Sports

Pourquoi vous ne savez pas nager la brasse comme aux Mondiaux

Yannick Cochennec, mis à jour le 24.07.2011 à 9 h 10

Parce qu'elle est très codifiée et très technique.

Jim Piper aux Mondiaux de 2005. REUTERS/Michael Dalder

Jim Piper aux Mondiaux de 2005. REUTERS/Michael Dalder

LA BRASSE EST LA NAGE LA PLUS RÉPANDUE des quatre nages sportives, même si elle n’est pas médiatiquement la plus en vue. Les championnats du monde de natation en grand bassin, qui se déroulent à Shanghai du 24 au 31 juillet, ne vont pas échapper pas à la règle en soulignant sa relative discrétion. La faute, peut-être, à l’absence de remous.

Pourtant, observez la mer depuis la plage ou avant de plonger dans le bassin de votre piscine municipale. Il est probable que vous verrez plus d’adeptes de la brasse que de la nage libre (crawl) et davantage encore que de dossistes ou de pratiquants du papillon, cette dernière espèce étant très rare dans les bassins et relativement haïe, il faut bien le dire, dans nos espaces nautiques si réduits où leurs amples mouvements bouillonnants ont vite fait de semer la panique et le désordre au milieu de la cohue habituelle.

La brasse est populaire parce que c’est la nage qui permet de prendre son temps, de musarder en toute tranquillité, de contempler l’horizon et même de discuter entre soi à la plus grande rage de ceux qui pratiquent une nage plus sportive et ne supportent pas ces bouchons constitués de deux brasseurs bavardant côte à côte dans une ligne d’eau.

La brasse est la plus lente de toutes, et d’assez loin. Les différents records du monde le démontrent avec netteté. Chez les hommes, le Brésilien César Cielo détient ainsi le meilleur temps sur 100m nage libre avec 46”91 (1). L’Américain Michael Phelps reste le maître du 100m papillon avec 49”82. Son compatriote Aaron Peirsol domine le 100m dos avec 51”94. A la «traîne», l’Australien Brenton Rickard est le plus rapide de l’histoire sur 100m brasse avec 58’’58. Chez les dames, la barrière de la minute a été brisée dans toutes les disciplines à l’exception de la brasse où l’Américaine Jessica Hardy conserve la meilleure marque avec 100m avalés en 1’04”45.

Au-delà de son aspect paisible, la brasse est appréciée aussi, et peut-être surtout, car contrairement aux trois autres, elle ne vous force pas à immerger votre tête sous l’eau. Enfin, c’est ce que vous croyez. Car sachez-le: si vous ne mettez pas la tête dans l’eau, cela veut dire que vous ne savez tout simplement pas nager la brasse.

Contrairement à la pensée collective, la brasse est, en effet, la nage la plus difficile et la plus contraignante sur le plan technique comme le confirme Hugues Duboscq, trois fois médaillé olympique qui dit «soit on naît brasseur, soit on ne l’est pas». Et il suffit de se plonger dans les règlements de la Fédération Internationale de Natation (FINA) pour s’en rendre compte. Sept points y sont clairement détaillés et obligatoires pour les compétiteurs qui doivent tous les respecter sous peine de disqualification. Gare à la migraine ou à la prise de tête (et sans bonnet)!

1- A partir du début de la première traction de bras après le départ et après chaque virage, le corps doit rester allongé sur la poitrine et les deux épaules parallèles à la surface de l'eau.

2- Tous les mouvements des bras doivent être simultanés et dans le même plan horizontal sans mouvement alterné.

3- Les mains doivent être poussées en avant à partir de la poitrine, sous, sur ou au-dessus de l'eau. Les coudes doivent être sous la surface de l'eau, sauf pour la dernière traction. Les mains doivent être ramenées sur ou sous la surface de l'eau. Les mains ne doivent pas être ramenées au-delà de la ligne des hanches, sauf pendant la première traction après le départ et chaque virage.

4- Tous les mouvements des jambes doivent être simultanés et dans un même plan horizontal sans mouvement alterné.

5- Les pieds doivent être tournés vers l'extérieur pendant la phase propulsive du mouvement de jambes. Les mouvements du type «ciseaux», «battements» ou «dauphin» vers le bas ne sont pas autorisés. Briser la surface de l'eau avec ses pieds est autorisé si cela n'est pas suivi d'un mouvement vers le bas du type «dauphin».

6- A chaque virage et à l'arrivée de la course, le toucher doit se faire avec les deux mains simultanément soit au niveau de l'eau, soit au-dessus, soit au-dessous. Les épaules doivent rester dans le plan horizontal jusqu'à ce que le toucher ait été fait. La tête peut être immergée après la dernière traction de bras avant la touche; à condition qu'elle coupe la surface de l'eau à un certain point pendant le dernier cycle complet ou incomplet précédant le toucher.

7- Pendant chaque cycle complet constitué d'une traction de bras et d'un mouvement de jambes, dans cet ordre, une partie de la tête du nageur doit couper la surface de l'eau, sauf au départ et après chaque virage, où le nageur peut effectuer un mouvement de bras complètement en arrière vers les jambes et un mouvement de jambes en étant totalement immergé. La tête doit couper la surface de l'eau avant que les mains ne se tournent vers l'intérieur au moment de la phase la plus large de la seconde traction.

Il est donc probable que vous ne savez pas nager la brasse faute de respecter ces règles d’or d’une discipline qui est la plus surveillée de toutes par les juges nettement moins regardants pour les trois autres nages aux codifications plus simplifiées. Fin de vos illusions: n’imaginez pas rallier l’arrivée en nage indienne, c’est évidemment rigoureusement interdit!

La brasse, ou plutôt une variante de ce qu’elle est devenue aujourd’hui, a été probablement la première nage pratiquée ne serait-ce que parce qu’elle permet, on l’a dit, de progresser dans l’eau sans immerger la tête. Des personnages apparaissent ainsi dans des positions très proches de la brasse sur des peintures murales datant de 5.000 ans et retrouvées dans le désert de Kebir.

Alors que Platon avait dit que celui qui ne savait pas nager ne bénéficiait pas d’une bonne éducation, les Grecs avaient cependant ignoré la natation comme discipline olympique –elle fut admise à partir de 1896.

En fait, si la brasse est devenue la nage la plus exigeante sur le plan technique par le biais de ce corsetage réglementaire, c’est parce qu’elle a été attaquée tout au long de son histoire par des inventeurs de toutes sortes et qu’elle a donc dû se protéger.

Elle a donné naissance à la fois à la nage libre au milieu du XIXe siècle et au papillon qui a failli entraîner sa disparition pure et simple il y a moins de 100 ans. Le dos est apparu, lui aussi, au cours du XIXe siècle et est passé progressivement d’un dos brassé, toujours très prisé par les personnes âgées, à un dos crawlé sous l’impulsion de l’Américain Harry Hebner, le premier, en 1912, à utiliser un retour alternatif des bras qu’il gardait tendus sous l’eau lors de la phase de propulsion.

Créée en 1908, la FINA a d’abord officialisé trois nages, la brasse, le crawl et le dos jusqu’au moment où la brasse a failli être dévorée par un «monstre» aux deux ailes: le papillon.

Jusque-là, la brasse était à l’image de la nage libre, c’est-à-dire livrée à toutes les expérimentations, ne faisant pas notamment du retour des bras en immersion une obligation réglementaire. L’Allemand Erich Rademacher s’engouffra dans ce vide juridique pour introduire, en 1926, des mouvements aériens dans la partie finale de ses courses. Il finissait les derniers mètres en ramenant les bras par-dessus l’eau lors d’un sprint au cours duquel il coiffait généralement ses adversaires au poteau.

Au fil de temps, une nage hybride finit par s’imposer avec des nageurs qui choisissaient de donner des coups d’accélérateurs selon la technique initiée par Rademacher tout en reprenant leur souffle et en revenant à une brasse plus classique pendant une partie des courses. Si bien que la brasse ne ressemblait plus à rien. Le terme papillon commença à émerger au début des années 30.

En 1946, la FINA tapa du poing sur la table et exigea l’usage d’un seul style de nage par les compétiteurs qui devaient opter soit pour la brasse classique, soit pour la brasse papillon.

Jusqu’à la décision finale intervenue en 1953 de séparer les deux nages, le papillon devenant nage à part entière lors des Jeux olympiques de Melbourne en 1956 avec une réglementation moins stricte comparativement à celle la brasse.

Le meilleur brasseur actuel est Japonais et s’appelle Kosuke Kitajima, premier homme deux fois double champion olympique sur les deux distances, 100m et 200m, à Athènes et Pékin en 2004 et 2008. Sa technique de glisse est jugée comme la plus parfaite de l’histoire. Il ne vous reste plus donc qu’à l’admirer et la copier. Mais on vous conseillera de prendre d’abord une leçon à l’image de celle-ci pour devenir d’abord un vrai brasseur, ce que vous n’êtes sans doute pas, au risque de nous répéter.

Yannick Cochennec

(1) Contrôlé positif à un produit diurétique, Cielo pourra tout de même participer aux Mondiaux. Retourner à l'article

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