Monde

Sous le joug du nationalisme

Foreign Policy, mis à jour le 24.07.2011 à 9 h 45

Ce ne sont pas les marchés ou la religion ou encore le progrès qui mènent le monde. Selon Stephen M. Walt la force politique la plus puissante au monde est bien le nationalisme, et il risque de nous coûter cher.

A Kiev en 2009. REUTERS/Konstantin Chernichkin

A Kiev en 2009. REUTERS/Konstantin Chernichkin

NDLE: Cet article est paru sur le site Foreign Policy avant la tuerie d'Utoya et l'attentat à la bombe d'Oslo.

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Quelle est la force politique la plus puissante du monde? D’aucuns répondront le marché obligataire. D’autres évoqueront la résurgence de la religion, l’avancée de la démocratie ou des droits humains. Ou est-ce la technologie numérique, symbolisée par Internet et tout ce qui gravite autour? Ou peut-être pensez-vous aux armes nucléaires et aux nombreuses influences qu’elles exercent, dans les pays concernés, sur la vision de la sécurité et sur l’usage de la force.

Toutes ces réponses sont valables (et assurément, chaque lecteur doit avoir la sienne), mais personnellement, j’estime que la Plus Puissante Force du Monde est le nationalisme. La conviction que l’humanité est formée de nombreuses cultures différentes —c’est-à-dire de groupes partageant une langue, des symboles et une histoire (invariablement gratifiante et pleine de mythes)— et que ces groupes doivent absolument disposer de leur propre État est une force qui, depuis deux siècles, exerce une écrasante puissance.

C’est le nationalisme qui a cimenté la plupart des puissances européennes de la période moderne, transformant des États dynastiques en États nations, et c’est la diffusion de l’idéologie nationaliste qui a contribué à l’écroulement des empires britannique, français, ottoman, hollandais, portugais, austro-hongrois, russe et soviétique. Le nationalisme est la raison principale qui explique pourquoi les Nations unies comptaient cinquante et un membres immédiatement après leur fondation en 1945, et près de deux cents aujourd’hui. C’est en son nom que les Sionistes ont voulu un État pour les Juifs et, c’est ce qui pousse les Palestiniens à en réclamer un aujourd’hui. C’est aussi ce qui a permis aux Vietnamiens de vaincre les armées française et américaine pendant la guerre froide. C’est également ce qui explique que les Kurdes et les Tchétchènes aspirent encore à créer un État, pourquoi les Écossais ont réclamé une plus grande autonomie à l’intérieur du Royaume-Uni et c’est la raison pour laquelle il existe aujourd’hui une République du Soudan du Sud.

Prendre la mesure de la puissance du nationalisme en dit aussi long sur ce qu’il se passe aujourd’hui dans l’Union européenne. Pendant la guerre froide, l’intégration européenne était florissante parce qu’elle se développait dans la bulle protectrice fournie par les Américains.

Mais aujourd’hui, les États-Unis s’intéressent moins à la sécurité européenne, les Européens sont peu confrontés à des menaces extérieures et le projet de l’UE s’est démesurément étendu et a tenté d’en faire trop en créant une union monétaire mal avisée.

Nous assistons par conséquent à une renationalisation progressive de la politique étrangère européenne, en partie alimentée par des préférences économiques incompatibles et en partie par les craintes récurrentes que les identités locales (comprendre nationales) soient menacées.

Quand l’islam inquiète les Danois, que les Catalans exigent l’autonomie, que les Flamands et les Wallons se disputent en Belgique, que les Allemands refusent de renflouer les Grecs et que personne ne veut laisser la Turquie entrer dans l’UE, c’est du nationalisme en pleine action.

Pour un réaliste, il est assez facile d’appréhender et de comprendre la puissance du nationalisme, comme l’écrit mon collaborateur occasionnel John Mearsheimer dans un nouvel et important article.

Les nations—parce qu’elles évoluent dans un monde concurrentiel et parfois dangereux—cherchent à préserver leur identité et leurs valeurs culturelles. Dans de nombreux cas, le meilleur moyen pour atteindre ce but consiste à avoir leur propre État, car les groupes ethniques ou nationaux dépourvus d’État propre sont généralement plus vulnérables aux invasions, à l’absorption et à l’assimilation.

Dans le même esprit, les États modernes sont extrêmement motivés pour promouvoir l’unité nationale —en d’autres termes, favoriser le nationalisme: en effet, une population loyale et unie disposée à se sacrifier (et dans des cas extrêmes, à se battre et à mourir) pour l’État augmente sa puissance et par conséquent sa capacité à gérer les menaces extérieures.

En bref, dans le monde concurrentiel de la politique internationale, les nations sont incitées à obtenir leur propre État et les État à encourager une identité nationale commune au sein de leurs populations. Ensemble, ces dynamiques jumelles créent une tendance sur le long terme vers des États nations de plus en plus indépendants.

Évidemment, nations et États n’atteignent pas toujours l’objectif d’un «État nation» unifié. Certaines nations n’obtiennent jamais l’indépendance, et certains États n’arrivent jamais à créer une identité nationale unifiée. D’autre part, tous les groupes culturels ou ethniques ne se voient pas comme des nations ou n’aspirent pas à l’indépendance (bien qu’on ne puisse jamais affirmer à quel moment un groupe commencera à acquérir une «conscience nationale» et se dirigera dans cette direction). Quoi qu’il en soit, les cent dernières années ont vu une augmentation continue du nombre d’États et l’émergence de solides mouvements nationaux dans nombre d’entre eux, et je ne vois pas en vertu de quoi cette tendance s’inverserait.

Une fois mis en place, un État nation est un phénomène qui s’auto-alimente. Les États nations sont difficiles à conquérir et à soumettre, parce que leur population résiste généralement à l’invasion étrangère et luttera sans faillir contre l’occupant. Les mouvements nationaux qui réussissent ont tendance à faire des émules, ce qui provoque de nouvelles revendications d’accession au statut d’État. Malgré d’occasionnels déboires (et les exemples flagrants «d’États défaillants» comme la Somalie, le Yémen ou l’Afghanistan), il est fort probable que l’État national demeure l’entité politique la plus importante dans la politique mondiale des prochaines années.

Parce que l’identité nationale américaine a tendance à mettre l’accent sur la dimension civique (fondée sur des principes d’une supposée universalité comme la liberté individuelle) et à minimiser l’importance des éléments culturels et historiques (bien qu’ils soient clairement présents), les dirigeants américains ont pour habitude de sous-estimer la force des affinités locales et des loyautés culturelles, tribales ou territoriales.

Pendant la guerre froide, nous avons constamment exagéré la force des idéologies transnationales comme le communisme et sous-estimé celle des identités et des intérêts nationaux qui finiraient par générer des conflits intenses à l’intérieur même du monde marxiste.

Oussama ben Laden a commis la même erreur en imaginant que des attentats terroristes et des fulminations sur cassette vidéo allaient déclencher un mouvement de masse pour rétablir un califat islamique transnational. Et quiconque serait tenté de penser que la Chine émergente va se soumettre gentiment à l’idée américaine ou occidentale de l’ordre mondial n’a pas compris à quel point le nationalisme est également au centre de la vision chinoise du monde, et qu’il prime largement sur tous les idéaux «communistes» qui subsistent encore.

En bref, faute d’appréhender toute la puissance du nationalisme, nous allons passer à côté de nombreux éléments de la vie politique contemporaine. Car c’est bien lui, la force politique la plus puissante du monde, et nous l’ignorons à nos risques et périls.

Stephen M. Walt

Professeur de relations internationales à Harvard, contributeur régulier à Foreign Policy, il y tient un blog.

Traduit par Bérengère Viennot

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