France

Le guide de la petite phrase politique

Isabelle Hanne et Quentin Girard, mis à jour le 21.04.2009 à 12 h 46

Comment les politiques nourissent les journalistes

«Zapatero n'est peut-être pas très intelligent. Moi j'en connais qui étaient très intelligents et qui n'ont pas été au second tour de la présidentielle». Cette petite phrase, publiée par Libération et attribuée à Nicolas Sarkozy, a suscité une double polémique. D'abord parce qu'elle a été largement reprise par la presse internationale, ensuite parce que l'Elysée, devant l'émoi, a démenti que le chef de l'Etat avait tenu ces propos, enfin parce que Ségolène Royal a envoyé une lettre au premier ministre espagnol pour «s'excuser».

Libération a confirmé les propos de Nicolas Sarkozy. Pour le grand public qui n'est pas dans les coulisses, plusieurs questions se posent. Comment les journalistes, qui n'étaient pourtant pas présents à ce dîner, ont-ils obtenu ces propos? Et plus généralement, comment travaillent-ils pour obtenir ces informations? Quels sont leur rapport avec les politiques? Petit manuel de la petite phrase qui fait mouche.

1. Etre un journaliste bien placé

Pour obtenir une phrase intéressante, mieux vaut avoir eu le temps de construire son réseau et d'établir une relation de confiance avec quelques personnalités politiques. Plus efficace encore: avoir un poste important : «La clé, pour un politique, est d'entretenir de bonnes relations avec les chefs de rubrique, explique Jean-Marie Colombani, fondateur de Slate.fr. Ceux-là sont particulièrement choyés.»

2. Connaître l'emploi du temps des politiques


Pour cueillir la petite phrase qui fera la une, rien de tel qu'une réaction à chaud. Les journalistes consultent donc l'agenda des politiques pour prendre rendez-vous directement à la sortie d'une réunion de groupe, d'un conseil des ministres, ou au sortir de table. Vanessa Schneider, longtemps journaliste politique à Libération et aujourd'hui journaliste à Capa, raconte: «on regarde la liste des participants, qui est publique. On repère les politiques qu'on connaît dans la liste. Généralement, on les appelle directement à la sortie de la réunion. Et bien sûr, c'est tout en "off", on leur garantit l'anonymat. Sinon ils ne parlent pas, sauf s'ils veulent vraiment qu'on sorte quelque chose.» La salle des quatre colonnes, à l'Assemblée nationale, est un haut lieu de la petite phrase: «Dès que les politiques sortent, les journalistes se ruent sur ceux qui traînent là», confie-t-elle.

3. Savoir bien choisir sa taupe


Il est très important pour un journaliste politique de bien choisir sa taupe. En plus d'être une personnalité de premier plan, il ne faut pas être un fanfaron, ni avoir la mémoire fragile. «Quand on les connaît, on sait ceux qui sont les plus bavards, ceux qui racontent le mieux, avec le plus de détails», explique Vanessa Schneider. «Certains ne savent pas du tout raconter. D'autres ont une meilleure mémoire. Il y en a même certains qui prennent des notes. Mais c'est rare.» Pour les politiques feignants, il y a la solution de facilité: «Un socialiste avait une fois laissé son portable allumé pendant une réunion du Bureau national du parti, pour que le journaliste puisse prendre des notes en direct!», raconte Jean-Marie Colombani. «C'est au PS que c'est le plus facile d'avoir des informations. Tout le monde parle.»

4. Recouper l'information, et «contextualiser» la phrase

Pour ne pas se laisser berner, mieux vaut confirmer l'existence de la petite phrase auprès de plusieurs personnes. Pour Arnaud Leparmentier, journaliste politique au Monde, «Il y a véritablement un jeu à aller vérifier ces phrases, c'est indispensable. Je recoupe auprès d'au moins deux personnes. Il est aussi indispensable de vérifier auprès des personnes mises en cause. Même si c'est juste pour écrire "l'Elysée dément", au moins, vous vous couvrez». Pour Vanessa Schneider, «Il y a des critères intuitifs qui entrent en jeu, sur la connaissance de la personne: si elle a toujours été fiable dans le passé, si on a confiance... L'essentiel, reste de recouper.» «En plus d'être vérifiée, la petite phrase doit être reprise honnêtement, dans un contexte qui lui est propre», avance Arnaud Leparmentier.

5. L'intérêt des politiques

Evidemment, chacun y trouve son compte. Du journaliste qui «sort» des informations en exclusivité et qui seront beaucoup reprises par les autres médias, au politique, qui se créé son réseau. Distribuer des petites phrases aux journalistes permet de conforter son existence. Souvent, celui qui se confie est gagnant: il est ainsi protégé parce que le journaliste veut garder sa source d'information. Mais attention, parfois, ça se voit. Comme ce journaliste radio, qui attaquait tout le monde à gauche, sauf une seule personne: sa taupe. Les politiques ne se disent pas entre eux à qui ils racontent les réunions et autres repas à huis clos. Entretenir ses relations, c'est peut être aussi, pour le politique, l'espoir d'être mieux compris et mieux suivi.

Les petites phrases sont très importantes dans le paysage politico-médiatique français, dans un pays où les frontières entre le «in» et le «off» sont moins claires que dans le monde anglo-saxon. Pour Arnaud Leparmentier, «il faut les voir comme un lapsus dans la langue de bois politique», même si «le boulot de journaliste ne doit pas être limité à la pêche aux petites phrases. En avoir plein ne fait pas forcément de vous un bon journaliste politique.»

 

Quentin Girard et Isabelle Hanne

Isabelle Hanne
Isabelle Hanne (4 articles)
Journaliste à Libération
Quentin Girard
Quentin Girard (75 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte