Culture

Cambodge: les enfants retrouvent la mémoire

Jean-Marc Proust, mis à jour le 25.07.2011 à 16 h 26

Le procès des dirigeants khmers rouges a sans doute servi de déclencheur. Aux travaux d’historiens et récits de survivants succèdent aujourd’hui les œuvres d’enfants de rescapés du génocide cambodgien. Ils ont une trentaine d’années et transmettent, à leur tour, la mémoire du drame vécu par leurs familles.

Détail d'une planche extraite de L'Année du Lièvre, de Tian.

Détail d'une planche extraite de L'Année du Lièvre, de Tian.

17 avril 1975: les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh. Aussitôt s’instaure un des pires régimes communistes de l’histoire. Il se traduira par la mort d’au moins 1,7 million de personnes (1), soit près d’un quart de la population cambodgienne. Le régime des Khmers rouges est celui d’un communisme agraire radical.

«Dès leur prise du pouvoir, ils réorganisent complètement la société. Les citadins sont forcés de partir vers les campagnes. Ils sont considérés comme le Peuple nouveau ou les 17 avril, l’ennemi sali par les influences étrangères et à rééduquer entièrement. La monnaie est abolie. Les coopératives s’organisent autour des travaux et des champs mis en commun. Des objectifs précis de production sont fixés au plus haut niveau de l’Etat. Les cadences infernales ne tiennent pas compte de l’affaiblissement d’hommes et de femmes sous-alimentés. Les enfants deviennent les meilleurs outils du parti et doivent dénoncer les ‘’attitudes antirévolutionnaires’’ de leurs parents. Un nouveau vocabulaire balaie les mots, même les plus simples, comme manger, mari et femme, ou encore dormir.» (2)

Durant quatre ans, les communistes imposent un régime de terreur où l’arbitraire le dispute à l’absurde, brisant tout repère, toute valeur.

«S’aimer, porter des lunettes, casser une cuillère ou une pousse de riz était considéré comme un crime et pouvait entraîner la mort.»

Ben Kiernan, David Chandler, Jean-Louis Margolin et d’autres historiens ont fait le récit de ces années noires. En 1984, La Déchirure (Roland Joffé) révélait au grand public l’atrocité du régime de Pol Pot.  Vidéo

Dans les années 1990, le cinéaste Rithy Panh entreprend un travail documentaire rigoureux, allant sur les lieux du crime, retrouvant victimes et bourreaux et confrontant leurs paroles (Bophana, une tragédie cambodgienne - 1996, S21, la machine de mort khmère rouge – 2003, Duch, le Maître des forges de l’enfer, présenté à Cannes en 2011).

L’histoire récente du Cambodge a aussi donné lieu à nombre de témoignages de rescapés. Aujourd’hui, à leur tour, leurs enfants prennent la plume pour investir cette mémoire, cachée ou tue pendant de longues années. Ils s’appellent Tian, Navy Soth et Loo Hui Phang.

Tian: né en 1975 au Cambodge

Spectaculaire, l’acte initial du Kampuchéa démocratique est l’expulsion en un jour de toute la population de la capitale: deux millions de personnes évacuées, dans des conditions épouvantables. La famille de Tian fait partie de ces citadins forcés à l’exil, vers une destination inconnue.

C’est ce qu’il raconte dans L’Année du lièvre, un récit dessiné à demi autobiographique (le garçon qui naît à la page 41, c’est lui). Le premier tome est paru. Deux autres suivront.

Tian fait partie de la génération d’après: celle dont une partie de l’enfance se confond avec les années khmères rouges. Ses parents trouvent refuge en France en 1981, il vit aujourd’hui à Lyon. Le projet de L’Année du lièvre lui est inspiré par sa compagne après que son père a commencé à raconter ses souvenirs.

«J’ai découvert qu’avant d’être mon père, il avait été un homme, comme moi, d’une trentaine d’années. Il a accouché ma mère dans des circonstances très difficiles.»

Avant, seules des bribes, des anecdotes s’échappaient:

«Ils m’ont protégé de tout ça.»

«Ah, c’est un jour de plus que je vis»

Presque entièrement rescapée, la famille de Tian a «eu beaucoup de chance. J’ai perdu deux grands-pères mais, de chaque côté, il y avait sept frères et sœurs. Ils ont tous été sauvés, c’est rare car quand on tuait une personne, on tuait sa famille. Les khmers rouges disaient en effet qu’“on n’arrache pas un plant, on le déracine”.» On tue par «parentèle», des vieillards aux nourrissons.

«A te garder, aucun profit. A te supprimer aucune perte!
Couper une mauvaise herbe ne suffit pas, il faut la déraciner»

Proverbe khmer rouge, cité dans Larmes interdites.

Outre les récits familiaux, Tian s’inspire de témoignages de proches, se documente. Il se rend à plusieurs reprises au Cambodge, visite une fois le musée du génocide: Tuol Sleng, S21, où 14.000 à 17.000 personnes furent torturées à mort (seules 7 survécurent).

«C’était l’ancien lycée de ma mère…»

C’est pour lui l’occasion de renouer avec une partie de son enfance:

«J’ai longtemps été marqué par les enfants dans mes voyages au Cambodge. A chaque fois que je les voyais, je pleurais sans savoir pourquoi…»

Les errances des personnages de L’Année du lièvre traduisent avec force le rôle du hasard dans la survie. Ballotés d’un village à l’autre, ils ont la «chance» de se retrouver au nord-est, dans une région où le régime khmer rouge était «le moins pire. Mon père m’a expliqué qu’ils ne savaient pas qu’ils allaient devoir vivre au jour le jour. Et chaque soir se dire: “Ah, c’est un jour de plus que je vis”».

Exil, travaux forcés… Sa famille parvient à s’échapper en 1979 après la prise de pouvoir des Vietnamiens.

Dans la lignée de Maus (Art Spiegelmann) ou Persepolis (Marjane Satrapi), le livre de Tian recourt à un style décalé:

«J’ai un graphisme naïf et sobre. Je crois que ça n’aurait pas le même impact si c’était un roman-photo ou si c’était dessiné de manière réaliste.»

Cela n’exclut aucunement la précision des détails, tels ces haut-parleurs qui résonnent en permanence de slogans à la gloire du régime ou encore une nomenclature d’objets avec leur valeur d’échange, lorsque bijoux et montres permettaient d’obtenir quelques précieux grains de riz.

Le livre permet sans doute aussi d’expliquer aux lecteurs la différence entre Khmers et Khmers rouges… «Beaucoup confondent», constate Tian.

 

Dessin issu du blog L’année du lièvre, (Tian).

 

 

 

Navy Soth, née en 1973 au Cambodge

Tout autre est le livre, bouleversant, terrifiant, de Navy Soth, écrit avec Sophie Ansel. Larmes interdites est le témoignage à hauteur d’enfant de la vie quotidienne sous le régime des Khmers rouges. L’exil, les travaux forcés, la violence, les exécutions sommaires, les tortures, la famine… Telle fut l’enfance de Navy Soth:

«Je suis presque vierge du passé, des années heureuses à Phnom Penh. J’ai grandi avec le génocide, c’était mon éducation. J’y ai développé un instinct de survie. Et c’est l’amour de mes parents qui m’a sauvée.»

Dans ce régime totalitaire, tout réconfort, perçu comme une déviation bourgeoise, était pourtant prohibé:  

«Les Khmers rouges avaient des yeux partout. Même un petit bisou sur la joue était interdit. Quand mon père m’en faisait un, il se détachait ensuite bien vite de mon corps de peur d’être vu. Ça a été comme ça pendant quatre ans…»

Les larmes interdites, ce sont celles qu’elle n’a pas le droit de verser lorsque des Khmers rouges viennent chercher son père, qu’elle ne reverra plus. Verser des larmes, c’est combattre l’Angkar, nom mystérieux de la terrifiante, omnisciente et toute puissante organisation khmère rouge –on découvrira plus tard que l’Angkar était le Parti communiste, explique Rithy Panh. Manifester dans cet instant tragique le moindre sentiment aurait signifié la mort de toute la famille.

De ce départ sans effusion, elle garde le souvenir meurtri, à leur de peau:

«J’ai photographié mon père avec mes yeux pour toujours.»

Et le deuil est impossible:  

«Je ne sais pas ce qu’il est devenu, où il est parti…»

Les Pyjamas noirs

Enfant, Navy Soth a dû apprendre à survivre face à la toute-puissance des Khmers rouges. Avec leurs «pyjamas noirs», ils se distinguaient du Peuple nouveau, vêtu de guenilles. Face à la terreur et à l’arbitraire, elle a dû apprendre à dérober des grenouilles ou des troncs de bananier pour tenter d’assouvir la faim, à travailler sans jeter un regard sur ceux qu’on frappe ou exécute à deux pas, à vivre avec l’odeur permanente des cadavres dont les ossements jaillissent çà et là, à vivre avec la douleur, des plaies permanentes… Battus à mort, lui pour avoir tenté de pêcher un poisson, elle pour voir humé l’odeur d’un melon, son frère et elle ont surmonté les coups des Khmers rouges, lorsque tant d’autres ont disparu dans une mare, une fosse…

Ses parents lui ont intimé de ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. Se soumettre à l’arbitraire est la seule possibilité de survivre.

 Extrait: 

«Dans un champ, un garçon d’une dizaine d’années creuse une tranchée. Il n’a rien mangé depuis deux jours. Il n’a qu’une idée en tête: profiter de la pause pour aller pêcher dans une mare non loin de la rizière. Il a coincé des vers dans son pantalon, il est aussi armé d’un hameçon qu’il a fabriqué tout seul, en imitant son père… Voici la pause. Caché derrière les roseaux, il guette avec sa petite canne de bambous. Un poisson tourne autour de son appât. Un Khmer rouge tourne autour de l’enfant. Il tire la canne, l’animal s’échappe, le Khmer rouge bondit, attrape la canne à pêche et fouette le garçon. Encore et encore. Voleur! La chair de son dos squelettique ne tarde pas à se déchirer. Le Khmer rouge à peine adulte le retourne d’un coup de pied. Comme une bête fautive, le petit se recroqueville au bord de l’eau tandis que le gardien de l’Angkar le frappe à la tête violemment, bruyamment. Le garçon essaie de se relever, cherche à attraper une touffe d’herbe, puis se laisse tomber sur la butte. Sous les coups, il ferme les yeux. Bientôt, il ne sent plus rien. Ceux qui travaillent non loin feignent de ne rien remarquer. Ils fixent leurs piochent et creusent. Un de plus qui va disparaître dans la mare ou dans un trou alentour.»

Touch, frère de Navy Soth est laissé pour mort. Il a perdu un œil ce jour-là. 

Loo Hui Phang, née en 1974 au Laos

Chinoise par son père, Vietnamienne par sa mère, Loo Hui Phang n’est pas Cambodgienne. Mais une partie de la famille de son père l’est. Ou l’était. C’est au retour d’un voyage que son père lui révèle, de manière impromptue l’existence d’un frère cadet et de trois sœurs.

Tous, ainsi que leurs familles, ont été tués dans la tragédie cambodgienne. Auparavant, il n’en avait jamais été question. Mais, confie-t-elle, cela «m’a paru très logique. J’avais le sentiment de déjà le savoir, par des impressions, des réminiscences qui faisaient qu’on vivait avec des morts». Enfant, elle faisait des cauchemars récurrents:

«Je me suis rendue compte qu’ils représentaient le génocide, avec des détails très troublants.»


 Egalement sous forme de bande dessinée, elle traduit le surgissement de la mémoire, avec toutes les questions qui l’accompagnent, en mettant en scène un jeune garçon qui ne connaît pas son père et découvre peu à peu qui il est. Toutes proportions gardées, cette fiction, avec sa forte dominante symbolique, évoque parfois la quête de Daniel Mendelssohn, en ce qu’elle conduit à mettre à jour, non seulement Les Disparus, mais aussi la part d’ombre des secrets familiaux. Les dialogues plongent l’enfant dans des questionnements sans fin.

Le livre cultive l’ambiguïté où peuvent mener de telles questions et le premier tome se termine sur la possibilité que le père absent soit un… Khmer rouge:  

«Il fait des crimes.»

Loo Hui Phang a voulu souligner ainsi à la fois le mouvement de sympathie qui a accueilli l’arrivée des Khmers rouges, perçus comme des libérateurs, et le fait qu’ils «ont réussi à imposer leur régime en brisant toutes les valeurs qui existaient. Le père peut être un héros comme un assassin. L’enfant n’arrive pas à le savoir…» 

Cliquez sur l'image pour la regarder en plus grand format.

Perpétuer la mémoire des parents

Qu’ils l’aient vécu dans leur chair ou «par ricochet» (Loo Hui Phang), pour cette génération d’après, retrouver la mémoire c’était d’abord briser le silence, exhumer des secrets de famille.

Car, avec des parents qui ont souvent tu leur passé, la transmission de la mémoire ne va pas de soi. «Ma mère a eu du mal à dépasser le deuxième chapitre, explique Tian. Dans ma famille, certains sont très contents de voir exister le livre. D’autres ne veulent pas le voir. La douleur est trop présente, ils sont traumatisés. Pour eux, témoigner, c’est sortir la douleur la réveiller. Il faut apprivoiser cette peur… Je fais aussi ce livre pour ceux qui n’ont pas pu s’exprimer en dehors du cercle familial. J’ai envie de transmettre cette histoire à mes enfants», conclut-il. Tian sera bientôt père.

Loo-Hui Phang a écrit 100.000 jours de prière «pour donner une sépulture aux membres de ma famille qui n’en ont pas eue. Je voulais qu’il y ait un endroit pour eux». 

Et la transmettre à ses enfants

Pour Navy Soth, le déclic est venu de sa fille de 8 ans:  

«Elle peut choisir la couleur de ses robes, elle fête ses anniversaires… Je ne connaissais pas ça.»

Elle qui, pendant longtemps, «ne voulait qu’une seule chose: oublier», éprouve alors le besoin de dire son enfance, de témoigner.

Or, dans sa famille, on n’en parle pas. La douleur est trop forte. Durant ces années rouges, son père est mort, quatre de ses frères et sœurs aussi.  

«Ma mère ne voulait pas que je fasse le livre. Un de mes frères non plus. Celui qui a été battu à mort et a perdu un œil, lui, il le souhaitait.»

 Puis, face à sa détermination, ils commencent à l’aider, à faire surgir leurs propres souvenirs. Comme cette nuit où, convoquée pour être jugée pour «trahison» (donc être exécutée), sa mère parvient miraculeusement à convaincre ses bourreaux de son innocence en affichant sa fidélité à l’Angkar. Donnant à Larmes interdites un double caractère: précision documentaire et témoignage humain.

Le procès des dirigeants a aussi constitué un élément déclencheur. Navy Soth a décidé de se constituer partie civile et son livre est une pièce jointe au dossier.

«Je trouve intolérables que les Khmers rouges vivent encore. Même si ce n’est pas un procès équitable, je voudrais qu’ils disent la vérité. Peu importe la condamnation, cela ne fera pas revenir les êtres que j’ai aimés et qui sont morts…»

Jean-Marc Proust

  • L’Année du lièvre, Tian, Gallimard, tome 1 / 17 €
  • 100.000 journées de prières, Loo Hui Phang et Michaël Sterckeman, Futuropolis / 20 €
  • Larmes Interdites, Navy Soth et Sophie Ansel, Plon / 21 €.

1 - Entre 1.671 and 1.871 million de tués selon Ben Kiernan. Retourner à l'article

2 - La machine khmère rouge, Rithy Panh, Flammarion 2003. Retourner à l'article

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (173 articles)
Journaliste
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