Personnifier «lesmarchés» n'aide pas à comprendre
Monsieur Marchés financiers est-il un trouillard ou juste un peu cyclothymique?
- A la Bourse d'Athènes, en juillet 2011. REUTERS/Yannis Behrakis -
A chaque crise – et celle de la Grèce ne fait pas exception - , les commentaires sur les marchés financiers suscitent les mêmes interrogations et les mêmes soupçons. N’y aurait-il pas derrière tout cela des gens qui organiseraient la spéculation et en tireraient un grand profit au détriment des peuples auxquels on imposerait de lourds sacrifices ? Les réponses sont rarement satisfaisantes, car marquées par des a priori idéologiques: ou on défend les marchés, qui ont toujours raison, ou on les condamne, parce que le marché ne peut être que mauvais.
D’abord, de quoi s’agit-il? Sous l’appellation marchés financiers, on trouve en fait en plusieurs marchés: les marchés d’actions, les marchés de taux d’intérêt (marché obligataire quand il s’agit d’obligations et donc d’argent à moyen ou long terme, de deux ans à trente ans ou plus, marché monétaire quand il s’agit d’argent que se prêtent les banques entre elles à court terme) et le marché des changes (dollar contre euro, contre yen, etc.).
En plus, ces marchés ont des dérivés qui permettent de prendre des positions à la hausse ou à la baisse sans immobiliser beaucoup de capitaux. Et on constate que chacun de ces marchés interagit avec les autres. Dans le cas de la Grèce, le premier marché concerné était celui des obligations émises par l’Etat grec. Mais on a vu que la détérioration du climat ambiant a fait aussi baisser les actions, même aux Etats-Unis et en Asie, et a un peu affaibli l’euro face aux autres monnaies, notamment le franc suisse (pour une crise que l’on a présentée comme la crise de l’euro, la monnaie européenne n’a d’ailleurs pas été trop secouée).
Ensuite, il y a les acteurs du marché. Comme sur tous les marchés, il y a ceux qui proposent des produits (par exemple, la Grèce, lorsqu’elle émet des obligations), ceux qui les achètent (les investisseurs) et les intermédiaires, avec une particularité : les banques, que l’on retrouve à pratiquement tous les niveaux.
Des investisseurs suspects
Les banques, par définition, sont considérées comme suspectes; tout le monde a quelque chose à reprocher à son banquier. Mais ceux qui sont l’objet des soupçons les plus forts, ce sont les investisseurs: en achetant ou vendant des actions, des obligations ou des monnaies, ils peuvent déclencher des tempêtes et mettre des pays, voire des continents entiers, en difficulté dans le seul but de gagner de l’argent. Le cas le plus souvent cité est celui de George Soros, qui, en septembre 1992, a gagné une somme estimée à 1,1 milliard de dollars en quelques jours en obligeant le Royaume-Uni à sortir du Système monétaire européen.
Soyons clairs: nous connaissons des financiers qui seraient prêts à tout pour gagner de l’argent et se moquent du sort des peuples comme d’un guigne. Cela dit, la personnification n’aide pas à comprendre le fonctionnement du marché. Qui sont les investisseurs? Des investisseurs pour compte propre, lorsque, par exemple, une banque intervient avec ses capitaux, mais les grosses masses des sommes investies dans le monde le sont pour compte de tiers : ce sont des gérants qui placent l’argent de leurs clients.
A une époque, on a beaucoup parlé des «pétrodollars», cet argent gagné par les producteurs de pétrole et investis ensuite dans les entreprises occidentales ou placés sur les marchés. On a aujourd’hui la Chine, dont les réserves de change dépassent maintenant 3.000 milliards de dollars, placés en grande partie en bons du Trésor américain. On a aussi les fonds de pension, les caisses de retraite, les compagnies d’assurance, les organismes de placement collectif en valeurs mobilières, etc.
Le spectre des hedge funds
Prenons l’exemple de Calpers, qui gère l’argent épargné par plus de 1,6 million de fonctionnaires californiens pour leur retraite. Fin avril, ce fonds gérait à lui tout seul 239 milliards de dollars, soit l’équivalent de 166 milliards d’euros aux cours actuels, un peu plus que le montant du plan de sauvetage de la Grèce adopté ce 21 juillet.
Enfin, il faut évidemment parler des hedge funds, ou fonds spéculatifs, souvent basés dans des paradis fiscaux, qui ont une grande liberté de gestion. C’est un univers en perpétuel renouvellement, mais on peut estimer leur nombre aux environs de 9.000 pour une masse de capitaux gérés de l’ordre de 2.000 milliards de dollars, dont certains, ceux de George Soros ou de John Paulson, gèrent plusieurs dizaines de milliards de dollars.
Ces fonds spéculent-ils contre la Grèce? Pour comprendre ce qu’il se passe, il faut rappeler quelques règles de base du marché des obligations. Quand un Etat émet des obligations de 100 euros rapportant 5 % à dix ans, cela l’engage à verser 5 euros par an à ceux qui détiennent ces obligations et leur rembourser 100 euros au bout de dix ans. Si son gouvernement publie des chiffres inquiétants sur son déficit et si les agences de notation émettent des avis négatifs, des investisseurs prennent peur et cherchent à vendre leurs titres.
Mais, compte tenu des incertitudes, ceux qui sont prêts à acheter ces obligations ne sont pas d’accord pour payer 100 euros, ils acceptent seulement d'en mettre 90; comme ils toucheront en principe 5 € par an, cela fait un rendement de plus de 5,5 %. La crise s’aggravant, le prix tombe à 80 euros, ce qui donne un rendement de 6,25 %, etc. Dans le cas de la Grèce, on est arrivé le 15 juillet à un prix de 51,75 euros pour l’emprunt à dix ans et un rendement de 17,20%.
Coupables, les spéculateurs ou les trouillards?
Ceux qui achètent ces titres à ce prix spéculent: ils prennent un risque, mais il misent sur le fait que l’Etat grec recevra un coup de main et qu’il fera ce qu’il faut pour redresser la situation. En allant à contre-courant et en achetant des titres que les autres vendent, ils aident l’Etat grec puisque, sans eux, le prix de ses obligations baisserait encore plus et il devrait proposer des rendements encore plus élevés pour attirer des investisseurs. Et pourtant, ce sont eux qui sont publiquement désignés à la vindicte publique comme étant des profiteurs!
Ceux qu’il faudrait accuser ne sont-ils pas en fait ceux qui vendent ou qui refusent d’acheter les titres émis par la Grèce, c’est-à-dire la majorité. En somme, le véritable problème ne serait-il pas que M. Marchés financiers est un trouillard?
j'ai posé la question à Philippe Delienne, président-fondateur de la société de gestion Convictions AM:
«Evidemment, ne pas perdre d’argent est la priorité numéro un. Quand on gère l’argent des clients, on essaie d’anticiper et on n’a pas envie de prendre de risques. Dans la situation de la Grèce, il y avait tellement d’incertitudes qu’à un moment on n’avait plus le droit d’acheter des titres grecs pour ses clients. C’est normal : quand vous êtes surendetté, votre banque arrête de vous prêter de l’argent. On préférerait que la Grèce se porte bien, qu’il n’y ait pas de problèmes. Dans ce genre de période, on perd plutôt de l’argent. Et je ne vois pas beaucoup de hedge funds qui en gagnen ».
De fait, les statistiques qui ont pu être dressées sur le deuxième trimestre sont dans l’ensemble assez médiocres.
Caractère cyclothymique
Pour autant, le terme «trouillard», volontairement provocateur, ne paraît pas adapté, estime mon interlocuteur. Il préférerait «cyclothymique»:
«Je n’ai pas le droit de prendre de risques, car si j’en prenais mes clients me tomberaient dessus à bras raccourcis. C’est un mouvement général auquel tout le monde participe. Cela entraine inévitablement des surréactions des marchés, mais cela marche dans les deux sens, à la hausse comme à la baisse. C’est une sinusoïde. En 2000, quand on était dans la bulle technologique, il fallait avoir du France Télécom en portefeuille, sinon les clients partaient…»
En somme, on passe par des excès d’euphorie, puis «une ambiance se crée, tout le monde devient négatif et le marché baisse». Chacun y contribue à sa façon, les déclarations contradictoires des dirigeants politiques, celles des grands gérants, les avis des agences de notation … et l’humeur des clients des établissements financiers.
De fait, quel petit épargnant qui dénonce avec virulence les marchés financiers accepterait de perdre de l’argent sur son contrat d’assurance-vie parce que son assureur aurait fait le choix de ne pas céder au mouvement général et aurait gardé une quantité importante de titres grecs en portefeuille?
Mais si M. Marchés financiers a une forte tendance naturelle à la cyclothymie, que peut-on faire pour modérer ses changements d’humeur et leurs conséquences? Cela fait quelques décennies que les experts travaillent sur le sujet sans guère de résultats…
Gérard Horny
Mis à jour le 27/07/2011 à 12h45
















































Aujourd’hui, les marchés sont réglés par des algorithmes informatiques. Mais QUI a le contrôle de ces algorithmes. QUI peut garantir que ces algorithmes vont toujours converger.
Toujours dans ce domaine, les délais entre transactions restent en partie du domaine humain (temps d’appui sur une touche pour valider) mais comme le fonctionnement des systèmes est asynchrone, on ne peut jamais garantir que l’on ne perturbe pas ce que l’on observe...
En effet, la grèce ne va pas devoir payer des intérêts plus éevé sur les obligations si celles-ci baissent. Comme il est précisé dans l'article, c'est uniquement le taux réel qui augmente, puisque la valeur d'achat diminue et que le taux facial (et payé) reste le même.
En revanche, le vrai problème survient quand la Grèce sohaite émettre de nouvelles obligations : qui a intérêt à acheter une obligation neuve qui paye 5%, quand on peut en trouver sur le marché qui offre un rendement de 17% ? Pour placer ses obligations, la Grèce se voit donc contrainte à offrir un taux d'intérêt de 17% en valeur faciale (voire plus...) pour que les investisseurs apportent de l'argent frais
En évitant les bulles et les crash qui s'en suivent. Les bulles peuvent certes se créer toutes seules, mais sans le carburant de la création monétaire excessive et donc des masses de liquidités injectées sur les marchés, elles ne montent pas bien haut et crèvent rapidement (je pense qu'une bulle sur les tulipes serait assez peu probable de nos jours ;) ).
Tant que la gestion de la monnaie sera confiée à des organismes monopolistiques et quasi étatique que sont les banques centrales (qui ne sont indépendantes qu'en théorie, on le voit bien par exemple avec la FED et la BCE), il ne faudra pas espérer en finir avec les cycles composés de bulles spéculatives suivies de crashs.
Deux points fondamentaux à retenir quand on veut comprendre la situation actuelle :
. De l'argent acquis facilement (ie à un faible taux d'intérêt) est toujours mal investi
. Une politique de relance par la demande (par ex baisse des taux directeurs) occasionnera tôt ou tard une bulle spéculative par un déséquilibre entre l'offre et la demande, bulle qui crèvera tôt ou tard en entrainant des faillites en cascade.
La solution existe donc, mais elle ne sera jamais mise en place car ça elle reviendrait à remettre en cause le monopole des banques centrales, et donc le contrôle des Etats sur la monnaie. Or, ce sont justement eux qui détiennent les pouvoirs et prennent les décisions. Ce serait donc en contradiction avec l'évolution actuelle qui veut que leur poids dans l'économie s'accroit avec le temps (cf les taux de prélèvements obligatoires de plus en plus élevés dans pratiquement tous les pays développés, y compris ceux ayant une réputation libérale, suivi de l'augmentation faramineuse de l'endettement public etc...)