France

Affaire Cahuzac: comment les journalistes obtiennent-ils leurs informations?

Grégoire Fleurot, mis à jour le 03.04.2013 à 18 h 55

L'affaire Cahuzac a notamment été révélée par le journal en ligne Mediapart. De quels outils les journalistes disposent-ils pour faire leur travail?

Des photographes de presse à Hong Kong en janvier 2011, REUTERS/Siu Chiu

Des photographes de presse à Hong Kong en janvier 2011, REUTERS/Siu Chiu

Le journal en ligne Mediapart a joué un rôle central dans l’éclatement de l’affaire Cahuzac, qui a pris une nouvelle ampleur mardi 2 avril après que l’ancien ministre du Budget a reconnu avoir possédé un compte bancaire à l’étranger «depuis une vingtaine d’années». Un rôle que le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a lui-même salué. Comment les journalistes obtiennent-ils des informations[1]?

Le but de tout journaliste d’investigation au sens large, qu’il s’agisse d’enquêter sur un scandale politico-financier ou sur la vie privée d’une star, est d’obtenir des informations que les personnes concernées veulent garder secrètes. Il faut donc fouiller, établir des contacts avec des informateurs potentiels (les «sources»), chercher la faille dans les dispositifs mis en place pour s’assurer que certaines choses ne soient jamais sues.

Les sources

L’outil de travail le plus important du journaliste à la recherche d’informations est donc ses sources. Tout journaliste qui enquête a son propre réseau de personnes bien informées dans le domaine qui l’intéresse. Les journalistes spécialisés dans les affaires politico-judiciaires ont leurs contacts dans les tribunaux, les ministères et la police, les journalistes «people» dans l’entourage des stars, les journalistes sportifs au sein des clubs et des fédérations…

Se constituer un réseau de sources, gagner la confiance de ses informateurs en maintenant un contact régulier est un travail de longue haleine, ce qui explique pourquoi les journalistes qui s’occupent de l’investigation au sein des journaux ont en général plusieurs années d’expérience.

Les sources sont par définition méfiantes, et pour cause: pour bon nombre de scoops, la source à l’origine de l’information n’est pas autorisée à parler aux journalistes à cause du secret professionnel, du devoir de réserve chez les fonctionnaires ou encore du secret de l’instruction dans les tribunaux.

Accès à l’information

Le secret de l’instruction, qui protège toutes les informations liées à une enquête en cours, empêche les journalistes d’accéder de manière «officielle» aux documents d’un dossier judiciaire, et les oblige à dépendre entièrement de leurs sources. Ce manque relatif d’accès à l’information n’est pas cantonné aux tribunaux, et l’accès à toutes sortes d’informations et de documents officiels est plus compliqué qu’aux Etats-Unis par exemple, où le Freedom of Information Act oblige les agences fédérales à transmettre tout document officiel à quiconque en fait la demande.

Dans le domaine juridique, les journalistes peuvent y demander et obtenir la déclassification d’un document, chose impossible pour un journaliste en France, où même les juges sont souvent déboutés pour de telles demandes. Mais les conditions de travail des journalistes français restent bien meilleures que dans nombre de pays.

Une fois une information obtenue, le travail n’est pas terminé: le journaliste doit la vérifier avant de pouvoir la publier. Pour cela, il faut recouper ses sources, c’est-à-dire les faire confirmer par plusieurs personnes. En général, deux sources fiables différentes suffisent. Mais sur une information très sensible, il n’est pas rare de faire vérifier une information par trois voire quatre personnes différentes. De même, lorsque le journaliste a une totale confiance dans sa source et qu’il a des raisons de penser qu’elle dit vrai, il peut se contenter exceptionnellement d’une seule source.

Recouper les informations permet notamment d’éviter au journaliste de se faire instrumentaliser. En amont d’un procès médiatique, il n’est ainsi pas rare que les avocats fassent filtrer des informations qui épousent leurs thèses aux journalistes.

Si les sources sont le principal moyen de mettre à jour des secrets bien gardés, les journalistes ont à leur disposition d’autres outils et de méthodes. Leur quête de l’information a des limites qui sont de deux types. D’une part, la loi interdit un certain nombre de pratiques. D’autre part, certains agissements qui ne sont pas répréhensibles par la loi sont contraires aux règles de déontologie journalistiques, et certains médias ou journalistes décident de ne pas y avoir recours. En France, les principales règles sont édictées dans la Charte d’éthique professionnelle des journalistes. Ce document, qui date de 2011, est fondé sur la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes de Munich, signée en 1971 par les journalistes de six pays européens dont la France, qui énumère les «limites que les journalistes eux-mêmes s’imposent spontanément».

Certains médias ont également leurs propres chartes écrites, tandis que certains journalistes s’imposent d’eux-mêmes des règles plus ou moins strictes.

Les écoutes téléphoniques

Pour obtenir une information sur une personne, quoi de plus simple que d’écouter ce qui se dit chez elle ou sur son téléphone portable? Le problème, c’est que pratiquer des écoutes téléphoniques est interdit par la loi, et ce que vous soyez journaliste ou simple citoyen. La «violation du secret des correspondances» est passible d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende, tout comme l’«atteinte à la vie privée».

La pratique est également considérée comme peu déontologique. La charte de Munich précise ainsi qu’un journaliste ne doit pas «user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents». En France, les informations glanées grâce à ces techniques sont de surcroît difficiles à utiliser. En cas de procès pour diffamation, où le média doit prouver que ce qu’il avance est vrai, il ne peut produire d’enregistrements illégaux.

Et pourtant, des affaires impliquant des écoutes font régulièrement surface. C’est une affaire d’écoutes téléphoniques au début des années 2000 qui a été au cœur du scandale des écoutes téléphoniques du tabloïd britannique News of the World qui a ébranlé le Premier ministre David Cameron en juillet 2011. Le journal de Rupert Murdoch était soupçonné d’avoir piraté des messageries vocales et d’avoir corrompu des officiers de police pour obtenir des informations. Ces pratiques illégales ont entraîné la fermeture du journal.

L’ancienne patronne de News International Rebekah Brooks, proche collaboratrice de Rupert Murdoch, a dû démissionner et a été entendue par la police pour avoir «organisé l’interception de communications». Elle était rédactrice en chef de News of the World entre 2000 et 2003, période à laquelle le téléphone d’une écolière assassinée a été trafiqué.

En France aussi

En France, le dernier scandale du genre date de 2006, quand des magazines, dont Public et Entrevue, avaient publié des extraits d’enregistrements téléphoniques sauvages de plusieurs stars françaises dont Guillaume Canet et Patrick Bruel. Une affaire qui avait bien entraîné des condamnations pour atteinte à la vie privée et au droit à l’image. Des domaines dans lesquels le droit français est particulièrement sévère, ce qui n’encourage pas les journalistes à fouiller dans la vie privée des personnalités.

Mais tous les enregistrements ne sont pas illégaux. La police et l’État peuvent dans un cadre légal strict intercepter des correspondances. Dans l’«affaire des quotas» de l’équipe de France, Mohamed Belkacemi, l’auteur de l’enregistrement d’une réunion de travail de la Fédérations française de football (FFF), n’avait porté atteinte à la vie privée de personne.

Dans l’affaire Bettencourt, l’héritière de L’Oréal et Patrice de Maistre avait assigné en justice les médias qui avaient publié les enregistrements clandestins effectués au domicile de Liliane Bettencourt par son majordome pour violation de la vie privée. Mais le tribunal avait estimé que ces enregistrements contenaient «des informations légitimes et intéressant l'intérêt général».

Méthodes controversées

Dans beaucoup de domaines, un des moyens les plus rapides d’obtenir ce que l’on cherche est de payer, et certains journaux appliquent ce principe au métier de l’information. Ici encore, tout est une question de standards journalistiques et de prestige: certaines publications payent ouvertement pour des interviews avec des stars ou des informations, mais la pratique est à bannir pour tout journal ou site Internet soucieux de sa réputation. En France, le magazine Paris Match avait été soupçonné d’avoir payé pour obtenir une longue interview exclusive de Zahia, la femme au cœur d’un scandale impliquant plusieurs joueurs de l’équipe de France de football, en avril 2010.

Une autre méthode controversée est de cacher sa qualité de journaliste pour pouvoir approcher et faire parler des personnes méfiantes. Cette pratique est très répandue, notamment à la télévision, où les reportages d’enquête utilisant des «caméras cachées» sont nombreux. Une méthode qu’affectionnait tout particulièrement News of the World. Rien d’illégal ici, mais la charte d’éthique des journalistes français est claire à ce sujet:

«Dans le cas où sa sécurité, celle de ses sources ou la gravité des faits l’obligent à taire sa qualité de journaliste, il prévient sa hiérarchie et en donne dès que possible explication au public.»

En d’autres termes, un journaliste est toujours censé se présenter au début d’une interview ou lors de son premier contact avec une personne dans le cadre de son travail, sauf dans des cas extrêmes. Car cacher sa véritable identité peut mettre le journaliste dans une situation où il est obligé de dévoiler ses sources, voire de les dénoncer à la police.

Grégoire Fleurot

L’explication remercie Peter Gumbel, journaliste anglophone basé à Paris depuis 2002 et enseignant à l’école de journalisme de Sciences Po, Christophe Carron, rédacteur en chef adjoint de Voici et Fabrice Lhomme, journaliste d’investigation au journal Le Monde.

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EDIT: Cet article, initialement paru en juillet 2011 au moment du scandale des écoutes de News of the World, a été mis à jour et republié le 3 avril 2013 pour faire écho aux développements de l'affaire Cahuzac en France. Retourner à l'article

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