Culture

Hadopi: Ce que nous vivons, Monsieur Copé, s'appelle une révolution culturelle

Slate.fr, mis à jour le 06.10.2010 à 17 h 20

La réponse d'une jeune fille de 17 ans fan de jazz

Nolwenn Tavarson, de son pseudo Plume, est une lectrice de Slate.fr. «J'ai 17 ans et je suis en terminale S, en Bretagne», nous a-t-elle écrit quand nous lui avons proposé de republier ce texte qui se trouvait au départ en commentaire sous la tribune de Jean-François Copé sur Hadopi. Nolwenn Tavarson a proposé de retravailler ce texte avant de le publier.

Hadopi tue les artistes, oui oui, vous avez bien entendu, elle les tue. Ce que nous vivons Monsieur Copé s'appelle une révolution culturelle: comme celle de l'écriture (adieu mémoire infaillible des orateurs), celle de l'imprimerie (adieu moines copistes) ou celle  — dans une moindre mesure — de la mondialisation avec l'apparition des multinationales pour la distribution de la musique (adieu petits disquaires de quartier). Cette révolution est un accès à la culture musicale inégalé avec une richesse infinie promettant la pérennisation d'une diversité culturelle sans égal et de manière égalitaire. Ne vous offusquez pas et finissez de me lire... vous apprendrez peut-être quelque chose d'une gamine de 17 ans sur l'innovation.

Les incohérences de la loi

Je ne m'attarderai pas là dessus, car ce n'est pas mon argumentaire, je ne fais que reprendre certains arguments logiques présentés maintes fois, d'ailleurs ces arguments vous pouvez les retrouver sur internet: de nombreux esprits avisés, des internautes citoyens, ont à travers le web réfléchi consciencieusement à tous les mécanismes de cette loi.

VPN privé, P2P encrypté, direct download, le réseau freenet, le logiciel Tor, cryptage systématique des données ou encore le bon vieux système de prêt de disques durs et bien d'autres, sont des moyens sûrs de s'approprier une œuvre et ils vont tendre à se développer. Les hackers (non pas les méchants, plutôt ceux embauchés par les gouvernements, ces gens passionnés adeptes de défis) vont rapidement développer des moyens pour contourner ces mesures (ils le font pour les régimes autoritaires bridant tout le réseau comme l'Arabie Saoudite ou la Chine). Ils seront ainsi démocratisés et adaptés pour être installés facilement sur de nombreux ordinateurs. Entraînant parfois peut-être des effets indésirables et problématiques: la prolifération à grande échelle des moyens de cryptage du réseau français rendra la tâche impossible aux policiers pour traquer les pédophiles, contenus antisémites, etc.

Un des aspects de cette loi met en place un délit de non surveillance de son accès Internet. En effet, il a été dit que les internautes devraient sécuriser leur réseau wifi. Pas si facile quand on sait que même dans les bâtiments du gouvernement les réseaux wifi sont interdits car impossibles à sécuriser! Si même l'Etat français ne peut sécuriser un réseau wifi, monsieur tout-le-monde le pourrait-il?

Apparemment oui, il faudrait ainsi donc payer pour pouvoir faire preuve de sa bonne foi, payer ce logiciel «pare-feu» pour ne pas être suspendu de connection internet. D'ailleurs, on ne sait même pas quel est ce logiciel (non-interopérable avec tous les systèmes d'exploitations de surcroit). Un pare-feu qui bloquera donc les téléchargements ou un journal des connexions entrantes dans l'ordinateur ou autre encore, le doute règne.

Les ayant droits devront ainsi payer des société privés afin qu'elles trouvent les contrevenants. Mais pensons-nous aux inégalités des moyens financiers de ces ayant droits? Entre le petit indépendant qui veut survivre et la grande major qui n'hésite pas à donner beaucoup pour que personne ne télécharge sa musique, il y a un gouffre financier. Pas sûr que ces deux exemples auront les mêmes chances face aux pirates.

De plus, de nos jours, il est de moins en moins rare qu'un seul modem donc une seule adresse IP ne déserve qu'un seul appareil informatique: ordinateurs de bureau ou ordinateurs portables pour des utilisations différentes ou selon les membres de la famille. De fait en installant ce «pare-feu» sur un seul ordinateur par exemple, on peut télécharger en toute impunité via un autre ordinateur sur la même IP et en même temps montrer patte blanche à l'HADOPI.

Le coût de cette loi: énorme. Et c'est le contribuable qui va payer: plutôt que de réprimer à tout prix, ne pourrions nous pas réinvestir cette somme d'argent dans le spectacle vivant ou tout autres projets culturels? Car c'est tout le monde qui payera pour l'application de cette loi: au travers des impôts, puis ceux qui voudraient se protéger via ce «pare-feu» et ceux qui payeront leur abonnement sans avoir accès à Internet car étant suspendu alors qu'ils n'ont pas piraté, nous avons ici trois sources de dépenses différentes pour les citoyens innocents si cette loi est mise en place.

Cette petite liste non-exhaustive des arguments contre la forme permet d'offrir un aperçu des incohérences de la loi Hadopi. Face à cette loi inadaptée à la réalité, il est temps de faire le pari de l'innovation.

Du téléchargement à la rémunération des artistes : innovons

Je vais ainsi parler un peu de moi. J'ai 17 ans, même pas fini mes études secondaires et j'ai découvert le jazz. Une passion qui est née grâce au streaming. Je me retrouve ainsi avec des goûts musicaux un peu différent de la majorité des jeunes de mon âge. Allumez la radio, allumez la télé, et vous pourrez entendre les mêmes genres musicaux, les mêmes artistes, les mêmes musiques qui reviennent souvent, produites par ces fameuses grosses Majors.

Les artistes donnent à travers leur contrat une énorme partie de leur chiffre d'affaire, presque toujours au-dessus de 50%, pour se voir éditer leur CD et être largement diffusé ou simplement pour se retrouver sur des plateformes de téléchargement légales.

Ce que les industries culturelles ont mis longtemps à comprendre, c'est qu'il n'y aura bientôt plus de CD et plus besoin des mass médias pour se faire entendre. Aujourd'hui, n'importe quel artiste peut se diffuser par le web et s'il est bon, il y trouvera son public (Par exemple les initiatives de Radiohead ou de Nine Inch Neils sont les plus connus).

L'Internet est une fabuleuse chance de richesse culturelle et d'accès pour tous à la culture musicale. Une chance pour les artistes qui peuvent ne plus dépendre de ceux qui prennent une partie non négligeable de leur revenu et peuvent se passer de maison de disque, réunir des techniciens, enregistrer en studio et se trouver diffuser sur le web. Internet bouleverse les enjeux de la culture musicale, et nous devons nous adapter plutôt que de résister au progrès.

En innovant, nous nous offririons le luxe d'être légal et de couper l'herbe sous le pied du téléchargement. C'est un pari audacieux que de miser des promesses, ainsi vais-je apporter une solution en m'inspirant du modèle économique d'un logiciel: Spotify.

Ce logiciel est du streaming combiné à du partage en peer-to-peer, ainsi le débit est fluide et les hébergeurs de Spotify n'ont pas à supporter les énormes frais de la bande passante nécessaire. Soit vous acceptez la publicité sur le logiciel et l'écoute est gratuite soit vous payez 10euros/mois et vous n'avez pas de pub. Dans les deux cas vous rémunérez d'une manière où d'une autre les artistes que vous écoutez. J'ai envie de dire: regardez, la licence globale ou contribution créative ou quelque soit son nom, existe déjà!

Tous, vraiment tous les témoignages que j'ai pu lire attestent qu'avec une utilisation de sites ou logiciels de musique streaming, les gens ont arrêté de télécharger: pourquoi continuer à télécharger ce que l'on à portée de main et de manière plus rapide et en meilleur qualité?

Avec l'extension de la couverture des réseaux tels que EDGE ou la 3G, la multiplication des spots wifi gratuits ou ouverts par les particuliers, entreprises et écoles, le développement de la Wimax ainsi que la large adoption des plateformes mobiles (PC portables,netbook, smartphones), toute l'évolution des réseaux de communications et les moyens d'y accéder vont permettre à long terme d'avoir un accès global, décentralisé et dématérialisé de la culture musicale à travers le streaming.

Libérer la représentation d'une œuvre à travers du streaming en illimité permettrait aux artistes d'être plus facilement connus. On pourrait alors passer d'une économie de la gratuité à une économie de rareté sur des produits physiques à forte valeur ajoutée tels que les dvds de luxe, des places des concerts, des articles dérivés, etc. Quand on aime, on ne compte pas et c'est bien une histoire d'amour qui existe entre les artistes et leurs publics.

Personne ne veut la mort des artistes mais aujourd'hui, pouvoir accéder rapidement et sans payer à la culture musicale est entré dans les mœurs. Pourquoi ne pas simplement répondre à la demande du marché en permettant la représentation illimitée des œuvres de l'esprit que produisent les artistes tout en développant une économie de rareté sur des produits physiques et rares que les fans réclament?

A 17 ans, c'est mon idéal: l'accès à la culture musicale pour tous, que chaque artiste ait sa chance et son public tout en étant rémunéré. Cet idéal ne peut se réaliser sans l'adhésion du gouvernement qui pourrait alors veiller à cet accès à Internet pour tous tel que le prévoit le plan Besson numérique 2012.

Au lieu de réprimer, innovons et devançons l'illégalité en refondant une économie de la culture dépassée par les innovations technologiques. C'est un espoir formidable pour la culture, pour tous les citoyens et vous avez raison monsieur Copé, qui mérite que l'on s'y attarde!

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