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Sciences: la mauvaise expérience belge

Germain Saval, mis à jour le 20.07.2011 à 18 h 27

Ne pas avoir de gouvernement, cela peut être grave. L'état de la politique scientifique belge en est la preuve.

Dans un laboratoire (suisse). Denis Balibouse / Reuters

Dans un laboratoire (suisse). Denis Balibouse / Reuters

 

A la veille de la fête nationale belge, et alors que le pays a battu le record du monde d’un Etat sans gouvernement (400 jours le 18 juillet 2011), nous avons proposé à des auteurs belges ou belgophiles d’annexer (provisoirement) Slate.fr. Voici donc Slate.be

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Sans gouvernement, ça se passe comment? par Jean-Sébastien Lefebvre

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LA BELGIQUE EST SANS GOUVERNEMENT depuis plus d'un an. Et pourtant, les citoyens belges n'ont dans l'ensemble pas à se plaindre de la situation: les services publics fonctionnent, les trains sont en retard comme d'habitude, les fonctionnaires (et les ministres) sont toujours payés et les pensions arrivent sur les comptes en banque. Mais alors, qu'est-ce donc qu'un pays sans gouvernement? Un miracle d'auto-gestion baba-cool? Un paradis libertarien? 

La Belgique est loin d'être un paradis et l'absence de décisions politiques a parfois des conséquences importantes à long terme. C'est le cas par exemple de la politique scientifique belge. Nous allons voir qu'elle illustre très bien les défis et les risques de la crise actuelle.

La politique scientifique fédérale

Dans les années 1970 (dites septante), l'État belge est passé d'un fonctionnement unitaire centralisé à un découpage fédéral complexe associant communautés, régions et fédéral avec, à chaque niveau, ses compétences respectives. Par exemple, la culture et l'éducation (droits personnels) sont des compétences communautaires. Le développement économique et le commerce sont des compétences régionales. Enfin, les affaires étrangères sont une compétence fédérale. 

La recherche publique effectuée dans les universités est ainsi principalement supportée par les communautés pour le financement des enseignants chercheurs et par les régions pour la recherche appliquée. La recherche fondamentale, celle qui fait les prix Nobel et crée les champs de la recherche future, est quant à elle financée par le niveau fédéral. 

Les pôles d'attraction

Parmi les nombreux instruments de financement fédéraux, il y en a un qui a reçu des évaluations très positives depuis 25 ans et qui fait l'unanimité dans la communauté scientifique belge. Il s'agit des pôles d'attraction inter-universitaires (PAI). Leur but est de financer la collaboration rapprochée entre universités belges de part et d'autre de la «frontière linguistique» sur un sujet de recherche fondamentale d'avenir. 

Le fonctionnement en réseau des PAI est très apprécié des chercheurs car il représente un bon compromis entre l'indépendance des équipes de recherche d'une part et leur collaboration d'autre part, un harmonieux mélange d'émulation (souvent désirée par les chercheurs) et de rationalisation de la dépense publique. Il est donc largement plébiscité par la communauté scientifique belge et internationale comme l'indiquent les évaluations effectuées par Belspo, l'agence de la politique scientifique fédérale.

La science à l'aune du nationalisme

Malheureusement, si la science n'a pas de frontières, les PAI ont le tort d'être le dernier instrument de financement qui soit non seulement national mais qui exige une collaboration entre des chercheurs des différentes communautés linguistiques. Cette exigence spécifique en fait une cible symbolique de choix pour les nationalistes flamands. Comme elle concerne peu de gens et qu'en ces temps de crise les urgences sont nombreuses, son renouvellement a donc été mis dans la balance de la grande négociation communautaire au début de l'année.

Comme l'indiquait Philippe Mettens (directeur de Belspo), c'est aussi, très simplement, une histoire d'argent. «Les négociateurs avaient envisagé voici quelques mois le démantèlement de cette structure et le transfert des fonds associés vers les entités fédérées.» Les négociations ont trainé, les caisses sont maintenant vides. L'enjeu principal était donc de savoir si ce programme serait prolongé, pour assurer la pérennité de la recherche fondamentale en Belgique. Comme le disait Mettens, décidément peu réservé pour un fonctionnaire:

«Si le gouvernement peut décider de partir en guerre en Libye, il doit aussi pouvoir maintenir les PAI en vie.»

Sursis communautaire

C'est finalement la ministre Sabine Laruelle (pourtant démissionnaire comme tout le gouvernement) qui a annoncé la reconduction du programme PAI. «Son budget a été indexé. Il passe de 143 millions en cinq ans à 156 millions. À la demande de la Communauté flamande, il a également été prévu que si la communautarisation des PAI était un jour décidée, il faudra renégocier.» C'est la seule concession faite aux négociateurs communautaires, celle d'une possible régionalisation si, le moment venu, les deux communautés devaient se répartir les meubles et la vaisselle pour le divorce.

Si la politique scientifique fédérale a failli être remise en cause par cette absence de décision, dans ce climat de vacance politique, il est glaçant d'imaginer quelles conséquences pourrait avoir la crise, si jamais elle durait encore plus longtemps. Ces conséquences pourraient à long terme avoir un effet délétère aussi certain que des négociations sur la scission pure et simple du pays. L'absence de décision pourrait bien alors être le poison qui tuera la Belgique, aussi sûrement qu'une interminable séparation. C'est en tous cas la stratégie des nationalistes flamands.

Germain Saval

 

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