Pourquoi Slate.fr n'a pas de charte pour Twitter et les réseaux sociaux

Cour de récréation d'une école à Vincennes en 2009. REUTERS/Charles Platiau

Cour de récréation d'une école à Vincennes en 2009. REUTERS/Charles Platiau

Parce que les règles éthiques de base et le bon sens suffisent. Figer dans le marbre une pratique dont on mesure mal encore toute la portée n'a pas de sens pour des journalistes web.

LE DÉBAT (MICROCOSMIQUE) du moment qui agite les rédactions (papier) serait donc de siffler la fin de la récré pour les rédactions sur Twitter (1). Admettons que le proviseur de la presse existe (coucou) et qu’il distribue les bons et les mauvais points. En tant que délégué de ma classe, je vais donc donner mon point de vue, en espérant qu’il intéressera tout autant les lecteurs que le proviseur.

Donner des règles figées et écrites n'a pas grand sens pour Slate.fr. D'abord parce qu’à la rédaction, nous nous parlons très souvent, IRL, entre salariés (journalistes ou pas), de ce qu'on peut tweeter ou pas, «facebooker» ou pas, avec quel compte (perso ou collectif). Ensuite parce que nous sommes en permanente évaluation de nos pratiques, pointant nos erreurs et dérives éventuelles, étudiant les réactions qu’entraînent certains tweets. Bref, conscients des dangers de la décontextualisation d’un élément partageable de 140 signes.

Explorer les possibles

Nous sommes probablement l’une des rédactions les plus actives en France sur Twitter. Nous ne sommes pas les seuls, et les rédactions web (pure players ou pas) se posent régulièrement ces mêmes questions. J’espère que cela nous aide à comprendre comment l’outil et les pratiques évoluent. Et à répondre aux questions suivantes: à quoi sert Twitter? Comment peut-il nous aider à produire du meilleur journalisme? A qui appartient le compte Twitter d’un journaliste? En cas de procès pour diffamation par exemple, le directeur de la publication est-il le journaliste seul ou son directeur? Comment peut-il nourrir davantage les interactions entre journalistes et lecteurs? Un exemple récent: comment ce tweet a donné lieu à ce dossier.

Nous réfléchissons parfois aussi à traiter des sujets uniquement via Twitter: est-ce qu’un sujet mérite qu’on en parle, et si oui, comment? En faire un simple résumé, un article plus construit, ou simplement relayer l’information via un simple tweet.

Se donner des limites alors que l’on débute tout juste —Slate.fr a deux ans et demi, la moitié de l’âge de Twitter— ne permet pas d'exploiter ce que les réseaux sociaux offrent déjà comme possibilités, et d'explorer ce qu'ils vont offrir dans les mois à venir. C’est une des principales raisons qui font que je suis opposé à une charte écrite sur l’utilisation des réseaux sociaux, qui serait gravée dans le marbre –ce qui n’empêche pas de suivre des règles de déontologie journalistique.

Foncer tête baissée dans la moindre innovation technologique? Non. Raconter n'importe quoi sur les réseaux sociaux? Non plus. Mais se poser les questions d'éthique et de déontologie sur tel ou tel outil sans les utiliser, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Que des journalistes souhaitent édicter des règles alors qu'eux-mêmes ne sont pas utilisateurs, les découvrent tout juste (croyant au passage maîtriser et comprendre le dragon) ou n'en comprennent pas l'intérêt pour leurs pratiques éditoriales quotidiennes, me laisse perplexe.

Ne pas être stupide

Il existe des règles de base dans ce métier, qui sont censées être justement partagées par tous les journalistes professionnels. Des règles attachées à nos contrats de travail, parfois renforcées par des chartes propres aux titres (2). Pourquoi écrire une charte pour rédiger sur les réseaux sociaux alors que ces règles suffisent à régler probablement 99% des questions que posent Twitter (et au-delà du site de micro-blogging, les autres réseaux sociaux comme Facebook, mais aussi Tumblr, Quora, Foursquare, Google+…)?

Modernisons-les en suivant les bons conseils de la presse anglo-saxonne listés par Alice Antheaume qui font davantage appel au bon sens qu’à un verrouillage de la pratique: ne pas être stupide, se comporter sur Twitter —et en ligne de façon générale— comme dans la vraie vie, etc.

Je comprends bien sûr la nécessité pour certains titres de rappeler quelques règles communes, comme de ne pas dévoiler une information en public lorsque l’on travaille pour une agence de presse, qui fournit des informations à des abonnés payants, et quand on est un média international, avec plusieurs milliers de journalistes éparpillés dans le monde, et dont le métier est de délivrer des «breaking news».

Ce n’est pas le cas de Slate. Qui est d’ailleurs un cas à part. Sa rédaction est réduite (c’est aussi pour cela que nous avons la capacité de réviser nos pratiques au fur et à mesure), et fait appel à de nombreux contributeurs extérieurs, journalistes ou pas, qui n’ont pas que Slate comme employeur. Une règle sur l’utilisation des réseaux sociaux à Slate pourrait-elle être contraire à une pratique ailleurs? Comment arbitrer? Sur quel fondement?

Il est important de rappeler que le temps où les journalistes entraient dans certains titres comme certains entraient en religion est révolu. Pas par manque d’engagement de la part des jeunes journalistes, mais parce que la précarité a probablement rompu une partie de ce lien. Demander à des jeunes journalistes, qui multiplient les stages, les CDD, les piges, d’être «corporate» sur les réseaux sociaux, c’est compliqué.

Oui, nous ne sommes pas toujours sérieux...

L'intérêt de Twitter ou Facebook est aussi de rapprocher les journalistes des lecteurs. De nous montrer tels que nous sommes, libérés d’une part de fantasme, un peu plus transparents, un peu plus ouverts aux suggestions de ceux qui nous lisent. Parfois, on reproche à certains journalistes leur ton, pas toujours très sérieux, sur les réseaux sociaux.

Je revendique personnellement cette part de légèreté et la liberté proposée aux journalistes de Slate, qu’ils soient salariés en CDI, ou contributeurs réguliers. Et je pousse les journalistes de Slate à faire de même. C’est à mon avis la règle de base: parce qu’ils font tomber une des barrières entre le journaliste (et tout producteur de contenus, qu’il soit auteur d’un simple tweet ou posteur d’un lien) et ses lecteurs, ces 140 signes sont des moteurs à discussion, et sont, avec Facebook, une merveilleuse façon de tisser une relation presque individualisée avec les lecteurs.

Tweeter trop «sérieux» n’engage pas cette relation nouvelle. Cela ne veut pas dire qu’une écriture concise et incitative, telle qu’elle se pratique sur Twitter, est contraire aux bonnes pratiques journalistiques. Un style désincarné va à l’inverse des pratiques les plus innovantes sur Twitter et nous renvoie au formatage qui est peut-être une des raisons de la désaffection de la presse aujourd’hui. Ce n’est pas par hasard si la plupart des comptes des sites d’infos sont désormais tenus par un humain et plus par un robot. Reste que certains tweets sont d'une rare vacuité, sans aucun intérêt, et il est légitime de se demander si l'étalage de la banalité ne décredibilise le travail journalistique.

... mais nous sommes responsables

Je revendique aussi le droit à l'erreur quand je tweete. Il s'agit ensuite de pouvoir les assumer, de reconnaître ces erreurs, y compris publiquement, et surtout de continuer d'apprendre. Mais c’est déjà le cas dans les rédactions web, qui ont appris il y a maintenant longtemps comment gérer, modifier, corriger, de façon transparente pour le lecteur. Vive la récré!

Johan Hufnagel
(@johanhufnagel sur Twitter)

(1) Que je pourrais sous-titrer par «Quand les journalistes du papier veulent donner des leçons d’éthique aux journalistes de leurs rédactions web». Retourner à l'article

(2) Des pratiques contraires à ces règles de base sont courantes dans les rédactions et donnent rarement lieu à un rappel à l'ordre, encore moins à sanction. Retourner à l'article

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