Monde

Les Chiquita Papers: comment une entreprise américaine a financé les paramilitaires colombiens

Damien Spleeters, mis à jour le 03.08.2011 à 8 h 55

Damien Spleeters, journaliste indépendant belge, s'est plongé dans les 6.000 pages du dossier. Chiquita, en finançant à la fois les guérillas et les paramilitaires colombiens, a contribué non seulement au narco-trafic mais aussi, et surtout, à la perpétuation de graves violations des droits humains.

Au port d'Almirante, Panama, en 2002. REUTERS/Alberto Lowe

Au port d'Almirante, Panama, en 2002. REUTERS/Alberto Lowe

«Entre 2002 et 2006, on enregistre près de 20.000 homicides par an en Colombie, la très grande majorité imputable à la violence sociopolitique. Les paramilitaires sont responsables de plus de 60% de ces assassinats, tandis que 25% sont attribuables aux guérillas. Ils sont aussi responsables de la grande majorité des 3,5 millions de déplacés par la guerre. Les paramilitaires sont ainsi les principaux artisans de la plus grave crise humanitaire de l’hémisphère, autant par la quantité que par la brutalité de leurs actions.»   

Philippe Dufort, Paramilitarisme et scandale de la parapolitique en Colombie, 2007.

 

Si vous avez lu Cent ans de solitude, du prix Nobel de littérature colombien Gabriel García Márquez, vous vous souvenez sans doute de l'épisode du massacre des bananeraies. Le 6 décembre 1928, les travailleurs en grève de la United Fruit Company se réunissent sur la place municipale de Ciénaga, dans le Magdalena colombien, pour exiger une réponse à leurs revendications syndicales. L'armée ouvre le feu sur la foule. Le chiffre de 3.000 morts est avancé.

Ça serait un euphémisme de dire que la United Fruit Company fait simplement son business en Amérique latine, puisque c'est à elle qu'on doit l'expression «république bananière».

En 1989, la société américaine se rachète un nom et une réputation et devient la Chiquita Brands International.

En Colombie, elle sera connue sous le nom de sa filiale Banadex jusqu'en juin 2004, date à laquelle Chiquita liquide Banadex mais continue d'être implantée dans le pays par l'intermédiaire de Banacol. Comme s'il suffisait de changer de nom pour changer d'identité.

De 1997 à 2004, Chiquita Brands International a financé, à hauteur de 1,7 million de dollars, les Autodéfenses paysannes de Córdoba et Urabá (ou Autodéfenses Unies de Colombie – AUC), un groupe paramilitaire colombien considérée comme une organisation terroriste depuis le 10 septembre 2001. C'est la première fois qu'une société américaine est inculpée pour avoir financé le terrorisme.

Tout en invoquant l'extorsion, Chiquita plaide coupable et collabore avec la justice américaine. En mars 2007, un arrangement est trouvé: Chiquita, qui a financé une organisation terroriste, s'en sortira avec une amende de 25 millions de dollars répartie en cinq paiements de 5 millions chacun. (La vente de Banadex rapportera plus du double à Chiquita. En échange du deal entre Chiquita et le Department of Justice, il n'y aura pas d'accusations criminelles, ce qui complique la perspective d'un procès en Colombie et l'extradition éventuelle des responsables.)

REUTERS/Alberto Lowe

Au port d'Almirante, Panama, en 2002. REUTERS/Alberto Lowe

Peu après l'annonce du verdict, le correspondant du journal colombien El Tiempo écrivait depuis Washington que «l'ONU et les dirigeants communautaires de l'Urabá souhaitaient que cet argent aille à la Caisse nationale d'indemnisation des victimes, pour aider les personnes touchées par les crimes des paramilitaires». Les victimes étaient souvent les travailleurs mêmes des plantations.

Chiquita, en finançant à la fois les guérillas (Farc et ELN) et les paramilitaires colombiens, a contribué non seulement au narco-trafic mais aussi, et surtout, à la perpétuation de graves violations des droits humains: déplacements forcés, kidnappings, tortures et meurtres.

Bien que l'enquête du ministère de la Justice américain, dans l'accord conclu avec Chiquita en 2007, ait consacré le fait que cette dernière n'aurait retiré aucun bénéfice des paiements effectués aux paramilitaires colombiens (et aux guérillas avant 1997), le quiproquo semble assez clair.

Que s’est-il passé?

Le 7 avril 2011, grâce au Freedom of Information Act (FOIA), la National Security Archive publie près de 6.000 pages de documents remis à la justice par Chiquita. J'ai plongé le bras dans la merde jusqu'à l'épaule. Ça m'a pris deux mois pour remonter à la surface avec quelques perles et beaucoup de données.

Oui, Chiquita a financé une organisation terroriste qui, dans sa lutte contre les guérillas, a commis plusieurs massacres en Colombie.

Il y avait certainement intimidation –Chiquita opère dans une partie du pays où les services de sécurité peinent à assurer leur propre sécurité– et l'entreprise américaine réalise assez rapidement qu'il allait falloir passer des accords avec les guérillas (dans un premier temps) si elle voulait continuer ses affaires en Colombie.

Tout commence dans les années 1990. Dès cette époque, selon les documents étudiés, l’entreprise verse de l’argent à l’armée colombienne, mais aussi, et en plus grande quantité, à la guérilla.

En 1997, le vent tourne, les paramilitaires prennent le contrôle de la région. Ceux-ci, avec la collaboration active de l'armée ou son accord tacite, opèrent dans la région en toute impunité.

Chiquita commence alors à les financer, encouragée par l'armée colombienne, via d'importants paiements à l'ordre de groupes Convivir, une sorte de milice légalement constituée pour lutter contre la guérilla mais qui échappe rapidement au contrôle du gouvernement colombien.

Pour Michael Evans, responsable du projet Colombie à la National Security Archive (l'institut qui publie les documents étudiés), c'est là qu'on entre en zone grise:

«Les Convivir sont considérés comme des groupes légaux par la plupart des gens. Ils en avaient entendu parler, ils savaient ce que c'était, qu'ils étaient des milices soutenues par le gouvernement. Il y avait au moins l'apparence qu'ils [Chiquita] donnaient l'argent à des choses licites. Bien sûr, Chiquita savait depuis le début que les paiements n'allaient pas aux Convivir mais que c'était simplement par ce biais que les paramilitaires voulaient être payés. Il y a comme une sorte d'ambiguité, mais c'est intentionnel. C'était l'idée. De cette manière, ils voulaient cacher le fait qu'ils finançaient, littéralement, des escadrons de la mort.»

Dans le «Justice and Peace Process» (processus de désarmement des paramilitaires), certains anciens responsables de groupes paramilitaires confessent ce genre de pratiques, où Chiquita serait loin d'être une exception.

Plusieurs procès suivent leur cours. Dans l'un d'entre eux, des milliers de Colombiens ont introduit une action en justice aux États-Unis contre Chiquita, affirmant qu'ils avaient été torturés ou que des membres de leur famille avaient été tués par les paramilitaires payés par Chiquita. Cette dernière avait tenté de mettre un terme au procès. Mais, le 3 juin 2011, le juge Kenneth Marra, en Floride, a autorisé sa poursuite.

Plongeons donc dans les Chiquita Papers…

La chronologie des Chiquita Papers • Cliquez sur +

1/ 1997-2004: les années AUC

Où l'on apprend que Chiquita versait de l'argent aux paramilitaires pour «assurer la sécurité» et où le nom d'Uribe est cité. Lire l'article

2/ 1991-1997: les années guérillas

Chiquita aurait versé, de 1991 à 2004, 794.394 dollars aux guérillas colombiennes. Lire l'article

3/ Le cas Otterloo

L'Otterloo est un bateau censé convoyer des balles en plastique pour le Panama, mais qui en réalité contenait 3.000 Kalachnikovs et de millions de munitions livrées aux paramilitaires colombiens. Lire l'article

4/ Michael Evans, l'homme qui a déterré les Chiquitas Papers

Interview de l'analyste responsable du projet Colombie au sein de la NSArchive. Ce «passionné de transparence et de responsabilisation gouvernementale» nous parle du projet Colombie au sein de la NSArchive, du Freedom of Information Act et de, tiens!... WikiLeaks. Lire l'article

Damien Spleeters

1 1997-2004

Les années AUC

 

Des membres des AUC, en 2003. REUTERS/Eliana Aponte

La chronologie des Chiquita Papers • Cliquez sur +

C'est le financement des paramilitaires qui a émergé en premier, c'est donc par ça qu'on va commencer.

D'après les documents, Chiquita a mis en place un système complexe qui rend difficile –mais pas impossible– le traçage des paiements effectués aux paramilitaires colombiens (AUC).

Par l'intermédiaire de sa filiale Banadex, Chiquita verse un montant, calculé au nombre de caisses de bananes produites, à une organisation appelée Augura qui regroupe plusieurs autres grands producteurs bananiers.

Augura verse ensuite l'argent à un Convivir, une sorte de milice légalement constituée pour lutter contre la guérilla mais qui échappe rapidement au contrôle du gouvernement colombien. Le Convivir sert en fait d'écran et verse l'argent aux AUC.

» Voir les documents dans le Prezi

Bien que Chiquita se soit toujours défendue d'avoir pu bénéficier de ces transactions effectuées de 1997 à 2004, elle a fait d'importants efforts pour tenter de garder secrets ces «paiements sensibles» par le biais, notamment, d'un large déploiement comptable, comme le montre ce PowerPoint interne de la compagnie où sont analysées les meilleures options financières par rapport au «problème de sécurité».

Chiquita Papers - trucs comptables

Un des documents abordés dans le premier Prezi remet également en doute la thèse de l'extorsion pure et simple. Il s'agit d'un mémo interne datant du mois de mars de l'an 2000 écrit par un avocat-conseil de Chiquita après discussions avec les managers de la filiale colombienne Banadex.

Dans ce mémo, on apprend que les paramilitaires de Santa-Marta ont formé une entreprise façade appelée «Inversiones Manglar» pour dissimuler «le but véritable: assurer la sécurité». On y apprend en outre que Chiquita «devrait continuer les paiements» puisqu'elle «ne peut pas avoir le même degré de soutien de la part de l'armée» et que «tous les producteurs de bananes de Santa Marta y contribuent».

Chiquita Papers - memo

Les paiements effectués à l'ordre des paramilitaires passaient par les organisations Convivir légalement constituées, avec l'appui et souvent la demande pressante de l'armée colombienne.

Un autre document montre le degré de connivence entre paramilitaires et militaires. Il s'agit d'un mémo datant de septembre 2000, écrit par le même avocat-conseil de Chiquita, qui décrit la rencontre de 1997 entre les responsables de Banadex et le leader des AUC où ce dernier suggère au producteur de bananes de contribuer financièrement à l'établissement d'un nouveau Convivir appelé «La Tagua del Darien».

On lit dans le mémo que les responsables de Banadex «n'avaient pas d'autre choix que d'être présents à la rencontre» puisque «refuser aurait contrarié l'armée colombienne, les fonctionnaires du gouvernement local et de l'État, et les Autodéfenses (AUC)».

Chiquita Papers - memo 2

Parmi ces «fonctionnaires du gouvernement local et de l'État» fervents supporters des Convivir, on trouve justement Álvaro Uribe, président de la République colombienne de 2002 à 2010 et gouverneur de la région d'Antioquia à l'époque de la première rencontre entre Banadex et les AUC.

D'ailleurs, l'avocat-conseil de Chiquita le reconnaît dans le mémo présenté ci-dessus en écrivant qu'il était «bien connu à l'époque que des officiers de l'armée colombienne et le gouverneur de la région d'Antioquia faisaient campagne pour établir une organisation Convivir dans l'Urabá».

Ce n'est pas la première fois que Chiquita aurait eu à faire à Uribe puisqu'on retrouve, dans un document daté du 20 février 1995, traces de paiements effectués à l'ordre d'Alfonso Nunez (à hauteur de 2.374 dollars américains) et d'Álvaro Uribe (à hauteur de 5.935 dollars américains) alors en course pour être gouverneur d'Antioquia. Ces paiements ont été effectués par une autre filiale de Chiquita en Colombie: Compañia Frutera de Sevilla.

Dans la masse de documents se trouve aussi une note manuscrite datée de juillet 1999 qui indique un lien entre Chiquita et un général de l'armée colombienne. Cette note décrit un «général présent dans la zone depuis sept ans» accusé d'être «impliqué dans un escadron de la mort». L'auteur, employé de Chiquita, note que ce général «nous a personnellement aidé en matière de sécurité et pour empêcher des enlèvements».

On trouve également les dépenses trimestrielles lorsqu'elles concernent des paiements à l'ordre d'agences gouvernementales ou de personnalités publiques. Les paiements enregistrés pour la période 1997-1998 montrent que d'importantes sommes ont été versées à un Convivir en étant décrites comme un «don à un groupe citoyen de reconnaissance, fait à la demande de l'armée».

Damien Spleeters

La chronologie des Chiquita Papers • Cliquez sur +

1/ 1997-2004: les années AUC

Où l'on apprend que Chiquita versait de l'argent aux paramilitaires pour «assurer la sécurité» et où le nom d'Uribe est cité. Lire l'article

2/ 1991-1997: les années guérillas

Chiquita aurait versé, de 1991 à 2004, 794.394 dollars aux guérillas colombiennes. Lire l'article

3/ Le cas Otterloo

L'Otterloo est un bateau censé convoyer des balles en plastique pour le Panama, mais qui en réalité contenait 3.000 Kalachnikovs et de millions de munitions livrées aux paramilitaires colombiens. Lire l'article

4/ Michael Evans, l'homme qui a déterré les Chiquitas Papers

Interview de l'analyste responsable du projet Colombie au sein de la NSArchive. Ce «passionné de transparence et de responsabilisation gouvernementale» nous parle du projet Colombie au sein de la NSArchive, du Freedom of Information Act et de, tiens!... WikiLeaks. Lire l'article

2

1991-1997

Les années guérilla

 

Un graffiti Farc sur un morceau du mur de Berlin. REUTERS/Fabrizio Bensch

La chronologie des Chiquita Papers • Cliquez sur +

Plusieurs groupes de guérilleros sévissent en Colombie, le plus connu étant sans doute les Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie). Avec l'ELN (Ejército de Liberación Nacional), et l'EPL (Ejército popular de liberación), les Farc se livrent à une lutte de pouvoir contre les paramilitaires dont les premières victimes sont les populations civiles colombiennes.

Si, à partir de 1997 et jusqu'en 2004, Chiquita effectue des paiements réguliers aux paramilitaires, avant cette date, ce sont les ennemis jurés de ceux-ci que la filiale Banadex finance. On retrouve par exemple un document datant de 1991 où plusieurs «paiements sensibles» destinés à l'armée colombienne et totalisant 15.314 dollars américains sont notés juste au-dessus d'un paiement dont le bénéficiaire est «guérilla» pour un montant de 31.611 dollars.

Dans une autre version du même document, le bénéficiaire est masqué, une inscription manuscrite qualifie le paiement d'«extorsion» et ajoute:

«Pour la plupart pas de paiements illégaux –ceux-ci sont légaux– pour payer l'essence, l'armée, la police, les politiciens –les paiement ne fournissent rien, aucun bénéfice.»

Un brouillon de mémo du 4 janvier 1994 vient pourtant contredire ce genre d'assertion. En plus d'y apprendre comment sont effectués et notés les paiements, en page 2 on y lit que le responsable de la filiale à Turbo «utilise les groupes de guérilleros pour assurer la sécurité de plusieurs fermes». On trouve aussi mention de l'illégalité de ce genre de paiements, mais le paragraphe en question est barré. La thèse de l'extorsion devient de plus en plus ambigüe. Pourtant, Chiquita semble déterminée à présenter les faits sous ce jour.

Ainsi, sur une autre version du même brouillon, datée cette fois du 5 janvier 1994, on trouve la mention manuscrite suivante:  

«Pourquoi ceci est-il pertinent? Pourquoi ceci est-il écrit?»

En outre, pour garder trace de ces paiements dans la comptabilité, ceux-ci seront simplement notés «sécurité citoyenne».

» Voir les documents dans le Prezi

«Chiquita doit quitter la Colombie»

Ainsi, d'après mes calculs et après recoupements, Chiquita aurait versé, de 1991 à 2004, 794.394 dollars aux guérillas colombiennes, 1.516.616 dollars aux paramilitaires colombiens, 537.127 dolars à l'armée régulière et 25.074 dollars à diverses personnalités politiques. Dans les années 1990, un ouvrier de la banane était payé environ 400 dollars par mois, ce qui était considéré comme un bon salaire.

Puisque le Freedom of Information Act n'a vraisemblablement pas encore donné accès à la totalité des documents, et vu que l'acte d'accusation américain porte le montant versé aux paramilitaires à 1,7 million dollars, tout porte à croire que les chiffres que j'avance doivent être revus à la hausse.

Pour se faire une idée de l'évolution de la situation, il suffit justement jeter un oeil sur cet acte d'accusation. On y lit par exemple que Chiquita a continué jusqu'en 2004 d'effectuer de nombreux paiements importants tout en sachant qu'ils étaient adressés à une organisation terroriste et malgré les conseils de ses avocats qui écrivent, entre autre:

  • «Il faut arrêter les paiements» (21 février 2003)
  • «Ne peut pas faire le paiement»; «En règle générale: ne pas faire indirectement ce que vous ne pouvez pas faire directement» (26 février 2003) ;
  • «Vous vous mettez volontairement dans cette position (...) Chiquita doit quitter la Colombie» (10 mars 2003).
Chiquita Papers - Acte d'accusation

Damien Spleeters

La chronologie des Chiquita Papers • Cliquez sur +

1/ 1997-2004: les années AUC

Où l'on apprend que Chiquita versait de l'argent aux paramilitaires pour «assurer la sécurité» et où le nom d'Uribe est cité. Lire l'article

2/ 1991-1997: les années guérillas

Chiquita aurait versé, de 1991 à 2004, 794.394 dollars aux guérillas colombiennes. Lire l'article

3/ Le cas Otterloo

L'Otterloo est un bateau censé convoyer des balles en plastique pour le Panama, mais qui en réalité contenait 3.000 Kalachnikovs et de millions de munitions livrées aux paramilitaires colombiens. Lire l'article

4/ Michael Evans, l'homme qui a déterré les Chiquitas Papers

Interview de l'analyste responsable du projet Colombie au sein de la NSArchive. Ce «passionné de transparence et de responsabilisation gouvernementale» nous parle du projet Colombie au sein de la NSArchive, du Freedom of Information Act et de, tiens!... WikiLeaks. Lire l'article

3 Le cas Otterloo

 

 

 

Des Kalachnikovs à Mexico. REUTERS/Jorge Dan Lopez

La chronologie des Chiquita Papers • Cliquez sur +

Le 26 octobre 1999, Francisco Montealegre, chef de la police nicaraguayenne, reçoit un fax de GIR, une société de vente d'armes établie au Guatemala, concernant les termes d'un important échange d'armes. La réception de ce fax est le premier événement d'une longue chaîne qui mènera à la contrebande de 3.000 Kalachnikovs et de millions de munitions, depuis les stocks du gouvernement nicaraguayen jusqu'aux mains des Autodéfense Unies de Colombie (AUC), une organisation terroriste. De nombreux documents se trouvent parmi les 6.000 pages publiées par la National Security Archive qui compromettent la société américaine Chiquita, non seulement avec les guérillas colombiennes d'au moins 1991 à 1997 puis avec les paramilitaires colombiens de 1997 à 2004, mais aussi dans le cas précis de ce trafic d'armes.

 

L'enquête du Secrétariat général de l'Organisation des États Américains (OAS) retrace le parcours de l'Otterloo, ce bateau qui jeta l'ancre le 5 novembre 2001 dans le port colombien de Turbo, pour y décharger les armes et les munitions.

Rapport du secrétariat général de l'organisation des états américains

«76 tonnes de balles en plastique»

L'Otterloo quitta le port de Veracruz, Mexique, le 15 octobre 2001. Le capitaine, Iturrios Maciel, avait déclaré transporter neuf containers de balles en plastique vers le Panama. Le 26 octobre, l'Otterloo arriva au port nicaraguayen d'El Rama pour y être chargé, le 2 novembre, de 14 containers d'armes et de munitions à destination de Colón, Panama, dans ce qui devait être un échange d'armes entre gouvernements. L'Otterloo quitta le Nicaragua le 3 novembre mais ne mit jamais le cap sur le Panama. Au lieu de cela, il arriva au port de Turbo, en Colombie, le 5 novembre. A la demande de Banadex, une filiale colombienne de Chiquita, 23 containers sont déchargés le 7 novembre par Turbana Ltd. dans la zone franche appartenant à Banadex. L'Otterloo, quant à lui, quitte le port de Turbo le 9 novembre.

Dans la déclaration des douanes colombiennes, les 23 containers déchargés au port de Turbo contiennent «76 tonnes de balles en plastique». En fait, 14 d'entre eux sont remplis d'armes et de munitions qui arriveront, d'une manière ou d'une autre, entre les mains des paramilitaires colombiens.

Le 21 avril 2002, El Tiempo, un journal colombien, révèle le trafic. Le 30 juin 2002, Carlos Castaño, alors à la tête des AUC, déclare, en ce qui concerne l'Otterloo, que la réception des armes est «son plus bel achèvement».

L'enquête du Secrétariat général de l'OAS évoque une possible corruption des agents de douanes du port de Turbo. Une enquête interne de service semble avoir été menée, sans jamais inquiéter ni Banadex, ni Chiquita, pourtant condamnées par le passé pour des faits de corruption en Colombie.

À l'époque, comme le montrent les documents observés, la société américaine, par le biais de sa filiale, soutient financièrement (et consciemment) les AUC. Si elle n'est pas directement impliquée dans ce trafic d'armes, il semblerait bien que Chiquita ait été utilisée pour faciliter celui-ci, à la pleine connaissance de certains de ses employés.

La National Security Archive, qui publiait le 7 avril 2011 les 6.000 pages de documents obtenus par le biais du Freedom of Information Act, est aujourd'hui en procès contre la Securities and Exchange Commission (SEC – l'organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers) pour obtenir plus de documents concernant le cas Otterloo.

» Pour parcourir les documents déjà disponibles, lancez le Prezi.

Damien Spleeters

La chronologie des Chiquita Papers • Cliquez sur +

1/ 1997-2004: les années AUC

Où l'on apprend que Chiquita versait de l'argent aux paramilitaires pour «assurer la sécurité» et où le nom d'Uribe est cité. Lire l'article

2/ 1991-1997: les années guérillas

Chiquita aurait versé, de 1991 à 2004, 794.394 dollars aux guérillas colombiennes. Lire l'article

3/ Le cas Otterloo

L'Otterloo est un bateau censé convoyer des balles en plastique pour le Panama, mais qui en réalité contenait 3.000 Kalachnikovs et de millions de munitions livrées aux paramilitaires colombiens. Lire l'article

4/ Michael Evans, l'homme qui a déterré les Chiquitas Papers

Interview de l'analyste responsable du projet Colombie au sein de la NSArchive. Ce «passionné de transparence et de responsabilisation gouvernementale» nous parle du projet Colombie au sein de la NSArchive, du Freedom of Information Act et de, tiens!... WikiLeaks. Lire l'article

4 Michael Evans, l'homme

qui a déterré les Chiquitas Papers

Pour la National Security Archive, une organisation non gouvernementale rattachée à l'Université George Washington, dans la capitale américaine, c'est tous les jours Noël. Fondée en 1985, l'institut a fait plus de 35.000 demandes de documents au gouvernement américain sous le Freedom of Information Act, récoltant plus de 5 millions de pages et des choses qu'on ne trouve pas tous les jours, comme un guide de la CIA intitulé «une étude de l'assassinat» qui conseille l'extrême droite sud-américaine sur la meilleure manière de matraquer ses ennemis, de les poignarder ou de leur tirer dessus.

Michael Evans est l'analyste responsable du projet Colombie au sein de la NSArchive. Ce «passionné de transparence et de responsabilisation gouvernementale», comme il se décrit, est le type qui publie, avec son équipe, les 6.000 pages de documents qui décrivent le «dirty business» de Chiquita en Colombie. Depuis Washington DC, il me parle du projet Colombie au sein de la NSArchive, du Freedom of Information Act et de, tiens!... WikiLeaks.

Est-ce que vous pouvez nous rappeler ce qui vous a conduit à la publication des Chiquita Papers?

Ça a commencé comme un effort pour documenter cette affaire. Comme vous le savez, en 2007, le Department of Justice [DoJ - équivalent de notre ministère de la Justice] passe un accord avec Chiquita qui était accusé d'avoir financé les paramilitaires colombiens [AUC – considéré comme une organisation terroriste depuis 2001]. Chiquita s'en sort avec une amende de 25 millions de dollars. Une punition plutôt légère pour un crime si important. On a commencé ce projet spécial pour documenter tout ça. Et nous avons finalement obtenu tellement d'informations que nous ne pouvions plus y travailler complètement.

Je crois qu'il y a beaucoup de gens intéressés par cette histoire, elle touche des affaires de droits de l'Homme en cours en Colombie ou autre part. Ça a des implications directes pour des procès ici aux États-Unis. Et donc il m'a semblé que le mieux était de tout publier. Il y a beaucoup de comptes-rendus juridiques ou comptables, des enregistrements de paiements sensibles. J'espère que quelqu'un va prendre le temps d'y regarder de plus près, et de tirer sur les fils qui sortent de la pelote. Il y a énormément d'informations et ce qui peut sembler insignifiant à première vue peut être très important. 

Comment avez-vous obtenu les documents?

Dans ce cas particulier, nous avons simplement utilisé le Freedom of Information Act [FOIA]. Nous avons pu mettre la main sur ces documents parce que Chiquita les a remis à la justice pendant l'enquête dans un effort de coopération, pour avoir une sentence plus légère. Ils ont ainsi abandonné leurs droits de garder ces informations.

Nous avons fait neuf ou dix demandes différentes au DoJ avec le Freedom of Information Act, concernant différents aspects de l'affaire Chiquita. Après environ deux ans, nous avons commencé à recevoir des réponses. Je pensais qu'on recevrait des réponses négatives, des refus. Je pensais qu'ils identifieraient 500 ou 600 pages et nous en donneraient une petite fraction en refusant de fournir le reste sous prétexte d'une exception au FOIA. Avec ces 6.000 pages, c'était comme tomber sur un trésor d'informations. Ce sont des documents qu'on ne voit pas souvent, parce que les entreprises ne tombent pas sous le coup du FOIA. Par exemple, vous ne pouvez pas demander à BP des documents sur le désastre pétrolier du golf du Mexique. Les documents de Chiquita sont devenus des documents fédéraux quand ils ont été remis au DoJ. Nous avons fini par les obtenir, avec un peu de persistance et un peu de chance.

Le FOIA est un instrument très utile, mais vous avez besoin d'une institution qui s'y consacre, qui suive les demandes, qui aille en justice si elles ne sont pas respectées: pour être sûr que le gouvernement fasse ce qu'il est obligé de faire. Quand on a commencé ce projet sur la Colombie, c'était simplement pour ça, pour que le gouvernement rende des comptes. À l'époque, la Colombie était l'un des pays qui recevaient le plus d'aides financières des Etats-Unis. Qui aide-t-on? Et pourquoi? Que font-ils avec cet argent? Les réponses ne sont pas belles à voir. Il y énormément de corruption. Et les militaires travaillent souvent main dans la main avec des escadrons de la mort, franchement. Plus on avance et moins l'histoire est belle.

Ce n'est pas simplement à propos de Chiquita. Ça raconte l'histoire de la Colombie. La question de savoir si Chiquita a été extorquée ou si elle tirait un bénéfice du financement des paramilitaires est importante, mais ce n'est qu'une question parmi d'autres. Nous cherchons aussi à connaître le rôle du gouvernement et en particulier celui de l'armée.

Y a-t-il des documents que vous n'avez pas pu obtenir?

Je pense que nous avons obtenu la plupart des documents. Chiquita ne fait pas exception au FOIA pour raison de sécurité nationale ou parce que la publication des informations pourrait nuire à la diplomatie américaine. Le DoJ n'avait aucune raison de garder l'information, ils ont dû nous la fournir.

Comme vous l'avez vu, certains parties sont éditées, des noms ont été enlevés. C'est une des obligations du FOIA : protéger les données privées des personnes. Beaucoup de ces noms, pourtant, peuvent être aisément identifiés si vous comparez les documents avec les publications officielles de Chiquita.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur le Freedom of Information Act? Comment ça fonctionne? Combien de temps faut-il pour obtenir les documents et, surtout, comment savez-vous à qui vous adresser et quoi demander?

Dans la plupart des cas, vous ne savez pas quoi demander. Vous savez que quelque chose s'est passé, et si vous savez comment fonctionne le gouvernement, vous pouvez présumer que certaines agences sont impliquées et doivent avoir certains documents. Bien sûr dans ce cas particulier, nous savions que le DoJ avait enquêté sur Chiquita pendant plusieurs années et qu'ils étaient donc susceptibles de posséder certains documents.

Il suffit ensuite de leur écrire. Si vous savez qu'un certain document existe, vous pouvez demander ce document spécifiquement. Vous donnez le jour, le titre, le nom des personnes à qui il est destiné, le nom de l'auteur. Et si vous pouvez faire ça, ça ira plus vite. Sinon, vous pouvez envoyer une demande générale. Par exemple, nous avons demandé toutes les communications entre le DoJ et Chiquita. Il faut que la demande soit raisonnable, elle doit être assez spécifique. Tout ce qu'il faut faire, c'est leur donner des spécifications de recherche.

Vous ne devez pas justifier votre demande. Tout le monde peut avoir recours au FOIA, il ne faut pas obligatoirement être un citoyen américain. Et vous pouvez demander n'importe quoi. C'est au gouvernement de vous donner une raison légale de ne pas vous fournir l'information. S'ils ne peuvent pas trouver de raisons spécifiques sous le FOIA, ils doivent accéder à votre demande. En général, c'est favorable au demandeur, la preuve est à fournir par le gouvernement. Ça peut être difficile tout de même, surtout si vous attaquez une agence en justice pour qu'elle accède à votre demande. Parce qu'ils sont les seuls à savoir ce qu'ils ont. Et on vous laisse tâtonner dans le noir.

Par exemple, depuis 2009, nous sommes en procès contre la SEC pour une demande similaire sur Chiquita. La SEC a enquêté sur le cas Otterloo, lorsque des milliers d'armes sont passées illégalement en Colombie, en 2001.

Au bout d'un moment, vous savez quelles agences sont coopératives. La CIA, par exemple, a une culture du secret, ce n'est pas nouveau. Une loi spéciale couvre certains documents de la CIA, comme les documents opérationnels, les rapports de renseignements bruts qui viennent de sources confidentielles. Ils ne doivent pas chercher dans ces documents pour vous donner une réponse. Il y a donc des exceptions. Et le FOIA couvre seulement l'exécutif, donc pas le Congrès. Malgré tout, le FOIA reste un outil très utile. Mais vous avez besoin de beaucoup de temps. Ça prend des années pour obtenir un document.

La National Security Archive travaille pour davantage de transparence et de responsabilisation gouvernementale. Des organisations comme WikiLeaks poursuivent des buts similaires. Que pensez-vous de WikiLeaks?

Nous travaillons différemment. Nous allons chercher l'information, une information spécifique. Nous avons un programme de recherches. WikiLeaks travaille d'une autre manière. Ils attendent que des lanceurs d'alertes [whistleblowers] leur donnent des documents. Autant que je sache, ils ne demandent pas ces documents, ils n'ont pas de projets de recherche sur des sujets spécifiques.

Ceci dit, Wikileaks reste fascinant pour nous. Ça fait longtemps qu'on travaille sur ce genre de choses; alors voir que c'est publié, voir que des gens prennent des documents gouvernementaux si sérieusement, s'y intéressent autant, c'est génial. Je suis plutôt préoccupé par les répercussions que ça va avoir: est-ce que le gouvernement va réprimer WikiLeaks? Va-t-il rendre les choses plus difficile pour les journalistes qui veulent publier des leaks ou des documents classifiés? Vont-ils continuer à poursuivre les whistleblowers comme ils le font, avec tant d'acharnement? C'est ce qui m'inquiète.

Le gouvernement américain a un problème, il garde trop de secrets. Bien sûr, il y a des secrets légitimes. Et le gouvernement doit se concentrer sur ceux-là. Si vous regardez les documents publiés par WikiLeaks, il y a plusieurs niveaux de classification. La plupart des documents publiés n'auraient jamais dû être classifiés. Et franchement, si vous les aviez demandés avec le FOIA, vous les auriez probablement obtenus. Nous voyons WikiLeaks comme une plateforme pour des recherches plus approfondies, pour obtenir plus d'informations, d'autres documents, en utilisant le FOIA, le système légal, pour obtenir les documents complets de cette période.

Recueilli par Damien Spleeters

Merci à Michael Evans (Etats-Unis), Olivier Dombret (Belgique-Espagne), Natacha Paola Tuemmel (Belgique) et Juliana Alejandra Burgos Cuadros (Colombie).

» Les documents sont consultables en ligne et téléchargeables à cette adresse, n'hésitez pas les utiliser.

La chronologie des Chiquita Papers • Cliquez sur +

1/ 1997-2004: les années AUC

Où l'on apprend que Chiquita versait de l'argent aux paramilitaires pour «assurer la sécurité» et où le nom d'Uribe est cité. Lire l'article

2/ 1991-1997: les années guérillas

Chiquita aurait versé, de 1991 à 2004, 794.394 dollars aux guérillas colombiennes. Lire l'article

3/ Le cas Otterloo

L'Otterloo est un bateau censé convoyer des balles en plastique pour le Panama, mais qui en réalité contenait 3.000 Kalachnikovs et de millions de munitions livrées aux paramilitaires colombiens. Lire l'article

4/ Michael Evans, l'homme qui a déterré les Chiquitas Papers

Interview de l'analyste responsable du projet Colombie au sein de la NSArchive. Ce «passionné de transparence et de responsabilisation gouvernementale» nous parle du projet Colombie au sein de la NSArchive, du Freedom of Information Act et de, tiens!... WikiLeaks. Lire l'article

Damien Spleeters
Damien Spleeters (6 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte