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Quand la France régnait sur la Syrie

Le général Gouraud inspecte les troupes à cheval à Maysalun, le 24 juillet 1920 / domaine public via Wikimedia Commons

Le général Gouraud inspecte les troupes à cheval à Maysalun, le 24 juillet 1920 / domaine public via Wikimedia Commons

Il y a 91 ans, le 25 juillet 1920, l’armée française entre à Damas. Munie d’un mandat de la Société des Nations, elle doit conduire la Syrie à l’autodétermination et veiller à l’intégrité du territoire. Mais c’est au morcellement du pays qu’elle va procéder. Et les Syriens s’en souviennent…

CE QU'ILS PENSENT DE LA FRANCE? Faruk résume parfaitement l’état d’esprit de ces jeunes Syriens qui manifestent courageusement depuis le mois de mars:

«Mon grand-père était fier de s’être débarrassé des Français, d’avoir fait la révolution et d’avoir gagné l’indépendance; mon père, lui, était reconnaissant à la France d’avoir influencé les lois et la Constitution. J’ai grandi avec ces deux discours-là: le premier à l’école, le second à la maison. Alors, aujourd’hui quand Bachar el-Assad agite l’épouvantail extérieur, le risque de chaos, et ranime discrètement le souvenir du mandat français, c’est complètement artificiel et à côté de la plaque. Nous, ce qui nous préoccupe, c’est le chômage et la démocratisation de notre pays, l’ennemi c’est le régime syrien, d’abord et avant tout.»

La Première Guerre mondiale vient de s’achever. Les vainqueurs se partagent les dépouilles de l’empire ottoman. Aux Britanniques, reviennent la Palestine et l’Irak; aux Français, le Mont Liban et la Syrie.

Dans un premier temps, la population syrienne est plutôt enthousiaste d’en avoir fini avec le joug ottoman et le mandat que la Société des Nations confie à Paris en avril 1920 est plutôt rassurant: la France «est chargée de  mener la Syrie à l’autodétermination politique, c'est-à-dire à l’indépendance,  dans les plus brefs délais  et de protéger son intégralité territoriale», décrit Christian Velud, maître de conférences en Histoire à l’Institut d’Etudes politiques de Lyon.

L'Occident sûr de son bon droit

Mais dès juillet de la même année, c’est bien de «l’instauration musclée d’une pax francorum» qu’il convient de parler. L’armée française, avec à sa tête le général Gouraud, anéantit sans difficulté la résistance héroïque des troupes syriennes à Maysalun, puis pénètre à Damas. Elle y restera vingt-six ans.   

«Ce début dramatique de l’expérience mandataire française en Syrie allait faire figure de symbole. Pour les foules arabes, la prise de Damas, tout à la fois cité millénaire, ville impériale, sanctuaire et gardienne de l’identité arabe, cause une immense émotion. Pour les Français, c’est une revanche, celle d’un Occident chrétien sûr de son bon droit au lendemain de la Première Guerre mondiale», analyse Christian Velud.     

Jeune officier des renseignements français à Damas en 1929, Pierre Rondot (le père de Philippe), fait un jour remarquer à l’un de ses supérieurs qu’«en acceptant d’être mandataire de la SDN au Levant, la France a (…) renoncé à (...) l’usage souverain de la force, et accepté d’accomplir une tâche d’éducation politique. De ce fait, si le peuple syrien n’accepte qu’à contrecoeur d’être l’objet de cette mission, ne sommes-nous pas dans une impasse?» Réponse résumée de son interlocuteur, le général Vallier: «Vous avez raison mais il faut crâner.» (Syrie 1929, itinéraire d’un officier in Damas, revue Autrement, 1993).

La «faute originelle»

Il  sera souvent reproché aux Français d’avoir tenté d’exporter en Syrie le modèle de ses protectorats tunisien et marocain. Mais pour autant, les Syriens ne gardent pas de la colonisation française un souvenir traumatique analogue à celui  des Africains du Nord. Cela dit, «aujourd’hui encore lorsque les Syriens se positionnent vis-à-vis des Occidentaux, ils en reviennent à la politique mandataire et à la façon dont les Français ont favorisé les regroupements ethno-communautaires et prôné un découpage du territoire», explique Barah Mikaïl, directeur de recherches à Fride (Madrid).

Ancien diplomate en poste en  Syrie, Ignace Leverrier confirme:

«“Si on en est là aujourd’hui, c’est parce qu’on a été occupé et divisé”, voilà ce que disent certains Syriens. Le mandat français, c’est la faute originelle, en quelque sorte! Et en période de crise, l’argument ressort plus fort encore.»

Faire allusion au  mandat français est évidemment d’actualité. Lorsqu’aujourd’hui le pouvoir syrien brandit l’épouvantail de la division fomentée par l’étranger, ce n’est pas complètement théorique puisque le mandat français a morcelé le pays, encouragé les mouvements régionalistes, imaginé plusieurs Etats, éphémères, sur des bases ethniques (Alaouites, Djebel druze); et surtout créé le Liban, littéralement séparé de la Syrie.  Lorsque Bachar el-Assad évoque le risque du chaos, c’est aussi cette mémoire collective qu’il titille.   

Les trois reproches faits aux Français

«Mais pour l’essentiel, résume Christian Velud, les Syriens font trois reproches au Mandat français: de ne pas avoir ratifié le traité franco-syrien d’indépendance de 1936, d’avoir donné le Sandjak d’Alexandrette en 1939 aux Turcs en échange de la neutralité de ces derniers, et enfin les promesses d’indépendance non tenues des années 1940.»

Arrive 1945, l’affrontement entre Syriens et Français va conduire ces derniers à bombarder Damas et causer plusieurs centaines de morts. Et c’est le départ des Français, le 17 avril 1946, qui donne sa date à la fête nationale syrienne et conduit le pays à l’indépendance.

Pourtant, au cours d’un dîner ou d’une rencontre amicale, il n’est pas rare d’entendre des Syriens dire que les Français sont «partis trop tôt»! Car à partir de 1925, les civils français ont pris le pas sur les militaires pour administrer eux-mêmes le pays. Ils mènent une politique plus libérale, instaurent des élections libres, réforment le système judiciaire et introduisent la laïcité.

Mais ils quittent le pays avant que ces institutions soient réellement ancrées dans le pays. Alors, durant les périodes les plus autoritaires du régime, certains Syriens non sans humour et autodérision se prenaient parfois à regretter que le «travail n’ait pas été achevé».

S’il y a un point en tout cas sur lequel Bachar el-Assad est bien d’accord avec ses anciens protecteurs, quoiqu’il en dise, c’est celui-là:

«Pour son bonheur, le peuple syrien doit comprendre que s’il bouge, il sera de nouveau frappé. Ce peuple doit être mené comme un cheval bien dressé, qui portera son cavalier à merveille, mais si on lui cède à tort, le videra et ira se fracasser les membres dans le fossé…» 

Des propos tenus par le dictateur syrien? Pas du tout! Ils sont signés d’un général français: Gaston Vallier, l’homme qui a mâté les insurgés de 1925.

Ariane Bonzon

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