Monde

Anders Breivik, premier terroriste ultra-européen ou loup solitaire?

Fabrice Pozzoli-Montenay, mis à jour le 25.07.2011 à 17 h 01

«Fondamentaliste chrétien», «franc maçon», «surgi de nulle part»: les journalistes cherchent à qualifier l’auteur des attaques à Oslo et sur l’île d’Utoya. Ses convictions en feraient plutôt le premier «terroriste identitaire européen». Et il pourrait bien ne pas être le dernier.

Photo d'Anders Breivik tirée de son «manifeste». DR

Photo d'Anders Breivik tirée de son «manifeste». DR

Anders Breivik n’a rien laissé au hasard. Deux heures à peine avant de déclencher son attaque contre le gouvernement norvégien, et d’aller massacrer 87 jeunes — selon un bilan encore provisoire— qui assistaient à une université d’été du parti travailliste, il a mis en ligne un énorme document de 1.500 pages. Toute sa «pensée politique» et son mode opératoire y sont détaillés. Intitulé «Déclaration d’indépendance européenne», ce document démontre que le tueur s’inscrit totalement dans l’évolution  des mouvements nationalistes en Europe ces dernières années : anti-Islam, anti-immigrés, défenseur de la politique d’Israël, anti-multiculturaliste.

Se présentant comme le «commandeur  des Chevaliers Templiers d’Europe et l’un des leaders du mouvement National et pan-européen de résistance patriotique» (sic), Anders Breivik ne se considère pas pour autant national-socialiste, «cette idéologie étant morte avec la deuxième guerre mondiale». Tout au long de son manifeste, il détaille son idéologie, dont les deux thèmes majeurs sont  «lutter contre le multiculturalisme en Europe et contre l’Islamisation de l’ethnie européenne».

Dans un message vidéo, il affirme que «le multiculturalisme est une idéologie haineuse anti-européenne dont le but est de détruire les cultures et traditions européennes, les identités européennes, la chrétienté européenne et même les Etats-nations d’Europe. En tant que tel, c’est une idéologie génocidaire du mal, créée avec pour seul  objectif l’annihilation de tout ce qui est Européen». C’est ce raisonnement qui a conduit au massacre des 87 jeunes travaillistes sur l’île d’Utoya.

Ancien membre du Parti du progrès norvégien , deuxième force politique du pays avec 22,9% de voix, le tueur se place toujours dans une perspective européenne de lutte contre les immigrés, contre l’Islam et contre le «marxisme» qui aurait submergé l’Europe depuis 1945. Thèmes qui ont permis aux extrêmes droites européennes de se sentir pousser des ailes depuis les attentats du 11 septembre 2001, et la mise en place de la «guerre mondiale contre le terrorisme». En avril 2011, le parti Perussuomalaiset («Vrais Finnois»), qui rejette la présence d’immigrés en Finlande, a réuni 19% des voix. Et dans de nombreux pays de l’UE, les partis d’extrême droite représentent entre 10% et 20% des votes. 

Au fil des chapitres, (dont plus de la moitié est composée d’emprunts à d’autres théoriciens de l’extrême droite révolutionnaire), il n’exprime jamais un quelconque nationalisme norvégien. Il rejette violemment les institutions actuelles de l’Union Européenne, les accusant de faire le jeu du multiculturalisme et de favoriser l’immigration. On ne trouve aussi que très peu d’éléments laissant penser qu’il pourrait être un «chrétien fondamentaliste», la religion étant pour lui avant tout une marque de l’identité européenne. Il explique même (page 1.424) que «baiser en dehors du mariage est finalement un péché assez mince comparé à l’immense grâce que je vais générer avec mon opération-martyre».

Anders Breivik a aussi publié ces dernières années plusieurs commentaires, sur le site du magazine norvégien de droite conservatrice «Document.no» dans lesquels il exprime son admiration au Parti pour la Liberté (PVV – Pays-Bas) de Geert Wilders. Ce dernier a immédiatement pris ses distances, estimant que Breivik est un «esprit violent et malade». Mais Breivik, fier «d’avoir gagné son premier million à 24 ans»,  partage de nombreuses convictions avec les représentants de la «nouvelle droite» européenne:  favorable à l’économie de marché, anti-Islam, pro-Israélien, anti-multiculturaliste. 

Ces «nouvelles droites», souvent proches des mouvements ultra-conservateurs américains, se différencient de «nationaux-socialistes» qui sont souvent protectionnistes, anti-européens, et qui furent longtemps proches des mouvements nationalistes arabes. Ce rejet du multiculturalisme est par ailleurs loin d’être la caractéristique d’extrémistes politiques. Trois dirigeants conservateurs européens (Angela Merkel, David Cameron et Nicolas Sarkozy)  l’ont récemment qualifié d’ «échec». 

Le tueur norvégien soutient aussi la création de milices en Italie, chargées de lutter contre les immigrés, avec la bénédiction de la Ligue du Nord. De même, Breivik se gargarise d’avoir «600 contacts Facebook membres de la English defense league», et d’avoir «parlé avec des dizaines de membres et chefs» de ce parti. Il se vante même de leur avoir fourni des «matériaux idéologiques». Mais il leur reproche d’être «naïfs», de compter de «nombreux membres “Africains et Asiatiques”», et d’être au final eux-mêmes… «multiculturalistes»

Cependant, l’English Defense League lui parait un modèle à développer pour la «formation des jeunes gens de 15 à 25 ans». Un modèle que l’on retrouve aussi en Russie, dans les «camps de jeunesse d’éducation patriotique» dont est friand le pouvoir de Vladimir Poutine.

«Une fenêtre [politique] s’est ouverte ces 10 dernières années», se réjouit Breivik,  qui définit ainsi son objectif à long terme: la création d’une «fédération Européenne», «décentralisée, culturellement conservative et nationaliste, incluant la Russie, libérée des USA». Un rejet des Etats-Unis qui s’explique par le fait que «la société américaine est basée sur le multiculturalisme». Cette orientation politique le rattache au nationalisme européen, fondé sur la revendication et l’exaltation d’une identité européenne. 

Anders Breivik pourrait finalement ne pas être le «loup solitaire» que l’on dépeint. Tout au long de son «manifeste», il fait extrêmement attention à ne donner aucune identité des «militants» qu’il a côtoyés ou avec lesquels il a échangé des informations, n’utilisant que des pseudonymes. Il explique avoir coupé tous les ponts avec ses amis après avoir pris la décision de passer à l’acte, pour renforcer ses chances de succès.

En conclusion de son document-fleuve, il remercie ses «frères et sœurs qui l’ont soutenu en Grande-Bretagne, France, Allemagne, Suède, Autriche, Italie, Espagne, Finlande, Belgique, Pays-Bas, Danemark, Etats-Unis, etc. »  Dans le contexte de progression des extrême-droites européennes, Anders Breivik ne se sentait pas seul. Les loups chassent le plus souvent en meute.

Fabrice Pozzoli-Montenay

(Nota : je ne donnerais pas de lien de téléchargement, le document contenant de nombreuses informations relatives à la fabrication d’explosifs, dont la diffusion est interdite).

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