La fin des 140 signes sur Twitter

Place Tahrir, le 5 février 2011. REUTERS/Steve Crisp

Place Tahrir, le 5 février 2011. REUTERS/Steve Crisp

Je conseille au site de micro-blogging de doubler le nombre de caractères autorisés.

Voici cinq ans, Twitter s'ouvrait au public. Ce nouveau service, initialement baptisé Twttr était né de la fascination de l’informaticien Jack Dorsey pour un aspect négligé de la moderne métropolis: les centrales de dispatching, ou régulation, qui suivent les camions de livraisons, les taxis, les véhicules d’urgence et les coursiers à vélo dans leurs déplacements urbains.

Comme l'a déclaré un jour Dorsey au Los Angeles Times, les journaux des dispatching offrent «un témoignage très riche de ce qui se passe à un moment donné dans la ville». Dorsey s’est efforcé très longtemps de construire une version publique de ces journaux. Ce n’est qu’en 2005, quand les messages textes ont pris de l’essor aux Etats-Unis, que son rêve est devenu techniquement faisable. Il n’y avait qu’un problème avec l’intégration de Twittr avec le dispositif de messagerie SMS des opérateurs mobiles — leur contenu est limité à 160 caractères. En tenant compte de la place nécessaire pour l’identifiant de l’utilisateur, il ne restait qu’environ 140 caractères par message.

De «Que faites-vous» à «Que se passe-t-il?»

Qu’est ce qu’on peut raconter en 140 caractères? Pas grand-chose — et c’est justement l’intérêt de la chose. Dorsey pensait que Twitter servirait à actualiser son statut — ses tweets prototypes étaient du genre «au lit» et «vais au parc» et son premier véritable tweet fut «appel à tous les collègues». Ce n’est pas comme ça qu’on utilise Twitter de nos jours. En 2009, la société entérinait  que son service avait «dépassé le concept d’actualisation du statut personnel» et changeait l’accroche de sa page d’accueil de «What are you doing?» (Que faites vous ?) au plus ouvert «What’s happening?» (que se passe-t-il ?)

Or, autant que je sache, Twitter n’a jamais envisagé de lever la limite des 140 caractères et l’adoption de cette contrainte par Twitter est considérée comme l’une des principales raisons de son succès. J’espère pourtant que Twitter saura reconsidérer cette obstination alors qu’il célèbre son cinquième anniversaire. La limite des 140 caractères paraît aujourd’hui moins une fonction qu’un bug aussi énorme qu’évident. Je ne veux pas voir Twitter autoriser les messages de taille illimitée, ce qui ne ferait qu’encourager les gens à gloser sans fin. Mais comme peu d’utilisateurs de Twitter accèdent au système via SMS, il serait techniquement faisable d’autoriser les tweets plus longs.

Je suggère de doubler la limite — Jack, donne-moi 280 caractères, et je te ferai les plus beaux tweets que tu aies jamais vus!

Plus d’espace, pour quoi faire? Contraindre les gens à faire tenir leurs actualisations à 140 caractères empêche toute interaction réelle entre utilisateurs, court-circuite les conversations, et transforme des réflexions ordinairement très simples en déconcertant méli-mélo de langage SMS. Pour en juger, consultez le fil du sénateur du Nebraska Chuck Grassley:

«Pres Obama while u sightseeing in Paris u said “time to delvr on health care” When you are ' hammer' u think everything is NAIL I’m no NAIL.» («Président Obama, tout en visitant Paris, vous avez dit "il faut passer à l’action sur la couverture santé“. Quand on est un marteau, on pense que tout le monde est un clou. Je ne suis pas un clou»).

Immédiatement ou presque après son lancement, Twitter débordait la métaphore du dispatching de Dorsey. Rapidement, les utilisateurs ont mis au point une convention (la @réponse) qui leur permettait de se parler l’un l’autre au lieu de diffuser leurs actualisations au monde entier. Bien que Twitter ait par la suite intégré au service les @réponses, il n’a jamais rien fait pour améliorer les conversations.

De fait, l’interface linéaire, non threadée semble conçue pour décourager toute interaction entre utilisateurs. La barrière des 140 caractères renforce le côté unilatéral — il est facile de formuler une actualisation, mais si quelqu’un vous invite à une discussion, il est quasiment impossible de formuler une réponse qui reste sous la limite. Le processus est ennuyeux et fastidieux. Il ne se passe pas de jours sans que je laisse tomber un chat sur Twitter, incapable de trouver une façon plus courte de dire @JackShafer qu'il a tort.

Google + mieux conçu pour les discussions que Twitter

J’ai été amené à réfléchir à la gêne induite par la limite imposée par Twitter au cours d'un chat sur Bloggingheads.tv avec Harry McCracken de Technologizer. Nous parlions de Google +, le nouveau réseau social lancé par l’entreprise/moteur de recherche. McCracken apprécie le nouveau service plus que moi, mais nous sommes tombés d’accord sur le fait que les gens semblent avoir des conversations plus fructueuses sur Google + que sur Twitter ou Facebook. C’est en partie dû au fait que Google + est mieux conçu pour les discussions — les réponses sont affichées immédiatement sous le commentaire de départ (à l’inverse de Twitter) et la clarté de l’interface invite plus à ce genre d’utilisation que le fouillis de Facebook.

Mais ce qui distingue vraiment Google +, c’est qu’il encourage la profondeur : lorsqu’on y dit quelque chose, les gens ont la place pour répondre de façon naturelle. Il y a de la place pour les nuances, pour citer des liens, pour vous demander de développer votre pensée. Et de fait, nous nous inquiétons McCracken et moi de voir bientôt trop de discussion sur Google +.

Au fur et à mesure que les gens s’inscrivent, certains vont se mettre à abuser du champ texte illimité, et on pourrait bien vite se retrouver avec des laïus de 2000 mots. J’ai donc proposé un réseau social avec limitation au nombre de caractère, mais un peu au-delà de 140 — disons un peu en dessous des 300 caractères. «Juste ce qu’il faut», m’a répondu McCracken.

Je pense qu’il plaisantait, mais pas moi. Je m’attends bien sûr à être descendu en flamme par les fans de Twitter, mais je parierais que si Twitter desserrait un peu la contrainte, les gens s’y feraient très vite. De plus en plus on voit des gens trouver des astuces pour contourner la contrainte — ils morcellent leurs tweets en saga, ils utilisent des services du genre de TwitLonger pour ajouter du poids, ou renvoient les gens vers des posts sur Facebook, Quora ou à présent Google +.

Garder la simplicité de Twitter

En autorisant plus de 140 caractères, on rendrait ces astuces inutiles, et l’on permettrait, tout en restant dans le cadre amical de Twitter, de se livrer à plus de conversations et plus d’interaction. Le site serait également plus agréable à utiliser — je commence à être fatigué de me creuser la cervelle pour trouver un mot plus court à chaque fois que j’ai une question simple à poser.

Les avocats de la limite imposée par Tweeter affirment quant à eux qu’il est bon que je sois frustré quand je tweete. La défense classique de la barrière des 140 caractères est qu’à l’instar d’un haïku ou d’un sonnet, la forme imposée inspire la creativité. Pas d’accord. Déjà, l’argument confère à Twitter une noblesse d’esprit qu’il n’a pas nécessairement et dont il n’a pas besoin de toute façon. Nous ne sommes pas tous des poètes, et pourquoi faudrait-il l’être pour utiliser un réseau social grand public.

Plutôt que la poésie, les contraintes imposées par Twitter (1) semblent plutôt encourager la paresse, et les formules. Difficile de faire tenir une démonstration en 140 caractères, mais c’est juste la bonne taille pour caser une attaque personnelle, affirmer à tort, ou envoyer balader les importuns (cf. @keitholbermann).

J’ai demandé à Carolyn Penner, porte-parole de Twitter, si l’entreprise pouvait envisager de desserrer cette contrainte. Elle ne m’a pas répondu directement, mais m’a renvoyé vers une récente interview avec Dick Costolo, le CEO de Twitter. Interrogé sur son opinion de Google +, Costolo y suggère que le nouveau service n’est pas une source d’inspiration:

«Vous savez, si vous regardez dans le rétroviseur pour voir ce qui se fait chez tel ou tel, puis que vous allez clamer que Twitter, c’est le monde dans votre poche — chat vidéo inclus! — vous risquez de vous perdre, non ? Nous préférons offrir de la simplicité dans un monde de complexité et nous concentrer sur notre but, tout en comprenant ce que font les autres.»

Pour l’essentiel, je pense que Costolo a raison. La plus grande force de Twitter, c’est son extrême simplicité, ce qui lui permet de bouger rapidement — à tous les instants, des gens l’utilisent exactement comme Dorsey l’avait envisagé, pour rapporter et analyser tout ce qui peut se passer dans le monde. Le réseau risque-t-il être ralenti, ou rendu plus difficile d’emploi si on passe à 280 caractères? Je ne le pense pas. Au minimum, en donnant plus de place dans les tweets, on donnerait immédiatement aux utilisateurs de Tweeter un plus grand confort d’utilisation. Qui s’en plaindra?

Farhad Manjoo

Traduit par David Korn

(1) Une précédente version de cet article parlait des contraintes imposées par Facebook. C'était une erreur, il fallait lire Twitter, comme désormais corrigé dans l'article.