Culture

Bruce Lee, le dragon sur le grill

Eva Bester, mis à jour le 12.08.2011 à 9 h 12

Ce n'est pas parce qu'il est parfait qu'on n'a pas le droit d'écorner le mythe.

© BRUCE LEE ENTERPRISE

© BRUCE LEE ENTERPRISE

CORPS PARFAIT, maîtrise totale de son art martial, modèle de vertu, famille parfaite et heureuse, mode de vie sain et équilibré… Bruce Lee, décédé il y a 38 ans, en devient presque ennuyeux. Est-il vraiment cet homme parfait à l’asexualité d’icône sainte? N’est-il jamais agaçant, capricieux ou puéril? Personne n’a-t-il jamais eu envie de le gifler? Alors qu’une énième parution consacrée à Bruce Lee le porte aux nues, nous, pauvres frères humains de la plèbe, croulant sous le poids de notre imperfection et de notre existence ratée, sommes-nous en droit de nous interroger sur la perfection de la légende du Jeet Kune Do, l'acteur génial et devenu icône en 4 films et demi? Essayons de le faire tomber de son piédestal.

C’est un sale gosse

Enfant, Bruce Lee n’a rien d’un petit sage zen. Il est fâché contre l’existence et se venge sur son prochain. Mais pourquoi est-il si méchant? Bruce Lee naît le 27 novembre 1940 à San Francisco, et si l’on se réfère au gaudriolant best-seller d’Emile Cioran, De l’inconvénient d’être né, c’est déjà largement suffisant pour être énervé.

Sans imaginer les confidences qu’il aurait pu faire sur le divan, à sa naissance, il est immédiatement baptisé par sa mère «Lee Jun Fan», c’est-à-dire «retour au pays». Avec un surnom aussi branché, on peut comprendre qu’il passera sa vie à frapper des gens. Entrent ensuite en compte plusieurs conflits possibles vis-à-vis de son identité. Son père bouddhiste est un célèbre acteur d’opéra chinois qui fume régulièrement de l’opium et sa mère, en plus d’être catholique, a des origines allemandes.

William Cheung, le président de la World Wing Chun Kung Fu Association, et ami d’enfance du petit dragon, se rappelle avec émotion et bienveillance de la maigreur, du teint pâle et des pieds très cambrés de Bruce qui lui donnaient la «démarche chaloupée d’un chameau» et lui rendaient très difficile le fait de s’accroupir. Possibles complexes? Certes, mais ce n’est pas tout: Christophe Genet raconte que Bruce Lee, qui a passé toute son enfance à Hong Kong, débarque à San Fransciso en 1959, est réformé en 1963 et échappe à la guerre du Vietnam pour cause de «malformation intime». On ne sait pas ce que ça veut dire, mais on peut imaginer qu’un tel cocktail (surnom de polar SAS, pieds cambrés, démarche de chameau et malformation intime) ne constitue pas la meilleure base pour être en paix avec soi-même.

Dès son plus jeune âge d’ailleurs, le chétif futur guerrier est connu pour ne jamais rester en place. Ses innombrables disputes et bagarres de rue le forcent sans cesse à changer d’école. Par ordre croissant de dangerosité: c’est un mauvais élève, il jette fréquemment des boules puantes sur son prochain (notamment sur les musiciens de l’orchestre pendant les spectacles de son père, qui ne peuvent bouger), vole comme une fripouille et fait partie d’un gang (Junction Street, les huit tigres). 

Pour se canaliser et parce que son âme de combattant se manifeste très tôt, il s’inscrit dans le cours du célèbre maître de Kung-fu Wing Chun Yip Man. Hélas, comme le maître a toujours refusé d’enseigner ses secrets aux étrangers (rappelez-vous, la mère aux origines allemandes), ses élèves font pression et Bruce est exclu du cours. (Dans sa mansuétude, Yip Man chargera quand même son élève William Cheung de poursuivre l’instruction du jeune Bruce Lee).

Avant de vous indigner de ce terrible rejet, sachez que Bruce peut être très agaçant pour ses petits camarades qui se font fréquemment insulter ou même frapper par le dragon pendant les cours. De plus, il arrive souvent en avance devant chez Yip Man et affirme aux autres que le cours est annulé, afin d’être seul avec le maître.

Un provocateur arrogant

En plus de son côté petite frappe, Bruce a le don de tenir des propos irritants à bon escient. Certes, il va toujours au bout de ses projets et il est admirable, mais il a du mal à se remettre en question, continue de se brouiller avec les gens et ne fait aucune concession. Pas sûr qu’il soit facile d’être son pote si l’on a un peu d’orgueil. Bien sûr, Bruce est fondamentalement gentil et a un sens de l’humour très développé selon ses amis (quoique parfois un peu lourdingue paraît-il), mais avec lui, les rapports de force sont constants, même dans ses plaisanteries.

«Le tai chi est l’art martial le plus ridicule» ou encore (au sujet de son mépris des grades d’arts martiaux) «la ceinture ne sert qu’à tenir le pantalon» sont de sympathiques déclarations qui ne semblent avoir comme seul but que d’énerver les autres.

En 1970, lorsqu’il retourne à Hong Kong et rend visite à son ancien maître Yip Man pour lui manifester son respect infini, il ne peut s’empêcher de lui déclarer que le Wing Chun est trop limité par rapport au Jeet Kune Do qu’il a créé il y a peu. Bruce a peut-être raison, personne n’a jamais eu le dessus sur lui, mais la tolérance et la sagesse du guerrier ne conseillent-elles pas de ne jamais dénigrer ce à quoi on n’adhère pas?

Malgré sa maîtrise de philosophie, ses aphorismes peuvent aussi donner envie de lui dévisser la tête (mais dieu nous en garde, ou la lâcheté, enfin quelque chose de mystérieux nous en empêche).

Il est par exemple à l’origine de cette observation brillante:

«La vie est parfois plaisante et parfois déplaisante.»

Mais, aussi, de plusieurs déclarations à effet gueule de bois comme:

«Quel est l’opposé de l’existence? La réponse immédiate devrait être la non-existence. Pourtant ce n’est pas vrai. L’opposé devrait être l’anti-existence, de la même façon que l’opposé de la matière est l’antimatière.»

Ou encore:

«Le néant est ce qui vient se placer entre le ceci et le cela.»

Si personne ne se risque à contredire le dragon, les inconnus envieux ou sceptiques le défient en revanche fréquemment sur ses capacités. Dans ces cas-là, pensez-vous que Bruce décline l’affront, tel le sage chinois moustachu qui possède le secret de la vie? Que nenni! Il démarre au quart de tour et exécute sur l’insolent son fameux «One Inch Punch» (coup de poignet sans élan). Et la future victime, malgré le bouclier dont elle s’est munie à la demande de Bruce, s’écrase systématiquement contre un mur. Vous l’aurez compris, Bruce est un brin susceptible.

Sa vie privée équivoque

Bruce se marie avec la douce Linda Emery en 1964. Pendant 9 ans (Bruce meurt en 1973), ils donneront d’eux l’image de la famille parfaite en arborant un air de ravissement béat en toutes circonstances.

Linda est un peu la femme de l’ombre de notre héros, et ce dernier lui en est grandement reconnaissant. Dans une lettre publiée dans la presse hongkongaise en 1971, Bruce ne tarit pas d’éloges à son sujet:

«C’est la femme la plus gentille que je puisse rêver d’avoir. Lorsque j’arrive à la maison, après le travail, parfois totalement extenué, elle va jusqu’à m’enlever mes chaussures… c’est dire! Beaucoup doutent de pouvoir vivre en harmonie avec quelqu’un qui n’est pas du même pays ni de la même culture. Mais ma femme, quoiqu’Américaine, est en réalité très Chinoise! Non seulement elle se débrouille très bien en cantonais mais elle a même appris à cuisiner des plats chinois! Que rêver de plus?»

On imagine donc que Linda la femme au foyer a des journées remplies de rire et de divertissement en s’occupant de 2 enfants (Brandon et Shannon) et en regardant son mari s’entraîner 8h par jour, lire des livres d’arts martiaux, de philosophie et de bodybuilding. Est-ce condamnable? Doit-on pleurer dans les chaumières et protéger Bruce des hostiles féministes vengeresses? Certainement pas, ils étaient tous les deux heureux. Alors pourquoi Bruce Lee a-t-il eu le mauvais goût de mourir chez sa supposée maîtresse, l’actrice Betty Ting Pei?

Il est complètement narcissique

Très préoccupé par son apparence, c’est quand même grâce à elle qu’il suscite des réactions aussi émoustillées que:

«Lorsqu’il enlevait sa chemise, Dieu!, il ressemblait à Charles Atlas!» (Taky Kimura)

Ou encore:

«Bruce Lee retira sa chemise et je m’émerveillais à nouveau, comme à chaque fois que je voyais ce physique. Il avait muscles sur muscles.» (Chuck Norris)

Obsédé par sa forme physique, le champion de cha-cha-cha se gave de vitamines et de boissons protéinées, et se muscle en regardant la TV et en lisant.

Faisons donc une pause rafraichissante avec la recette de la boisson protéinée de Bruce Lee:

Dans un mixer, mélangez de la poudre de lait (non instantanée), de l’eau, des glaçons, 2 œufs (avec ou sans leur coquille), une banane, une cuillère à soupe de germes de froment, une cuillère à soupe de beurre de cacahuète, une cuillerée de levure, de l’inositol et de la lécithine (sous forme de granulés). Mixez le tout dans un rythme endiablé, c’est prêt! (Essayez maintenant de trouver ça bon).

Ingérable sur les tournages

Bruce excelle dans toutes ses prestations martiales mais n’est pas le compagnon le plus facile à vivre sur les tournages. Exigeant et anti-concession, il refuse systématiquement de casser de fausses planches en Balsa (il en veut des vraies qui fassent mal) et de porter des nattes de chinois, trouvant cela humiliant (les mandchoues forçaient les Chinois à les porter pour ressembler à des femmes).  

Ses conflits avec des membres d’équipes de tournage et ses pressions sont fréquents.

Dans les années 1960, (époque Frelon Vert) Bruce participe à un épisode de Batman dans lequel il doit perdre contre Robin. Hors de question de perdre pour le dragon orgueilleux! Les producteurs devront péniblement marchander un match nul.

Dans une émission de juillet 1972, Bruce se dispute avec Lo Wei, le réalisateur de Big Boss (et de La fureur de vaincre). Il l’insulte devant le public et la police doit intervenir pour éviter qu’ils ne se battent. Bruce quitte le plateau furieux en administrant un coup de pied à une chaise, qui sera projetée à 5 mètres avant d’éclater.

En 1973, Bruce se querelle avec plusieurs personnes de l’équipe du film Enter the Dragon. Tout d’abord, il n’aime pas le titre initial (Blood and steel) et surtout, il juge les dialogues mauvais. L’équipe est obligée d’éloigner le scénariste du plateau, Michael Allin, pour satisfaire les caprices de la star. Pour l’anecdote, c’est sur ce tournage qu’il se fait mordre par un cobra (contrairement aux humains, les cobras n’ont pas peur de dire ce qu’ils pensent).

Toujours en 1973, sur le tournage du Jeu de la mort (film qu’il n’a pas pu terminer), il se dispute avec son ami Kareem Abdul-Jabbar, qui lui reproche de lui faire mal pendant les combats. Alors que les coups ne sont pas censés être portés, Bruce insiste pour frapper vraiment ses adversaires (sinon, il trouve que ça fait «faux»).

Cela posa aussi problème dans La fureur du dragon, dans la fameuse scène du Colisée où Bruce vainc Chuck. Remarquez au passage que dans cette scène, Chuck Norris est glabre, ce qui prouve scientifiquement qu’il tire son pouvoir de sa moustache légendaire (on ne l’a d’ailleurs plus jamais vu sans moustache après cette cuisante défaite).

L’Hybris

Avec le temps et le succès, Bruce commence à perdre un peu les pédales. Son ami Wong Shun Leung (maître de Kung-fu, surnommé «roi de la discussion avec les mains») affirme qu’il est terriblement effrayé par l’idée de se faire dépasser par quelqu’un et qu’être le meilleur devient une véritable obsession.

Pour le dragon fou, l’existence n’est pas une balade champêtre:

«Je n’aime pas les choses faites à moitié, elles doivent être parfaites.»

En aouût 1970, à la suite d'un entraînement au cours duquel il s’est malencontreusement lâché une charge de 55 kg sur l’épaule, il se déchire une bonne partie du dos et est contraint de rester allongé plusieurs mois sans bouger. Les médecins sont formels: s’il s’entraîne à nouveau, il risque la paralysie. Mais Bruce Lee continue de défier les lois de la physique (ou les dieux, s’il était dans une tragédie grecque) et reprend ses entraînements. «Si je ralentis mon entraînement, mon niveau baissera», répète-t-il souvent. Fatigué, surmené, de plus en plus maigre vers la fin de sa vie (il perd 20 kg en 3 ans), Bruce ne supporte pas les limites humaines et va tomber dans l’Hybris.

L’Hybris, dans les tragédies grecques, (cf. Œdipe-roi de Sophocle, ou L’attaque de la Moussaka géante, plus contemporain) signifie «désirer plus que ce que la juste mesure du destin nous a attribué». Vous admettrez que c’est fréquent, et tout irait bien si l’Hybris ne nous entraînait pas automatiquement vers la destruction (ou la punition des dieux): la Némésis en Grec.

Bruce exige trop de lui-même et commence à devenir un peu paranoïaque. «Gardez vos sens en alerte en imaginant qu’un adversaire va vous attaquer alors que vous êtes assis, allongé, debout, etc. et contrez en techniques variées» est en apparence une simple recommandation aux pratiquants d’arts martiaux, mais il semble l’appliquer au premier degré. En plein milieu d’une conférence qu’il donne, Bruce se jette à terre lorsqu’il entend une porte claquer. Il semble avoir peur pour sa vie et dès qu’il sort de chez lui, il s’arme d’un fouet (qu’il porte autour de la taille) ou d’un nunchaku.

Bruce Lee sent que quelque chose ne va pas. Il confie sa décision à sa mère d’arrêter sa carrière à 35 ans, car les docteurs ont décelé un problème au cerveau. Nous n’en saurons pas plus, mais la mort est effectivement proche. Le 20 juillet 1973, à l’âge de 32 ans, Bruce décède (officiellement) d’un œdème cérébral dû à une hypersensibilité à l’aspirine ou à l’Equagésic (un genre d’anxiolytique antidouleur).

Épilogue 

Les travers de Bruce Lee le rendent en fin de compte plus sympathique car plus humain. Balayons donc les ignobles perfidies de cet article en regardant la vidéo de l’audition qu’il passa pour le Frelon Vert, et dans laquelle il apparaît comme l’homme le plus charmant du monde. Mais ça, tout le monde le pense déjà…

Eva Bester

A lire

  • Wing-chun Kung-fun, les secrets de Bruce Lee, de William Cheung et Jean-Paul Maillet 
  • Bruce Lee, 1940-1973, de Christophe Genet (Editions Chiron, 2003)
  • Bruce Lee, pensées percutantes ou la sagesse du combattant philosophe (Budo Editions, 2008)
  • S’entraîner avec Bruce Lee, l’expression du corps humain Bruce Lee (textes regroupés par John Little) (Trédaniel Poche, 2010)
  • Ma méthode de combat de Bruce Lee et Mitoshi Uyehara, (Budo, 2010)
  • Correspondre avec Bruce Lee, textes regroupés par John Little (Trédaniel, 2002)
  • Opération Dragon de Robert Clouse, par Bernard Benoliel (Yellow Now, 2010)
Eva Bester
Eva Bester (1 article)
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