Monde

Anders Behring Breivik et le terrorisme chrétien

William Saletan, mis à jour le 26.07.2011 à 19 h 07

Si des musulmans sont responsables du terrorisme islamique, les anti-musulmans, américains notamment, sont-ils responsables du massacre en Norvège?

22 juillet, centre d'Oslo, après l'attentat. REUTERS/Morten Holm/Scanpix

22 juillet, centre d'Oslo, après l'attentat. REUTERS/Morten Holm/Scanpix

Vendredi, la blogueuse américaine anti-islam Pamela Geller  s'est jetée sur la nouvelle du massacre d'Oslo comme la faim sur le monde. «Le jihad en Norvège?» se demandait-elle. Elle posta ensuite un second article –  «Vous ne pouvez pas ignorer impunément le jihad» –  qui faisait le lien avec un ancien post: «Norvège: ces cinq dernières années, TOUS les viols ont été commis par des musulmans». Alors que le bilan humain s'alourdissait, elle revenait à la charge:

«Si j'entends encore un autre journaliste parler à la télé ou à la radio de mahomet comme du 'Prophète Mahomet', je pense que je vais vomir. Ce n'est pas votre prophète, bande de demeurés».

Puis les choses ont terriblement mal tourné. On a appris que le terroriste présumé de Norvège n'était pas musulman. Il détestait les musulmans. Et il admirait Geller.

Dans son manifeste posté sur Internet, l'homme a priori responsable de la tuerie, Anders Behring Breivik, glorifiait Geller. Il y mentionnait son blog, Atlas Shrugs [Les révoltés d'Atlas – en référence à ce livre, NdT], et les écrits de ses amis, alliés et collaborateurs – Robert SpencerJihad WatchIslam Watch, et le magazine Front Page – plus de 250 fois. Et il reprenait leurs tactiques, amalgamant les musulmans pacifiques aux crimes des musulmans violents. Il écrivait que tous les musulmans cherchaient à imposer les «lois de la charia» et qu'il n'y avait «aucune différence théologique significative entre les jihadistes et les soi-disant musulmans 'pacifiques' ou 'modérés'».

Dans une partie de son manifeste, il reproduisait un article de 2006 rédigé par «Fjordman» un blogueur aussi fréquemment cité sur le site de Geller – qui affirme que «les musulmans radicaux et les musulmans modérés sont alliés», et qu'on ne peut faire confiance à aucun musulman qui prétend être modéré vu que l'islam enseigne l'art du mensonge.

Des idées qui imprègnent le manifeste de Breivik

Faites un tour sur le blog de Geller et les sites de ses amis, et vous verrez combien ces idées ont profondément imprégné le monde virtuel de Breivik. Sur Jihad Watch, on peut lire que «L'islam est intrinsèquement violent», sur Islam Watch que «le terrorisme (...) est le véritable islam», que «l'islam est rétif à toute modification» et qu'«il doit être émasculé, marginalisé, ou tout simplement éliminé».

Geller a publié les opinions de Fjordman – «Je ne pense pas qu'il existe quelque-chose comme un islam modéré» – en y apposant fièrement son propre commentaire «cela fait longtemps que le mème de 'l'islam modéré' me fait rire et que j'y vois une théorie qui n'a aucun fondement dans la réalité». Quatre jours avant que Breivik n'ouvre le feu, elle postait un article titré, «Modérés contre radicaux – quelle différence?»

Geller s'en est pris encore plus violemment à Fayçal Abdel Raouf, l'imam qui veut construire un centre communautaire islamique à deux pâtés de maison de Ground Zero. Abdel Raouf, accusé de radicalisme par Geller et des politiciens républicains, a tout fait pour démentir la charge. Il a vilipendé Al-Qaida comme étant non-islamique. Il a déclaré «Je condamne absolument tous ceux qui commettent des actes de terrorisme. Et le Hamas a commis des actes de terrorisme».

Il a invité le gouvernement américain à passer au crible tous les potentiels mécènes de son centre. Il a rejeté l'idée que la charia se place au-dessus des lois civiles. Et quand les troupes américaines ont tué Oussama Ben Laden au Pakistan, l'imam a déclaré: «J'applaudis les efforts résolus du Président Obama dans la guerre contre la terreur, y compris celui de faire comparaître Ben Laden devant la justice».

Malgré ces déclarations, Geller continue à décrire Abdel Raouf comme un sympathisant du terrorisme. Et elle fonde ses allégations sur une série de liens de seconde ou de troisième main, voire totalement inexistants. «Raouf est un partisan déclaré de la loi islamique, la charia, qui prône l'oppression des femmes, la lapidation et l'amputation», dit-elle, ce qui est faux. Il «était un membre éminent de la Fondation Perdana, principal sponsor de la flottille du jihad, lancée contre Israël en 2010 par le groupe terroriste islamique et génocidaire IHH».

Une logique qui fait de Bush le partisan d'un partisan du terrorisme

L'un de ses livres fut soutenu par l'Institut international de la pensée islamique et par la Société islamique d'Amérique du Nord (ISNA), qui sont des «vitrines des Frères Musulmans», et l'ISNA «a été mentionnée en tant que complice non accusé» dans une «affaire de financement terroriste du Hamas». Un autre ouvrage d'Abdel Raouf fut mis en avant en Malaisie, dans le meeting d'une association interdite dans d'autres pays.

Vous pouvez user de cette tactique de la culpabilité par association contre n'importe qui. En voici l'exemple le plus simple: George W. Bush a envoyé Abdel Raouf dans le monde musulman en tant qu'ambassadeur informel. Ce qui fait de Bush le partisan d'un partisan du terrorisme. Mais Geller est elle-même la nouvelle figure emblématique de la culpabilité par association. Elle est aujourd'hui impliquée dans le massacre norvégien.

Vendredi, Charles Johnson, un blogueur anti-jihadiste, a titré un de ses articles en parlant de Breivik comme d'un «fan de Pamela Geller». Il mentionnait certains indices montrant que Breivik avait été influencé par Geller et Spencer, et qu'il avait «donné beaucoup d'argent au mouvement d'extrême droite 'anti-jihad'». Ensuite, il posta un article intitulé «Le terroriste d'Oslo est lié(...)à une branche européenne du groupe extrémiste de Pamela Geller». Puis une accusation encore plus implacable: «Breivik est le produit des groupes et des causes que Pamela Geller s'obstine à défendre».

Et Johnson de conclure que «dans les atrocités de Norvège, la responsabilité est bien plus directe et évidente. Des individus comme Fjordman et Pamela Geller, et toute la blogosphère d'extrême droite qui ne cesse de déverser une rhétorique apocalyptique en refusant de condamner les extrémistes qui les entourent, ont aujourd'hui le sang d'enfants très réels sur les mains».

Geller est scandalisée. «Les tentatives de nous lier à ces meurtres parce que le meurtrier aurait apparemment posté des articles nous mentionnant est aussi absurde qu'insultante», écrit-elle. Breivik «est responsable de ses actes. Lui seul». Elle ajoute: «En regardant les reportages de CNN et de la BBC sur la Norvège, je suis gênée d'entendre à quelle fréquence ils répètent le terme de 'chrétien'. Ils n'oseraient jamais mentionner la religion s'ils parlaient du jihad, et cette attaque n'a rien à voir avec le christianisme».

Vous savez maintenant quel effet ça fait, Mme Geller. Quand le terroriste est un chrétien – selon ses propres mots un  «Croisé» de la «Chrétienté» – et qu'il se réfère à un prêcheur qui n'est autre que votre personne, vous découvrez soudainement l'injustice des condamnations de groupe et de la culpabilité par association. Les citations que vous n'avez pas créées, les intermédiaires que vous n'avez pas reconnus, les transactions dont vous n'étiez pas au courant, les interprétations violentes que vous n'avez pas tolérées – tout d'un coup, ces faits qui pourraient vous disculper se mettent à avoir de l'importance.

Hypocrisie républicaine

Et l'hypocrisie ne concerne pas seulement Geller. Elle imprègne aussi le champ présidentiel républicain. Mitt RomneyTim Pawlenty, et Newt Gingrich sont d'accord avec Geller pour dire qu'aucune mosquée ne devrait être construite près de Ground Zero. Herman Cain, à la manière de George Wallace, vient tout juste de se rendre à Murfreesboro, dans le Tennessee, pour soutenir des grenouilles de bénitier locales qui cherchent à s'opposer à la construction d'une mosquée dans la région.

Rick Santorum a déclaré devant les élèves d'une école chrétienne: «L'idée que les Croisades et que le combat de la chrétienté contre l'islam relèverait d'une agression de notre part est absolument anti-historique». Et Michele Bachmann a défendu une enquête parlementaire sur la violence musulmane en soulignant récemment ceci: 

Deux de nos soldats ont été abattus en Allemagne, et l'homme qui leur a tiré dessus a crié «Allah akbar» avant d'ouvrir le feu. Et la semaine d'avant, voici qu'un ressortissant d'Arabie Saoudite âgé de 20 ans, jouissant à Dallas d'un visa étudiant, s'est procuré tous les ingrédients chimiques nécessaires pour mettre au point une bombe comparable à celle de l’attentat contre l'immeuble fédéral d'Oklahoma City. (…) Si l'on ne comprend pas qu'il y a des terroristes partisans de la charia parmi nous (...) nous allons accroître notre vulnérabilité.

Eh bien aujourd'hui, voici qu'un terroriste partisan de la Croisade s'est procuré des produits chimiques explosifs, a fait exploser un bâtiment gouvernemental avec une bombe comparable à celle d'Oklahoma City, et a abattu des tonnes de civils. Ne retenez pas votre respiration en attendant que Bachmann ou n'importe qui d'autre au Congrès diligente une enquête sur le terrorisme chrétien.

La part la plus vindicative de ma personne aurait voulu condamner Geller et son engeance pour ce qui s'est produit à Oslo. Puis je me suis souvenu de ce qu'Abdel Raouf avait dit un jour:

«Le Coran affirme explicitement qu'aucune âme ne devrait être tenue responsable des péchés d'une autre. Le terrorisme, qui cible des innocents qui ne participent à aucun crime, viole fondamentalement ce commandement coranique».

Ce principe – que personne ne doit être tenu responsable des péchés d'une autre personne – est le fondement moral de la lutte contre le terrorisme. C'est la raison pour laquelle je ne peux imputer la boucherie de Norvège à des blogueurs qui n'ont jamais défendu la violence sectaire. Je souhaiterais juste que ces blogueurs, et les politiciens qui leur font écho, fassent preuve de la même politesse envers les musulmans.

William Saletan       

traduit par Peggy Sastre

William Saletan
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Journaliste
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