Monde

A quoi ressemble l'extrême droite norvégienne

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 25.07.2011 à 14 h 56

Populiste, anti-islam, anti-immigrée mais libre-échangiste.

Siv Jensen, la présidente du Parti du progrès norvégien, en septembre 2009. REUTERS/Heiko Junge/Scanpix

Siv Jensen, la présidente du Parti du progrès norvégien, en septembre 2009. REUTERS/Heiko Junge/Scanpix

Anders Behring Breivik, le tueur présumé de l'attentat d'Oslo et de la tuerie d'Utoya, ne s'est aucunement revendiqué comme issu de la mouvance néo-nazie ou fasciste traditionnelle mais il a été membre du parti populiste norvégien, le Parti du Progrès (FrP) entre 1999 et 2006 — Siv Jensen, l'actuelle présidente l'a reconnu et regretté dans un communiqué de pressea avoué son admiration pour Geert Wilders, le leader populiste néerlandais. Dans le texte de 1.500 pages que Breivik a publié sur Internet avant de passer à l'acte, il développe sa pensée: incompatibilité de l'Islam et de la démocratie, remise en cause des libertés par les migrants musulmans, menace sur la culture européenne, etc.

Cette base de pensée est le fond de commerce de Wilders. Même si ce dernier a déclaré «mépriser tout ce que (Breivik) symbolise et tout ce qu'il a fait», Breivik est probablement le premier résultat extrême (il voulait non pas tuer des immigrés mais éduquer les masses par la violence) de cette nouvelle école politique qui existe en Norvège depuis plus d'une dizaine d'années et qui aujourd'hui se développe un peu partout en Europe.

Rien à voir avec l'économie

Le débat politique français mêle souvent l'apparition de partis politiques aux extrémités des formations traditionnelles à la dégradation de la situation économique. Si la renaissance du Front national coïncide avec l'arrivée des effets de la crise de 2008 — et la succession de Le Pen à le Pen, ce schéma n'a aucune valeur pour expliquer le poids de la droite populiste norvégienne.

Avec 3,4% de chômage en 2010, le 2e PIB mondial par habitant et le premier fonds d'investissements du monde, la Norvège apparaît comme un eldorado économique. A croire que les Trente Glorieuses y sont toujours une réalité.

Pourtant, aux législatives de 2009, 23% des électeurs norvégiens ont accordé leur voix au FrP. Formation créée en 1973, dès la fin des années 80, elle s'installe dans le paysage politique du pays et en est aujourd'hui la deuxième force. Elle domine l'ensemble de la mouvance populiste et d'extrême droite du pays.

Cerner sa ligne politique reste complexe. Le parti est toujours marqué par l'empreinte de son fondateur, Anders Lange, opposant farouche à l'État providence norvégien, aux impôts et à la réglementation. Il s'inscrivait directement dans la mouvance libérale de Margaret Thatcher. Le FrP continue ainsi de réclamer une baisse des impôts et de l'intervention du secteur public dans la vie quotidienne des citoyens. La mondialisation n'est en rien rejetée. Au contraire, le libre échange doit être favorisé.

Comparer Hitler et l'Islam

Ce qui doit être contrôlé en revanche, c'est l'immigration car elle est un problème pour l'avenir de la société norvégienne. L'homme qui a forgé la vision du parti dans ce domaine est un des successeurs d'Anders Lange, décédé en 1974: Carl I. Hagen qui a dirigé le FrP de 1978 à 2006. 

Entre 2005 et 2009, il a assuré la Vice présidence du Parlement norvégien. En 2005, lors d'une conférence à Bergen (deuxième ville du pays), il a déclaré :

« Ils [les musulmans] ont, de la même manière qu'Hitler, depuis longtemps, dit les chose clairement et que sur le long terme leur but est d'islamiser le monde. Ils sont venus de loin, ils ont été jusqu'en Afrique et ils sont maintenant en Europe, et nous devons les combattre ».

Comme Wilders

Comparer Islam et nazisme? Carl I. Hagen n'est pas le seul à le faire. Le leader populiste néerlandais Geert Wilders s'est fait connaître dans l'Europe entière grâce à cette métaphore, allant jusqu'à associer le Coran avec Mein Kampf dans une vidéo «pamphlétaire».

En Norvège, cette comparaison est parfois développée par d'anciens résistants à l'Occupation nazie. Comme Erik Gjems-Onstad. Médaillé à de nombreuses reprises pour ses faits de guerre entre 1940 et 1945, il est aussi un ancien membre du Parti du Progrès (dès sa création) et de nombreux autres groupes d'extrême droite. En 1999, il déclarait, bien avant Geert Wilders: 

«Je vois un parallèle évident entre l'invasion allemande en 1940 et la forte immigration d'aujourd'hui des musulmans. L'émigration vers la Norvège est à mon avis la plus grande menace pour la société norvégienne jamais rencontré»

Défenseur des libertés

Ainsi, l'arrivée de musulmans en Europe représenterait une menace pour les valeurs européennes que sont la liberté d'expression, les droits de l'Homme, l'égalité homme-femme, la liberté de changer de religion. Pas question de s'attaquer aux personnes, «les musulmans». Le discours est plus fin. Le problème est idéologique et culturel.C'est le discours tenu par le député FrP Tybring-Gjedde (vidéo en anglais)

Les populistes norvégiens deviennent ainsi aux yeux de l'opinion publique des défenseurs acharnés des libertés fondamentales, du mode de vie occidental. Pour contrecarrer les accusations de xénophobie, le Parti du Progrès cherche aussi à mettre en avant ses membres issus de l'immigration comme le député Mazyar Keshvari, arrivé d'Iran à l'âge de 5ans.

Mais les scissions au sein du FrP existent et mettent en évidence les différentes tendances existantes en son sein. Dans les nouvelles formations, qui peinent toujours à survivre plus que quelques années, le discours est souvent moins maitrisé et beaucoup plus dur. 

Par exemple, le micro parti «Demokratene», fondé en 2002 par des dissidents du Parti du Progrès propose d'arrêter l'immigration en provenance des pays musulmans.

Les «liens connexes» disponibles sur leur site internet renvoient au «Sverigedemokraterna», les Démocrates suédois (SD) et «Dank Folkeparti», le Parti du peuple danois, deux formations d'extrême droite scandinaves, qui siègent dans leur Parlement respectif.

Lors des élections législatives de septembre 2010, le SD avait diffusé ce clip de campagne, accusant ouvertement les immigrés musulmans d'être des profiteurs de l'État providence au détriment des retraités «de souche».

Stériliser les migrants

Entre 1990 et 2008, il y eu aussi le Parti de la Patrie. Son leader, Harald Trefall, avait quitté le Parti du Progrès en 1986, le jugeant trop laxiste. Avant de créer sa propre formation, il s'était présenté en 1989 sous les couleurs d'un mouvement au nom sans équivoque: «Stop Immigration» qui finit par être absorbé par «l'Alliance électorale blanche», dirigée par un certain Jack Erik Kjuus.

Ce dernier a été condamné par le justice norvégienne en 1997 à 60 jours de prison avec sursis et 20.000 couronnes norvégiennes d'amende pour avoir demandé la stérilisation forcée des migrants. Y compris des enfants adoptés ou les conjoints des couples mixtes.

En 1999, le Parti de la Patrie est mentionné dans un rapport du Conseil de l'Europe traitant de la situation de l'extrême droite en Europe et des menaces pesant sur la démocratie.

Si à l'époque l'extrême droite scandinave n'avait pas encore percé dans les Parlement nationaux, elle est aujourd'hui présente partout: Danemark, Suède, Finlande, Norvège. Les partis traditionnels norvégiens ont toujours refusé de s'allier avec le Parti du Progrès ou tout autres formations d'extrême droite ou populiste, mais ce n'est pas toujours le cas. Au Danemark en revanche, le gouvernement de centre droit ne tient que grâce à l'appui extérieur du Parti du Peuple Danois.

Pour le Conseil de l'Europe, ce renouveau identitaire s'expliquait par «l'arrivée de l'immigration et de réfugiés dans des sociétés qui sont traditionnellement très homogènes d'un point de vue ethnique et religieux». Ces changements ont été utilisés par «les mouvements anti-taxes» [ndla: comme le Parti du Progrès à son origine] et qui ont dérivé vers des «mouvements populistes xénophobes».

Toujours selon le même rapport, ces formations auraient assez peu de liens avec les groupes fascistes et néo-nazis traditionnels. «Ils sont plus des partis de droite avec des tendances xénophobes que des organisations extrémistes antidémocratiques». Ces formations fascistes ou nazies existent en Norvège, mais leur visibilité est quasi nulle.

Nous pouvons toutefois citer le Parti de l'Unité patriotique norvégienne, qui se réclamait directement de l'héritage fasciste du pays. Durant la Seconde Guerre Mondiale, l'Allemagne a occupé le pays, aidée par une collaboration d'État, dirigée par Vidkun Quisling.

Autre parti à relever: l'Alliance nationale, active de 1999 à 2006, issue de la fusion de plusieurs groupes. Son logo ressemblait à s'y méprendre à celui du Front national. A l'époque, le parti de Jean-Marie Le Pen faisait déjà référence en Europe, en tant que success story politique.

Changement du FN

Mais le FN lui-même, à l’unisson de l'émergence d'un populisme européen qui fait de plus en débat dans les cercles académiques, essaie de faire oublier son passé d'extrême droite traditionnelle pour muter vers un parti aux idées plus proches de celles du Parti du Progrès. Plus question pour sa nouvelle présidente, Marine Le Pen, d'évoquer l'Holocauste ou une quelconque nostalgie de l'Algérie française. Son créneau est la défense des principes de la République française. C'est la laïcité, valeur républicaine par excellence qu'elle évoque quand elle dénonce les prières dans les rues de Paris.  

Il est intéressant de noter qu'en décembre 2010, Marine Le Pen, lors d'un meeting à Lyon, a comparé ces mêmes prières sur la voie publique à «l'occupation» nazie ce qui rappelle les propos d'Erik Gjems-Onstad. Elle avait refusé de revenir sur ses déclarations malgré la polémique.

Jean-Sébastien Lefebvre

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