution du monde pouvait s'expliquer avant tout par la démographie. Dans son livre publié en 1968, The Population Bomb (La bombe démographique), il écrivait:
«La bataille pour nourrir toute l'humanité est terminée. Dans les années 1970, le monde connaîtra des famines quels que soient les programmes d'urgence mis en place aujourd'hui.»
En dehors de crises telles qu’en connaît aujourd’hui la Somalie, les famines n'ont pas eu lieu et le taux de mortalité annuel dans le monde était de 13 pour 1.000 quand Paul Ehrlich a écrit son livre, il n'a cessé depuis de baisser et est aujourd'hui de 9 pour 1.000.
Les faux prophètes ont une grande chance. Ils ne sont presque jamais dénoncés et sanctionnés. Quand ils sont mis face à leurs erreurs, ils expliquent qu'ils se sont trompés sur le calendrier, que ce qu'ils attendaient s'est quasiment produit ou qu'un facteur exogène inattendu a modifié le contexte.
Les théories du complot ne sont évidemment pas de même nature que les prévisions, mais elles participent du même mécanisme psychologique qui nous fait chercher un moyen souvent illusoire de maîtriser un monde complexe.
Le livre de David Aaronovitch, Voodoo Histories, The role of the conspiracy theory in shaping modern history, met en lumière le poids dans l'histoire récente des théories du complot depuis Les Protocoles des sages de Sion.
David Aaronovitch montre comment ces théories construites sur une succession de rapprochements et de faits plus ou moins contestables présentés comme des preuves irréfutables s'apparentent en fait à des croyances.
Voilà pourquoi il est si difficile de combattre une théorie du complot. Si vous devenez un opposant résolu et efficace à ladite théorie, il reste l'arme fatale: vous accuser de faire partie du complot et d'apporter ainsi une preuve supplémentaire de son existence.
Ceci dit, appliquer la même dose de scepticisme envers la théorie du complot que celle qui a présidé à sa création suffit en général à prouver son absurdité. C'est ce que fait David Aaronovitch avec deux des théories du complot les plus célèbres: celles concernant les attaques du 11 septembre 2001 et l'homme sur la Lune.
S'il vous semble invraisemblable qu'une petite bande de terroristes soit capable, sans être repérée par les tout puissants services de renseignements américains, de faire s'écraser des avions sur le World Trade Center, l'alternative est-elle plus plausible?
Une conspiration menée par le gouvernement américain aurait nécessité le recrutement et l'utilisation de milliers de fonctionnaires, de journalistes, de pompiers, de policiers… et l'intimidation de milliers de témoins pour qu'ils se taisent…
De la même façon, les efforts et les dépenses engagées pour faire croire pendant 40 ans que la mission Apollo a réussi et que l'homme a vraiment mis le pied sur la Lune seraient de loin supérieurs à la difficulté d'envoyer des astronautes poser le pied sur la mer de la tranquillité. Et cela voudrait dire que les Etats-Unis payent encore aujourd'hui des sommes colossales aux ingénieurs de la Nasa à la retraite pour qu'ils se taisent…
Les prévisions et plus encore les théories du complot appartiennent bien souvent au domaine de la croyance. C'est sans doute pour cela qu'elles sont si séduisantes.
Eric Leser
Mis à jour le 01/08/2011 à 16h26
















































Par contre, il ne faut pas confondre ces théories avec tous les faits qui eux, ne sont pas théoriques du tout. Ces faits ne sont que des faces cachées de l'iceberg, des actualités peu rapportées par les grands médias, et encore faut il avoir l'intelligence de ne pas spéculer sans arrêt sur "l'iceberg".
Les puissants cherchent toujours a avoir plus de pouvoir, on ne peut pas nier l'existence des lobbys en politique, et les pirouettes réalisées dans la finance. Les théories du complot sont devenues des monstres, des choses complètement démentes et irrationnelles. Il y a une différence entre la balance du pouvoir qui elle est un complot au sens politique et qui prête a la perception et a comment les gens voient le cours et l'histoire des choses (et qui est souvent sujet a pas mal de cliches et de stupidité), et d'autres théories complètement abracadabrantes qui ne sont la que pour être imaginées et lues dans la presse parce que des journalistes sont parfois a court d’idées.
Des théories sont théoriques et n'ont rien a faire dans l’actualité car elle sont dépourvues d'objectivisme.
Vous avez raison les réponses aux questions politiques, météorologiques, et économiques, sont principalement basés sur la prévision et la spéculation. Bon. Voila. On ne sait jamais de quoi l'avenir sera vraiment fait. Mais le danger serait à présent de réfuter chaque prévision, aussi partagée soit elle, pour le seul motif qu'elle a de grandes chances d'être fausse, comme montré dans votre article. Une prévision fausse mais prise en compte est ainsi de loin préférable à une prévision juste et ignorée. Et si la méfiance réfléchie est de mise, le rejet pur et dur, façon théorie du complot, ne doit pas l’être.
Car il faut bien envisager un minimum l'avenir, appliquer la populaire maxime, car mieux vaut prévenir. Et quelle tristesse d’ailleurs qu’une catastrophe trop visible qu’on n’a pas voulu voir. Ainsi par exemple, peut être que le réchauffement climatique n’aura pas lieu.
Sinon, possédez vous quelques illustrations concernant les "renards" prévisionnistes cités dans l'article ? Ce serait un complément intéressant. Merci.
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Or la théorie officielle comporte de nombreuses zones d'ombres et elle est discréditée par ses incohérences. Il est donc naturel de douter et de chercher la vérité. C'est même salvateur !
Dans cet article: http://benedictekibler.wordpress.com/2010/02/25/comment-une-these-discreditee-conserve-son-influence/, j'expose que l'acceptation de la thèse officielle sur les attentats du 11 septembre est justement motivée par les mêmes besoins psychologiques que ceux que vous décrivez dans votre article: à savoir le besoin d'être rassuré, le besoin de certitudes, le refus du doute...