Monde

En Allemagne, le nucléaire reste un métier d'avenir

Annabelle Georgen, mis à jour le 19.09.2011 à 12 h 51

En 2022, le dernier des neuf réacteurs nucléaires allemands encore en service sera arrêté. Boudé par les futurs ingénieurs allemands, le secteur nucléaire continue pourtant d'offrir d'intéressantes carrières.

Des ingénieurs inspectent la centrale nucléaire de Kruemmel en Allemagne, en 2007,  REUTERS/Christian Charisius

Des ingénieurs inspectent la centrale nucléaire de Kruemmel en Allemagne, en 2007, REUTERS/Christian Charisius

Près de la moitié du parc nucléaire allemand a été stoppée en mars dernier, après l'accident de la centrale japonaise de Fukushima. L'autre moitié sera fermée dans la décennie qui vient. Siemens a annoncé qu'il renonçait à son activité dans le nucléaire. Grande victoire des Verts et du mouvement anti-nucléaire, cette décision est un quasi-retour au «consensus atomique» (Atomkonsens) établi en 2000 entre le gouvernement Schröder et l'industrie, qui prévoyait une sortie du nucléaire en 2021. L'Allemagne aura beaucoup moins de difficultés à sortir du nucléaire que la France: seulement 23% de l'électricité consommée en 2010 est issue du nucléaire, contre 75% en France.

Le secteur continue pourtant d'embaucher, et de proposer bons salaires et perspectives de carrière aux jeunes ingénieurs. Près de 32.000 personnes travaillent aujourd'hui en Allemagne dans ce domaine, selon le Forum atomique allemand, un des plus gros lobbies pro-nucléaires d'outre-Rhin. Maik Luckow, porte-parole du Forum atomique, prévoit:

«Il va y avoir des besoins en personnel hautement qualifié pour les centrales encore en activité jusqu'en 2022, mais aussi pour assurer leur démantèlement et le stockage des déchets radioactifs».

Un constat partagé par le professeur Dirk Bosbach, qui dirige le département de recherche sur le traitement des déchets nucléaires au Centre de recherche de Juliers, près de Cologne:

«Le démantèlement va coûter près d'un milliard d'euros par centrale, c'est un gros marché. On va bien sûr avoir besoin de nombreux spécialistes hautement qualifiés pour réaliser cette mission.»

Le démantèlement d'une centrale nucléaire dure en moyenne une vingtaine d'années. 830 personnes continuent par exemple de travailler à la centrale de Greifswald, dans le nord-est de l'Allemagne, alors qu'elle n'est plus exploitée depuis 1990.

Regain d'intérêt depuis la crise

Chaque année, une centaine d'ingénieurs formés dans les 18 établissements allemands qui proposent un enseignement des techniques nucléaires arrivent sur le marché du travail. Tous trouvent un emploi, la plupart chez l'un des quatre exploitants nucléaires allemands que sont E.on, RWE, EnBW et Vattenfal, ou bien chez Areva. Un ingénieur gagne en moyenne 5.000 euros par mois dans ce domaine, estime Hans-Josef Allelein, titulaire de la chaire Sécurité et  techniques nucléaires à la prestigieuse Université technique de Rhénanie-Westphalie (RWTH), à Aix-la-Chapelle.

Les entreprises allemandes ont pourtant eu de grandes difficultés à recruter dans leur pays ces quinze dernières années, le secteur ayant été délaissé par de nombreux étudiants au profit des énergies renouvelables. Conséquence: la moyenne d'âge augmente, et des  départs à la retraite importants sont à prévoir dans les prochaines années. La députée verte du Bundestag Ingrid Nestle fait le constat suivant:

«Le fait que le nucléaire ne soit plus en vogue aujourd'hui est plus lié à un climat général dans la société allemande qu'à la décision de sortir du nucléaire».

80% des Allemands sont en effet contre l'énergie atomique, selon un sondage Ipsos réalisé en juin.

Regain d'intérêt

Malgré les licenciements et les plans d'économies annoncés par les deux géants du nucléaire allemand, E.on et RWE, le secteur continue pourtant de proposer bons salaires et perspectives de carrière aux jeunes ingénieurs.

Mais avec la crise économique, un regain d'intérêt pour l'atome avait été constaté chez les jeunes. Le nombre de candidatures avait par exemple doublé chez E.on, comme le rapportait l'an dernier le quotidien FAZ. Le leader de l'énergie allemand emploie aujourd'hui 2.700 personnes, dont un quart d'ingénieurs, au sein d'E.on Kernkraft, sa filiale spécialisée dans le nucléaire. Mais la sortie du nucléaire et le plan d'économies que vient d'annoncer E.on vont certainement à nouveau éloigner les candidats. Le professeur Hans-Josef Allelein:

«On s'attend à avoir moins d'étudiants ces prochaines années, mais on ne sait pas dans quelle mesure».

La RWTH a ouvert l'an dernier un nouveau master intitulé «Nuclear Safety Engineering», auquel onze étudiants se sont inscrits. Mais l'université assure former avant tout des techniciens du secteur énergétique au sens large, capables d'évoluer si besoin vers les énergies renouvelables au cours de leur carrière.

Risque d'appauvrissement de la compétence

Si les jeunes tournent le dos au nucléaire ces prochaines années, le principal risque est que la compétence des ingénieurs allemands dans ce secteur finisse par s'appauvrir. Hans-Joseph Allelein explique:

«C'est déjà le cas dans le domaine de la recherche sur la sûreté nucléaire. Nous allons devenir des partenaires inintéressants auprès des autres pays européens. Nous ne savons pas combien de temps encore l'industrie et le gouvernement financeront la recherche

Sven Dokter, porte-parole de la Sociéte pour la sûreté des installations et des réacteurs nucléaires, l'équivalent de l'IRSN français, ne partage pas cette crainte. L'avenir de la compétence se joue selon lui lors des discussions sur les nouveaux standards de sécurité nucléaire au sein de l'Union européenne et de l'Agence internationale pour l'énergie atomique:

«C'est à ce niveau-là que l'on doit se soucier de la façon de maintenir cette compétence, et décider qui formera à l'avenir de tels experts».

Soucieux de proposer un enseignement adapté aux évolutions de la politique énergétique allemande, l'Institut de technologie de Karlsruhe vient de mettre en place une chaire en partie dédiée aux techniques de démantèlement d'installations nucléaires. Joachim Knebel, PDG de l'Institut, ne redoute pas que l'Allemagne vienne à manquer d'experts:

«Il y a bien sûr un run sur les énergies renouvelables, mais le nucléaire reste un secteur très demandé chez nos étudiants, il garantit un travail exigeant et la sécurité de l'emploi

Carrière à l'étranger

La séduisante perspective d'une carrière à l'international fait partie depuis longtemps de l'argumentaire des écoles d'ingénieurs pour attirer les étudiants.

Maik Luckow, porte-parole du Forum atomique allemand, analyse:

«Beaucoup d'entreprises allemandes font la majorité de leur chiffre d'affaires à l'étranger. Leur besoin en personnel qualifié dépend donc plus du développement du nucléaire à l'international que de la situation en Allemagne».

Chez E.on, les prochaines embauches auront d'ailleurs lieu en majorité en Finlande et en Angleterre. La sortie du nucléaire en Allemagne ne saurait faire oublier qu'ailleurs, on construit toujours des centrales, et que la demande en spécialistes ne faiblit pas. Dans le nucléaire comme dans les autres secteurs industriels, la réputation d'excellence du made in Germany a encore de beaux jours devant elle.

Annabelle Georgen

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (343 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte