Dépêches de Gaza
De l'hôtel Hamastan aux roquettes «guidées» par Google Earth.
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Hotel Hamas-tan, un luxe sans touriste
De loin, avec sa façade ensoleillée qui se dresse sur la côte, le premier hôtel cinq-étoiles de Gaza ressemble à l’unique survivant d’un raz-de-marée. L’invasion israélienne de 2008-2009 a détruit ou endommagé des milliers de bâtiments et les sanctions économiques, qui incluent le rationnement du béton, font de la reconstruction une entreprise horriblement lente. Mais l’hôtel Al-Mashtal est bel et bien là, avec ses quelque 270 chambres modernes réparties sur une dizaine d’étages, sa piscine de type lagon et ses marbres dans le hall.
À y regarder de plus près, toutefois, le premier cinq-étoiles de Gaza tient un peu du mirage économique. Une pancarte à l’entrée avertit les visiteurs qu’une consommation minimum est requise pour pouvoir s’asseoir au bar ou au restaurant, mais le hall est presque désert.
«Nous ne sommes pas exactement ouverts», me dit Shadi Agha, le chef-réceptionniste, en me guidant à travers des couloirs aux carrelages élaborés. «C’est un peu une période d’essai.»
Depuis quatre ans que le blocus a été imposé à Gaza, tout signe de développement est récupéré par les propagandistes des deux bords. Les opposants à Israël mentionnent l’effondrement économique de Gaza comme une preuve du désastre humain que représente le blocus, tandis que les pro-Israël sautent sur tout signe apparent d’abondance pour leur répondre. Et comme nombre des nouveaux développements économiques à Gaza, l’hôtel constitue une métaphore séduisante. Tout dépend de quel côté on regarde: depuis le balcon de l’une des suites au sommet de l’hôtel, vous pouvez voir d’un côté la piscine vide de l’hôtel et, de l’autre, un tas d’ordures assez peu gracieux.
Suite royale
À l’intérieur, au moins, l’hôtel est à la hauteur de ses cinq-étoiles: le dernier étage est occupé par une «suite royale», qui dispose de sa propre réception et de multiples salles sécurisées (des pièces fermées près de l’entrée, où les gardes peuvent contrôler quiconque entre dans la suite) et, au sous-sol, des ouvriers sont en train de finir un hammam et un sauna aux décorations somptueuses.
Dans le patio, des serveurs élégants en uniforme préparent des milkshakes colorés dans des verres emplis de glaçons, tandis qu’un groupe de femmes en jeans moulant tendance et talons aiguilles fument la chicha (preuve que la tentative faite par le Hamas d’interdire aux femmes de fumer en public n’a pas duré plus de quelques mois).
Le bâtiment dans lequel est installé l’hôtel Al-Mashtal possède, comme Gaza, une histoire mouvementée. Commencée en 1996 pour abriter des bureaux, la construction du bâtiment fut interrompue au début de la seconde intifada, en 2000. Les investisseurs décidèrent en fin de compte d’en faire un hôtel et la construction reprit, pour être stoppée à nouveau en 2006, lorsque le Hamas prit le pouvoir et qu’Israël imposa son blocus économique sur Gaza.
Ces dernières années, cependant, la construction a pu reprendre, grâce notamment au réseau élaboré de tunnels creusés entre Gaza et l’Égypte, qui ont permis l’acheminement de matériaux de construction dans la bande. Agha insiste toutefois sur le fait que les marchandises qui arrivent aujourd’hui à l’hôtel passent par la «coordination officielle», c'est-à-dire qu’elles arrivent légalement et non pas par les tunnels.

Les Israéliens autant que les Palestiniens sont bien conscients des effets que peuvent avoir ce type de projets commerciaux apparemment grandioses sur l’opinion publique: le centre commercial qui s’est ouvert à Gaza en 2010 a été qualifié dans de nombreux médias de «centre commercial de luxe» prouvant que les Palestiniens ne souffraient pas du blocus. Ce centre, je l’ai visité en mai dernier. Il n’était ni luxueux, ni animé: c’est une structure de taille modeste, où se répartissent sur deux étages une poignée de boutiques sans rien de chic, où de rares clients viennent acheter des vêtements made in Israël et des articles ménagers de base.
Vêtements made in Israël
Par certains côtés, la bande de Gaza contrôlée par le Hamas ressemble à un vaste chantier à ciel ouvert et il faut admettre que le front de mer de la ville de Gaza est longé de nouveaux restaurants. Ces dernières années, Israël a relâché un peu son blocus, permettant à certains matériaux de construction de passer. Le reste passe par les tunnels, mais au compte-gouttes. Gaza –ou du moins la ville de Gaza– commence à montrer les signes d’une amélioration économique de base.
Les produits de consommation courante arrivent et l’on trouve toutes sortes d’articles, des sous-vêtements féminins aux ustensiles de cuisine, dans les équivalents palestiniens des «Tout à 1 euro» (2,5 shekels, soit 50 centimes d’euro environ). Quoi qu’il en soit, l’hôtel Al-Mashtal n’est que l’un des signes du lent redressement de Gaza. Dans la ville de Gaza, les rues jadis criblées de trous sont aujourd’hui reconstruites avec de beaux trottoirs de briques. Ancien ministre de l’économie du Hamas, Ziad al-Za Za m’a dressé une liste interminable des projets actuellement en cours, allant de la réfection des routes à la reconstruction de zones résidentielles.
Lorsque j’étais sur place, Gaza était en plein milieu d’une campagne pour un «Gaza vert» impliquant, entre autres mesures, la plantation d’arbres le long des rues (selon Ziad al-Za Za, le but serait de planter 1 million d’arbres). Une campagne de sécurité routière avait également cours; les étudiants en art locaux avaient été embauchés pour peindre des fresques colorées représentant des accidents de la route et incitant les habitants à conduire prudemment.
Les représentants du Hamas que j’ai rencontrés à Gaza étaient optimistes quant aux perspectives économiques, du moins pour leur propre compte. Après avoir signé un accord de réconciliation avec le Fatah, qui contrôle la Cisjordanie, Mahmoud al-Zahar, l’un des dirigeants du Hamas, a fait un tour éclair du monde musulman à la recherche de fonds. «Après l’accord, j’ai rencontré de nombreuses personnes des ambassades arabes et du monde islamique, m’a-t-il confié. Ils sont prêts à nous financer, pour les salaires et la reconstruction.»
Les pays arabes ont déjà donné quelque 30 millions de dollars pour la reconstruction des rues de Gaza et des fonds supplémentaires sont attendus. «L’argent, sourit al-Zahar, est le cadet de nos soucis.»
Blocus relâché mais toujours en place
Toutefois, une grande partie des investissements réalisés par le Hamas à Gaza est, au mieux, superficielle, et malgré l’amélioration des rues et des bâtiments, les perspectives d’emploi sont encore désespérantes et le blocus, même s’il s’est relâché, reste en place. À vrai dire, l’hôtel Al-Mashtal illustre bien l’un des dilemmes fondamentaux de l’économie de Gaza: La bande de Gaza est aujourd’hui assez ouverte pour obtenir les matériaux nécessaires à la construction de projets comme un hôtel cinq-étoiles, mais elle n’a pas l’économie nécessaire pour assurer la viabilité de tels projets.
Faut-il y voir un mauvais signe? L’hôtel a déjà changé deux fois de chaîne. À l’origine, il devait faire partie du groupe Marriott, mais en 2004, il a été rattaché à la chaîne hôtelière suisse Mövenpick. Plus récemment, toutefois, il a cessé d’être un hôtel Mövenpick pour devenir un hôtel «ArcMed».
Agha m’a expliqué que l’hôtel était récemment passé sous le contrôle du groupe ArcMed, qu’il a décrit comme «une chaîne hôtelière basée en Espagne» (je ne suis pas parvenu à identifier les autres hôtels de la chaîne, dont le nom de domaine Internet n’a été enregistré qu’en mars de cette année. «Nous possédons des hôtels en Espagne et au Moyen-Orient», indique le site Internet du groupe, qui affirme aussi «défendre les principes de défense des différentes cultures, la solidarité entre les peuples, la lutte contre les discriminations et la coexistence pacifique»).
Maintenant que l’hôtel est fini, une question demeure : qui va y venir? En dehors des visites de quelques soutiens politiques, le tourisme est quasiment inexistant à Gaza. Et l’établissement ne peut compter sur une clientèle locale car, même à prix réduits, la plupart des Palestiniens ne pourraient jamais se permettre une chambre dans ce type d’établissement. Agha affirme que le projet est de se concentrer sur les étrangers.
Pendant que nous arpentions l’hôtel vide, Agha me montrait les équipements du palace. Cela allait des simples détecteurs de fumée à des portes en bois sculpté importées d’Égypte, d’une valeur de 30.000$. Certains détails particulièrement élégants, comme le bar plein de verres à martini d’allure très onéreuse, semblent être des investissements bien étranges compte-tenu de l’interdiction de l’alcool imposée par le Hamas. «Il y a tout ce qu’il faut», disait Agha.
Tout sauf les touristes.
Sharon Weinberger
Traduit par Yann Champion
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Mis à jour le 28/07/2011 à 8h13















































