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Quand l’homosexualité était une maladie

Jay Kobayashi et Bradley Erickson avant leur prestation de patinage artistique i

Jay Kobayashi et Bradley Erickson avant leur prestation de patinage artistique inspirée de «Broke Back Mountain» lors des Gay Games VII de Chicago en 2006. REUTERS/John Gress

Alors que cette année la gay pride a rassemblé plus de 500.000 personnes à Paris, l’homosexualité était encore considérée comme une pathologie psychiatrique il y a moins de 20 ans.

Pour «guérir» l’homosexualité, une association de médecins allemands proposait en juin denier un traitement homéopathique. Tollé général: comment en 2011 peut-on encore considérer l’homosexualité comme une pathologie? Il suffit de regarder pas très longtemps en arrière: c’était encore le cas en France il y a une vingtaine d’années. Pour voir à quel point le statut des homosexuels a évolué, il suffit de mettre leurs luttes en perspective: aujourd’hui, les militants gays militent pour le droit au mariage ou à l’adoption, mais il y a 30 ans, leurs revendications concernaient la dépénalisation et la démédicalisation de leur sexualité réprimée par le code pénal et stigmatisée par la médecine.

Considérée comme une pathologie psychiatrique jusqu’en 1973 aux USA et jusqu’en 1992 en France, l’homosexualité avait sa place dans un diagnostic au même titre que le schizophrénie ou la dépression. Retour sur l’histoire d’une «maladie» qui a amené la psychiatrie à se remettre en question.

Et l’homo est devenu un malade mental

Comprendre la disparition de l’homosexualité comme pathologie nécessite de revenir à la création de ce diagnostic. Malick Briki, psychiatre, a consacré sa thèse à la «dépsychiatrisation» de l’homosexualité:

«Aux origines, les sexualités étaient régies par la religion. Toutes les sexualités hors procréation étaient considérés comme des pêchés et étaient punies par la loi que ce soit la sodomie, la masturbation ou encore le coït interrompu. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la médecine en pleine essor s’empare de la question de la sexualité.»

On assiste alors à un boom des études sur la masturbation, la sodomie, la pédérastie ou l’uranisme. Le terme d’homosexualité est popularisé par un médecin aliéniste, Richard von Krafft-Ebing, dans son best-seller «Psychopathia sexualis» paru en 1886 dans lequel il intègre l’homosexualité à la théorie de la dégénérescence.

Selon cette théorie, les «maladies mentales» les plus diverses se transmettent de façon héréditaire: si votre mère est alcoolique et votre père monomaniaque, vous avez de grandes chances de devenir homosexuels, criminels ou encore masturbateurs. L’homosexualité est donc considérée comme acquise dès la naissance. On passe alors de la vision criminelle d’un vice à la vision médicale et psychiatrique d’une «maladie». Puis la psychanalyse est passée par là.

Un comportement pervers 

Freud s’est beaucoup intéressé à la sexualité en générale et à l’homosexualité en particulier. Il rejette d’emblée la théorie de la dégénérescence: la sexualité quelle qu’elle soit s’acquiert. Si pour lui ce n’est pas une maladie, Freud ne valide pas pour autant l’homosexualité comme un comportement sexuel normal, c’est un comportement pervers au sens d’inhabituel.

Plusieurs théories freudiennes viennent expliquer l’acquisition de l’homosexualité: la non résolution du complexe d’Oedipe, ou encore la fixation à des stades précoces de développement (stade orale, stade anal) seraient la cause de cette orientation sexuelle. «Mais si les travaux de Freud visaient aussi à “dépsychiatriser” l’homosexualité, ses successeurs ont transformé les théories du maître et leur ont donné une connotation moralisatrice et rigide», remarque Briki. «L’homosexualité va donc continuer à être définie comme une maladie mentale».

D’abord considérée comme un vice, l’homosexualité est traitée par une hygiène morale et physique irréprochable, ainsi que par la lecture de la bible. «Il y avait l’idée d’une sorte de purification : autant dire que ça ne marchait pas trop», souligne Briki.

Puis lorsque c’est devenue une maladie, d’autres méthodes beaucoup plus radicales ont été utilisées:  castration chimique ou chirurgicale, lobotomie frontale ou encore électrochocs. La «thérapie par aversion» a été pratiquée jusque dans les années 1970 aux USA. Elle visait à provoquer un effet désagréable devant un stimulus sensé être agréable et à le supprimer par un réflexe pavlovien. Les sujets visionnaient des images de porno gay et en cas d’érection recevait des électrochocs. Un peu comme dans «Orange mécanique»  ou dans un style plus grotesque comme dans «Human Nature» de Michel Gondry.

L’homosexualité est-elle un diagnostic ?

Dans les années 1960-1970, la psychiatrie est la cible de nombreuses critiques. S’inspirant notamment des idées de Foucault, l’antipsychiatrie soutient que la maladie mentale est un mythe, que la psychiatrie n’est qu’un auxiliaire de l’état qui sert à contrôler les individus non conformes. Ken Kesey écrit en 1962 le brûlot antipsychiatrique «Vol au-dessus d’un nid de coucou» adapté au cinéma par Milos Forman.

Cette remise en question pousse les psychiatres américains à redéfinir de façon plus rigoureuse leurs diagnostics et les amène à établir la classification américaine des maladies mentales (DSM). Basée sur des études statistiques, permettant des diagnostics plus fiables et uniformes d’un bout à l’autre des USA, cette classification a révolutionné l’histoire de la psychiatrie moderne.

Parallèlement le lobbying gay se développe et des militants multiplient les opérations «coup de poing»  lors des congrès de l’Association des Psychiatres Américains (APA). C’est dans ce contexte houleux qu’est organisé en 1973 un débat au sein de l’APA ayant pour thème «l’homosexualité est-elle un diagnostic?».

Les arguments des «pro-psychiatrisation» reprennent les théories freudiennes et restent dans la lignée des psychiatres de la fin du XIXe siècle, bienveillants mais pathologisants: il faut traiter et ne plus punir. Ils crient à la manipulation politique, dénoncent les pressions du lobby gay et l’absence d’avancées scientifiques en faveur du retrait du diagnostic. 

De leur côté, les «anti-psychiatrisation» critiquent le manque de certitude scientifique accompagnant le diagnostique d’homosexualité. «Il n’y avait pas de théorie scientifiquement valable pour classer l’homosexualité au rang de pathologie: quelques cas cliniques isolés et des théories qui n’avaient rien d’empirique avaient servi de paradigme scientifique aux psychiatres pendant plus d’un siècle», souligne le Dr. Briki.

«L’homosexualité ego-dystonique»

Après un débat très médiatisé, le terme «homosexualité» est retiré de la classification américaine des maladies mentales à l’issue d’un scrutin réunissant plus de 10.000 psychiatres qui ont voté à 58% de voix pour et 37% de voix contre. L’homosexualité, si elle n’est pas reconnue comme sexualité normale, est en partie abandonnée comme diagnostic et  remplacée dans le DSM par le diagnostic «d’homosexualité ego-dystonique», c’est-à-dire en désaccord avec les valeurs propres de la personne et donc susceptible de mener à une souffrance psychique. Comme les paraphilies (fétichisme, exhibitionnisme, sadomasochisme), l’homosexualité n’est donc considérée comme pathologique que lorsque la personne en souffre et cherche à changer de sexualité.

«Mais qu’est ce qui faisait souffrir les homosexuels qui consultaient?», s’interroge Briki. Leur homosexualité ou les préjugés qui l’entouraient, renforcés par le diagnostic d’homosexualité? En fait, ces personnes souffraient surtout de l’opprobre jeté sur eux par la société et les autorités médicales.» L’homosexualité ego-dystonique est finalement supprimée en 1987 du DSM.

En France, les psychiatres se référaient à cette période plutôt à la Classification Internationale des Maladies (CIM) de l’OMS qui conserve l’homosexualité comme diagnostic jusqu’en 1992. Si l’homosexualité est dépénalisée en 1982, après l’élection de François Mitterrand, elle reste donc une pathologie jusqu’en 1992. Elle est remplacée ensuite par «trouble sexuel ego-dystonique». Même s’il est très peu utilisé, il reste un diagnostic possible encore aujourd’hui. Pourtant elle n’est plus une maladie mentale depuis longtemps pour le grand public.

«L’homosexualité n’aurait jamais dû être répertoriée comme une maladie, la considérer comme telle c’était stigmatiser les homosexuels», rappelle Briki. «Ce diagnostic a renforcé l’homophobie. L’homophobie peut-être sociale, familiale ou intériorisée par les homosexuels ce qui les amène à se rejeter eux-mêmes et peut conduire à la dépression de soi voire à des tentatives de suicide.»

Le taux de suicide chez les jeunes homosexuels reste aujourd’hui encore beaucoup plus élevé que chez les jeunes hétérosexuels.

Clément Guillet 

Référence: Psychiatrie et homosexualité. Malick Briki. Presse universitaire de Franche-Comté.

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