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Google nous fait-il perdre la mémoire?

Emmanuel Daniel, mis à jour le 22.07.2011 à 15 h 40

Une étude américaine conclut que les internautes utilisent les moteurs de recherche comme une mémoire externe, réduisant ainsi leurs efforts de mémorisation.

Démonstration du jeu No Brainer d'Hasbro. REUTERS/Ray Stubblebine-Hasbro/Handout

Démonstration du jeu No Brainer d'Hasbro. REUTERS/Ray Stubblebine-Hasbro/Handout

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L’ÉCRIVAIN NICHOLAS CARR s’était déjà demandé si Google nous rendait stupide, les scientifiques s’interrogent désormais sur l’influence des moteurs de recherche sur notre mémoire. L’étude de Betsy Sparrow de l’université de Columbia, révélée par le magazine Science, met en avant le fait que l’internaute fait moins d’efforts de mémorisation quand il sait qu’il pourra retrouver l’information par la suite.

Elle démontre également que quand il ne connaît pas la réponse à une question, il se tournera quasi systématiquement vers un moteur de recherche. C’est ce qu’on appelle le «réflexe Google». Cela ne veut pas dire pour autant que l’utilisation de ces outils altère notre capacité de mémorisation.

L’étude oublie de préciser que les moteurs de recherche renvoient souvent vers des sites comportant des éléments de texte, des photos, du son… Ces multiples supports facilitent la mémorisation car ils sont plus susceptibles de toucher les différents types de mémoires (visuelle, auditive, motrice…).

Une mémoire adepte du tri sélectif

La mémoire n’étant pas infaillible, le cerveau n’est pas capable de tout enregistrer machinalement. Ainsi, on retient plus facilement ce qui nous intéresse et ce qui nous affecte personnellement. Personne n’est à l’abri d’oublier le nom du Premier ministre serbe ou la date d’anniversaire de son cousin issu de germain.

À l’inverse, il est plus simple de se souvenir de la composition complète de son équipe sportive favorite. Une information est donc mémorisée différemment selon l’impact émotionnel qu’elle provoque. La stimulation cognitive qui en découle crée des connexions entre les neurones, mécanisme indispensable à la mémorisation.

Notre capacité de stockage d’informations n’étant pas infinie, le cerveau opère un tri sélectif. Internet ne fait que démultiplier le nombre d’informations accessibles. En trois clics, on peut écouter le dernier hit d’un groupe punk underground islandais ou connaître le classement de la ligue d’échecs soudanaise.

Face à cette abondance de données, le cerveau fait des choix. La mémorisation étant une question de motivation, on fait par conséquent moins d’efforts pour retenir une information que l’on pense pouvoir retrouver.

Notre cerveau et ses aide-mémoires

Si, comme l’étude le montre, il est probable que l’on retienne moins bien une information disponible sur Google, cela ne veut pas pour autant dire que l’on oublie tout ce que l’on apprend.

Une partie du souvenir reste gravée dans notre inconscient. L’autre nous permet de retrouver le chemin vers cette «mémoire externe». Ainsi le cerveau, plutôt que de retenir le contenu d’une bibliothèque, apprendra la méthodologie pour accéder à un passage précis dans un livre. L’étude n’explique pas si la mémoire fonctionne de la sorte par paresse, par simplicité ou sous l’impulsion d’un mécanisme plus ancien.

Pourtant ce phénomène n’a pas été inventé par Google. L’homme n’a eu de cesse de se faire aider pour consolider sa mémoire. Dans l’Antiquité, on s’appuyait sur notre entourage pour rafraîchir notre mémoire. Les sources d’information étant rares, cela incitait le cerveau à mémoriser en interne.

Avec Gutenberg et l’arrivée de l’imprimerie, les livres désormais disponibles chez soi ou à la bibliothèque ont rendu le stockage en interne de certaines données superflu.

Le numérique et les nouveaux médias n’ont fait qu’offrir à notre mémoire de nouvelles capacités de stockage extérieures sur lesquelles s’appuyer. Aujourd’hui, au lieu d’ouvrir un dictionnaire ou une encyclopédie, on ouvre une page web pour se remémorer une définition, une date, un nom.

Google, rien de plus qu’un bibliothécaire mondialisé

Les moteurs de recherche ne sont qu’un outil supplémentaire à disposition de notre mémoire, comme l’étaient les bibliothécaires avant eux.

De la même façon, la calculatrice scientifique a remplacé les équations à trois inconnues. Plutôt que de retenir le fastidieux calcul, le cerveau préfère se rappeler de la façon dont on utilise la machine. Il retient la méthodologie pour arriver au même résultat en faisant moins d’efforts.

Ainsi, si les conclusions de l’étude s'avèrent peu surprenantes, elles confirment néanmoins la capacité d’adaptation de notre mémoire (la plasticité du cerveau) et l’ancrage de Google dans notre quotidien. Betsy Sparrow et ses associés précisent par ailleurs qu’à ce stade, il est encore trop tôt pour juger d’un impact substantiel de Google sur le cerveau.

La sophistication de l’algorithme de Google ne fait que rendre l’information plus facilement accessible. Les moteurs de recherche n’altèrent donc pas notre capacité de mémorisation. Notre cerveau s’adapte juste à ce nouvel outil, comme il l’a déjà fait par le passé.

Emmanuel Daniel

L’Explication remercie Bernard Lechevalier (professeur de neurologie, praticien hospitalier, chercheur en neuropsychologie [Inserm], membre de l'Académie de médecine), Anne-Marie Ergis (professeur de neuropsychologie du vieillissement, Laboratoire de Psychologie et de Neuropsychologie Cognitives, Université Paris Descartes), Alain Lieury (professeur émérite de psychologie cognitive à l’université Rennes 2) et Philippe Amouyel (Directeur général de La Fondation nationale de coopération scientifique Maladie d’Alzheimer et maladies apparentées).

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