La rançon de la pauvreté

Françoise Chipaux, mis à jour le 21.04.2009 à 16 h 30

L'Occident tire des conclusions hâtives sur l'affaire Slumdog

Vedette de «Slumdog Millionaire», le film aux huit Oscars, Rubina Ali a-t-elle été mise en vente par son père Rafiq Qureshi? En attirant ce dernier dans un luxueux hôtel de Mumbai, posant comme les représentants d'une riche famille du Golfe, les journalistes du «News of the World» ont-ils abusé de la crédulité d'une famille qui a du mal à concilier la gloire éphémère du rôle de leur fille avec une vie d'abjecte pauvreté dans le plus grand bidonville d'Asie? La police enquête sur ce nouvel épisode sordide loin des feux de la rampe d'Hollywood.

«News of the World» écrit que Rafiq Qureshi, lors d'une rencontre avec ses journalistes dans un hôtel de Mumbai, a exigé 310.000 euros pour abandonner sa fille de 9 ans. Le père nie et affirme que les journalistes l'accusent faussement. «Ils m'ont promis de l'argent liquide et parlaient de m'en donner plus si j'abandonnais ma fille mais j'ai refusé», dit-il.

Le succès du film qui a déjà rapporté plus de 300 millions de dollars, l'attention intense portée aux deux jeunes acteurs choisis parmi les enfants du bidonville a de quoi faire tourner les têtes. L'histoire de Rubina est d'autant plus compliquée que celle-ci est une fille, donc de moins de valeur dans la psyché de beaucoup en Inde, et que ses parents sont divorcés.

La fillette vit avec son père et sa belle-mère mais sa mère est réapparue pour déposer plainte à la police contre son ex-mari l'accusant de tentative de placer Rubina en adoption (Le père de Rubina a été emmené au poste pour être interrogé). «Ils devraient être punis. Aucun père ne devrait oser vendre sa fille», a-t-elle dit après s'être battue avec la nouvelle épouse de son ex-mari. Celui-ci l'accuse en revanche de chercher ainsi à récupérer Rubina qui a réaffirmé vouloir vivre chez son père pour tenter d'exploiter son succès dans le film.

Ce nouveau rebondissement risque de ranimer les critiques déjà exprimés sur l'insensibilité de l'Occident ou son voyeurisme. Il souligne aussi la difficulté à venir en aide de façon constructive aux familles des deux jeunes acteurs. Pour éviter que dans un environnement de pauvreté absolue, le don d'une importante somme d'argent crée plus de troubles que de bénéfices, les producteurs du film ont affirmé jeudi dernier avoir désigné trois tuteurs pour gérer les fonds mis en place aux bénéfices des deux enfants, Rubina Ali et Azharuddin, 10 ans. Rubina et Azharuddin, qui désormais fréquentent l'école, pourront prendre possession des fonds restant quand ils auront atteint 18 ans. Les producteurs ont aussi annoncé la future donation de près de 600.000 euros à une organisation caritative qui se consacre aux enfants des rues de Mumbai.

Ce ballet d'argent ne satisfait apparemment pas le père de Rubina qui estime depuis le début qu'il n'a pas reçu assez d'argent des producteurs du film. Il n'a pas non plus reçu les deux pièces promises par le gouvernement local pour remplacer son taudis situé aux bords des voies ferrées. De là à vendre sa fille -même si le phénomène existe parmi les 400 millions de déshérités indiens-, il y a un pas que certains ont peut-être trop vite franchi.

Françoise Chipaux

(Photo: les voisins de Rubina Ali fêtent son retour à Munbai après les Oscars, Arko Datta / Reuters)

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