Monde

Norvège: les limites du royaume du pétrole

Gilles Bridier, mis à jour le 24.07.2011 à 10 h 48

Le gouvernement est confronté à des contradictions pour sauvegarder un mode de vie financé par les recettes du pétrole. La globalisation oblige le royaume à réviser son modèle de cohésion sociale à tendance centripète.

La plateforme pétrolière d'Oseberg, dans la mer de Norvège, en 2007. REUTERS/Helge Hansen/Scanpix

La plateforme pétrolière d'Oseberg, dans la mer de Norvège, en 2007. REUTERS/Helge Hansen/Scanpix

Les Norvégiens, ces terriens de la mer, vivent un peu comme dans une île aux confins de l’Europe dans l’enclave scandinave.  Isolés à l’extrême nord du continent, ils ont un pied dans l’Union européenne mais l’autre ancré sur les rivages de l’Atlantique, du côté où porte leur regard et où, pour eux, s’est toujours écrit l’histoire.

Par deux fois, ils furent invités par leur gouvernement à intégrer, à l’époque, la CEE (Communauté économique européenne). Et par deux référendums, en 1972 et en 1994, ils ont refusé. Le royaume de Norvège cultive sa différence en entretenant une forme d’isolement. Même s’il est de plus en plus illusoire.

Le pétrole pour alimenter la social-démocratie

Cette attitude des Norvégiens prend ses racines dans l’organisation sociale. Ce petit pays de cinq millions d’habitants a une longue tradition de démocratie, qui a donné naissance aujourd’hui à une forme de social-démocratie bien plus transparente et plus ouverte qu’en Europe de l’ouest ou du sud.

Or, dans ce pays au climat rude, aux hivers longs, aux nuits polaires, et où l’on vit beaucoup entre soi, le pétrole a un jour jailli.

Il est à l’origine de la croissance économique du pays depuis le milieu du siècle dernier. Au début des années 2000, la production atteignait 3,4 millions de barils/jour. Pour ménager les réserves, elle a été réduite à environ 2,4 millions de barils/jour, dont 90% sont exportés. Ce qui place la Norvège au troisième rang des exportateurs mondiaux de pétrole, derrière l’Arabie saoudite et la Russie. Même classement pour le gaz.

Mais compte tenu de la culture norvégienne et de l’esprit social-démocrate qui règne dans le royaume, les dividendes de la manne pétrolière et gazière n’ont pas été accaparés par quelques grosses fortunes.

D’ailleurs, l’Etat détient toujours 70% du capital de la compagnie pétrolière nationale Statoil, qui est aussi la plus grosse entreprise norvégienne. C’est toute la population qui profite des recettes générées par les hydrocarbures.

Dividendes et cohésion sociale

Un exemple: bien que les Norvégiens versent 7,8% de leur salaire à leur sécurité sociale, ils arrivent au troisième rang mondial pour le montant des dépenses de santé par habitant (avec 7.300 dollars par personne et par an contre 4.700 dollars par personne et par an en France). C’est aussi grâce à l’industrie pétrolière que le taux de chômage peut atteindre des niveaux totalement inaccessibles dans un pays comme la France, avec par exemple 2,4% de chômeurs avant la crise… et 3,4% en 2010.

Et c’est grâce aux hydrocarbures que la Norvège pointe au deuxième rang mondial pour le PIB par habitant, selon le Fonds monétaire international. Merci, le pétrole!

Touche pas à ma cassette

Dans ces conditions, pourquoi risquer de devoir partager les ressources pétrolières, ou en céder une partie à des institutions communautaires? Ce fut grosso modo la question que se posèrent les Norvégiens à propos de leur adhésion à la Communauté européenne, et à laquelle ils apportèrent une réponse sans ambigüité en la refusant par deux fois.

C’est pourquoi, même si elle a noué de nombreux accords avec l’Union et si elle fait partie de l’Espace économique européen (EEE), la Norvège se maintient en retrait. Tout comme elle est restée à l’écart de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) bien qu’elle soit globalement sur la même ligne que ses membres.

La Norvège? Un pays avec son caractère, sa langue et sa monnaie, en marge des communautés, et que bien des souverainistes voudraient prendre comme modèle. Sauf qu’il ne pourrait fonctionner ainsi sans le pétrole.

C’est notamment grâce aux revenus du pétrole que la Norvège a pu se doter d’un fonds de pension public, qui est devenu à la mi-2011 le plus important fonds souverain au monde avec 560 milliards de dollars sous gestion, dépassant celui d’Abou Dhabi. Ce fonds a vocation à investir pour que les revenus des placements complètent les recettes du pétrole appelées à diminuer, puis à disparaître. Il est géré lui-même avec beaucoup de transparence.

Malgré tout, il est source de dissension dans le monde politique norvégien, les travaillistes actuellement au pouvoir souhaitant gérer les intérêts de ces placements avec plus de parcimonie que la droite populiste.

Car c’est une question pour tous les Norvégiens: que deviendra la Norvège de l’après-pétrole, et même au milieu du siècle?

Sous la pression de la mondialisation

En fait, la question se pose d’ores et déjà. Même si le pays cultive sa différence, il ne peut rester en marge de la mondialisation. Il est donc concerné par les grands flux migratoires. D’autant que, même hors de l’Union européenne, elle fait partie de l’espace Schengen.

Alors que l’immigration jadis venait exclusivement de la Finlande sa voisine, la Norvège connaît aujourd’hui d’autres flux de populations. Ce qui se traduit par une progression du nombre de personnes immigrées, qui représente aujourd’hui 12% de la population totale.

C’est une aubaine pour la Norvège qui, confortablement installée sur sa rente pétrolière, voit sa population vieillir sans réagir. L’immigration est de nature restaurer la structure de la pyramide des âges. Mais elle est aussi de nature à modifier le modèle social-démocrate national, à la base de l’équilibre norvégien.

Débats sur la sauvegarde de l’environnement

Même l’union nationale créée autour de la sauvegarde de l’environnement fait débat aujourd’hui. La Norvège est un des pays le plus en pointe dans le monde pour la protection de la nature, même si le pays est l’une des bêtes noires des écologistes du monde entier pour la chasse à la baleine qu’il continue à pratiquer –l’un des deux pays au monde avec le Japon.

Pour le reste, le pays est l’un des plus actifs dans la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre. Il ambitionne même de devenir «carboniquement neutre» à l’horizon 2030, comptant sur ses importantes infrastructures hydroélectriques, ainsi que sur les énergies renouvelables, pour réduire ses émissions de CO2.

Toutefois là encore, l’industrie pétrolière entre dans le débat. Des ressources offshore sont accessibles. Mais la population s’inquiète des conséquences d’une éventuelle marée noire qui souillerait les côtes norvégiennes, leur découpage et la profondeur des fjords loin à l’intérieur des terres pouvant créer des dommages irréversibles.

Même le gouvernement travailliste est pris à partie sur ce genre de projet, comme il l’est aussi à propos de la préservation des ressources halieutiques –et notamment du «skrei», le cabillaud de l’Arctique– qui pourraient souffrir de forages en mer.

Or, la pêche en Norvège fait partie du patrimoine culturel. Loin d’être anecdotique, c’est l’un des dossiers à risque –parmi d’autres– pour le modèle norvégien. Un modèle que tous les partis politiques ne voient pas évoluer dans le même sens.

Gilles Bridier

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte