Economie

Grèce: s’occuper maintenant de la croissance

Eric Le Boucher, mis à jour le 22.07.2011 à 21 h 38

L'Europe s'est mise d'accord à minuit moins une. Vu avec l’œil de l’optimiste: cette entente in extremis montre que l’idée européenne demeure. Vu de l’œil pessimiste: cet accord a besoin d’encore beaucoup de détails avant de convaincre vraiment que «la Grèce est sauvée».

A la Bourse d'Athènes, le 21 juillet 2011. REUTERS/Yannis Behrakis

A la Bourse d'Athènes, le 21 juillet 2011. REUTERS/Yannis Behrakis

«Athéniens ne désespérez pas de l’état présent de vos affaires, quoiqu’elles paraissent aller fort mal.»

Démosthène, Première philippique

C’est fait! Comme toujours, c’est à minuit moins une qu’a été trouvé un accord pour «sauver la Grèce» et éviter que la contagion ne gagne d’autres pays européens. Vu avec l’œil de l’optimiste: cette entente in extremis montre que l’idée européenne demeure, qu’aucun chef d’Etat ou de gouvernement n’a choisi la politique du pire, que l’Europe a progressé, cahin caha comme toujours, mais elle a avancé. Le calme est revenu sur les marchés financiers, les taux baissent pour les pays périphériques endettés, la crise n’est pas finie, certes, mais un péril existentiel s’est éloigné.

Vu de l’œil pessimiste: cet accord a besoin d’encore beaucoup de détails avant de convaincre vraiment que «la Grèce est sauvée». On lui accorde de nouveaux prêts, moins chers, mais qu’il faudra quand même rembourser, autrement dit l’austérité va se poursuivre à Athènes, l’emploi et les salaires vont encore être rabotés et la croissance va toujours manquer.

Au-delà de la Grèce, la crise a révélé que la construction même de la zone euro faisait diverger les économies entre les «exportatrices» d’un côté comme l’Allemagne et de l’autre la majorité d’«importatrices» qui, en somme, vivent au-dessus de leurs moyens et accumulent de ce fait des dettes. Comment combler ce fossé? Comment retrouver une cohérence? La question posée mérite une réponse fondamentale qui va bien au-delà de l’invention d’eurobonds ou d’un gouvernement économique. Un gouvernement économique européen? Mais pour faire quoi? Comment rétablir une croissance équilibrée dans une zone de pays disparates avec une seule monnaie, des cultures, des histoires, des structures et des productivités différentes et sans mobilité intérieure des travailleurs comme aux Etats-Unis?

Ces deux visions ne s’opposent pas, elles sont justes toutes les deux. Le sommet européen était d’urgence, il a atteint son but de ramener le calme. Mais évidemment, derrière la crise financière, les problèmes économiques demeurent. Il faudra leur trouver une solution. Motif de donner un point aux optimistes: les chefs d’Etats européens ont admis que la question de la croissance se posait, que l’austérité ne devait pas conduire la Grèce dans une spirale dépressive infernale avec un PIB en berne, des recettes fiscales atrophiées et donc un déficit qui se creuse encore au lieu de se réduire. Le communiqué parle de 8 milliards de fonds structurels européens disponibles, c’est un début. Nicolas Sarkozy a aussi promis de faire des avancées de gouvernance d’ici à la fin de l’année: l’Europe n’a pas un mauvais diagnostic de ce qui lui arrive, c’est un grand progrès.

Etablir un diagnostic commun, c’était tout le problème. Entre l’Allemagne exportatrice qui affirme: que les banquiers imprévoyants paient et que les Grecs impécunieux soient rigoureux comme nous,  les fourmis ne se sacrifieront pas pour les cigales; la France qui veut tout à l’inverse «une Europe des transferts» dans laquelle les riches paient pour les pauvres (du moins en affichage); et une Banque centrale européenne qui interdit de répudier toute dette des pays membres de la zone: la solution tenait de la quadrature du cercle.

L'Allemagne gagne, mais la Grèce?

Mais à minuit moins une, le compromis a été trouvé. L'Allemagne gagne: le privé est mis à contribution mais elle accepte que le Fonds européen de stabilité financière (EFSF) voit ses attributions élargies. La BCE admet qu’une part de la dette grecque doit être oubliée, même si ce «défaut sélectif» est un précédent historique pour le jeune euro. La France admet elle aussi ce défaut sélectif dont elle redoutait qu’il fasse contagion et elle voit le EFSF renforcé mais sous des conditions sévères d’unanimité européenne.

Et la Grèce y gagne-t-elle suffisamment? Les besoins de financement d’Athènes se montent à 150 milliards d’euros d’ici à un an. Ils seront couverts par des prêts européens de 109 milliards à des taux abaissés à 3,5% sur une durée de 15-30 ans. Ces facilités seront étendues au Portugal et à l’Irlande: décision importante pour bloquer la contagion. Le reste nécessaire pour la Grèce sera couvert par 50 milliards de prêts privés sous des conditions elles aussi favorables. Total: 26 milliards d’économies pour Athènes sur 9 ans, soit 12% du PIB grec, selon Laurence Boone économiste en chef Europe de Bank of America Merrill Lynch. Ça paraît peu par rapport aux 350 milliards (160% du PIB) d’euros de dettes du pays, mais cet effort devrait être décisif pour alléger la facture.

Car s’y ajoute, l’abandon «volontaire» d’une partie de la dette par le secteur privé. Les gouvernements s’en sont remis aux propositions du Institute of International Finance (IIF) qui laisse le choix aux banques (et autres créanciers) entre différentes formules de remise (soit «rouler» la dette, soit revendre des obligations avec une décote, soit accepter des prêts plus longs…). Le total de cette réduction n’est pas connu puisqu’il dépendra de ce que choisiront les banques mais les gouvernements espèrent une remise globale de 54 milliards d’ici à 2020. 

La faiblesse majeure de ce plan

L’autre grande décision concerne la réforme du EFSF. Le fonds ne voit pas ses moyens agrandis, l’Allemagne a refusé, ce qui, à mes yeux, constituera la faiblesse majeure de ce plan de sauvetage de la zone euro. Mais ce EFSF pourra acheter une dette sur le marché secondaire, ce qui limitera sa dépréciation et donc les difficultés du pays à se refinancer. Il pourra aussi intervenir pour soutenir les banques, ce qui devrait arriver en Grèce. Tout cela est bel et bon… mais quand même soumis à un feu vert de la BCE et d’une unanimité des Européens. L’avenir dira comment cette réforme radicale s’appliquera.

Reste enfin, dernier chapitre, les aides structurelles pour la croissance dont j’ai parlé. L’institut Bruegel souligne que la Grèce ne retrouvera la solvabilité que si «un sérieux programme de relance de la croissance» est mis en place. La valeur des coûts (autrement dit de  l’euro) serait en Grèce de 20% surévaluée. Le plan du gouvernement a permis de regagner 6% mais le reste ne peut l’être sans risquer la récession pendant des années. Il faudrait donc une décharge salariale, payée par l’Union, pour rétablir la compétitivité grecque. C’est une proposition sur le sujet que les Européens doivent maintenant aborder. La crise financière est calmée, elle repartira si une solution n’est pas trouvée à la crise économique structurelle de la zone euro.

Eric Le Boucher

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Cofondateur de Slate.fr
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