Monde

Il était, une fois, la Belgique

Marcel Sel, mis à jour le 20.07.2011 à 18 h 29

La Belgique a cassé ses mythes les uns après les autres, pensant qu’ils ne servaient à rien. Aujourd’hui, faute d’idole, c’est la Belgique elle-même qui est devenue un mythe.

Deux fillettes durant la parade Zinneke à Bruxelles en 2010. REUTERS/Sebastien Pirlet

Deux fillettes durant la parade Zinneke à Bruxelles en 2010. REUTERS/Sebastien Pirlet

A la veille de la fête nationale belge, et alors que le pays a battu le record du monde d’un Etat sans gouvernement (400 jours le 18 juillet 2011), nous avons proposé à des auteurs belges ou belgophiles d’annexer (provisoirement) Slate.fr. Voici donc Slate.be

Sur l’ardoise belge, nous vous proposons:

Il était, une fois, la Belgique par Marcel Sel

La Belgique, pourquoi ça marche, pourquoi ça ne marche pas? Par José-Alain Fralon

Belgique, fais-toi peur par Nicolas Baygert

De #begov à #nevergov: le carnet scolaire de la crise politique belge sur Twitter par Baudouin Van Humbeeck

Sciences: la mauvaise expérience belge par Germain Saval

Vive le foot belge! par nos amis de Plat du Pied, qui s’en sont donnés à cœur joie toute l’année sur la Jupiler

La BD au secours de l'unité belge par Laureline Karaboudjian

Et nos archives, dont:

La Flandre, 28e membre de l’UE? par Jean-Sébastien Lefebvre

Sans gouvernement, ça se passe comment? par Jean-Sébastien Lefebvre

Les dérives identitaires du nationalisme flamand par Jean-Sébastien Lefebvre

Et Albert II, dans tout ça? par Jean-Sébastien Lefebvre

La série La Belgique est morte, par José-Alain Fralon: Et si la Flandre était indépendante; Quelle Flandre pour quelle Europe? et La Wallonie en ordre dispersé

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«Il était une fois la Belgique.»

Euh… Non. Zut. Je recommence:

«Il était, une fois, la Belgique.»

Voilà. C’est déjà mieux. C’est plus juste comme ça. Non pas «Il était une fois», comme on dit en France. Mais «Il était, une fois». Avec une virgule entre le verbe être et une fois. Car oui, ce qui fait la différence entre un conte belge et un conte français, c’est une virgule. Vous ne le saviez pas?

Mais que saviez-vous, déjà, du pays qui vous borde le Nord? Tenez, cette idée bizarre que la Belgique serait un pays fade, par exemple. Vous l’aviez tenace, une fois, hein? Oui une fois, par le passé. Mais là, après 400 jours sans gouvernement, il va bien falloir vous rendre à l'évidence: votre voisin du nord n’est pas le père tranquille que vous imaginiez. Vous la pensiez inerte, fade, immobile, cette Belgique, et vous voilà tout étonnés. C’est comme quand on assassine un Premier ministre en Suède. Ça ne colle pas avec l’image qu’on en avait. Il y a dû y avoir du cliché. Une masse de clichés.

Mais bon, c’est vrai, la Belgique est tranquille. En revanche, la Flandre, elle, est autonomiste. La Wallonie, militante. Bruxelles, remuante. Mais la Belgique n’est rien d’autre que tranquille. Absente, même.

Ça fait des lustres que plus personne ne connaît les paroles de l’hymne national. D’ailleurs, il change tous les trente ans. Et c’est toujours aussi mauvais, déplacé, vide de sens. Normal. Ça fait des siècles que chaque Belge s’excuse d’être belge. Et deux millénaires que les Germains celtisés affirmaient à Tacite qu’ils étaient fiers de leurs origines germaniques et que leurs voisins Gaulois étaient… paresseux. Les Gaulois, de leur côté, disaient les Germains envahissants.

Aujourd’hui, rien n’a changé. Des nationalistes flamands font toujours courir le bruit que les Wallons ne bossent pas, et qu’ils payent pour eux. Et des Wallons affirment encore que les Flamands veulent tout, et plus encore. La Belgique est l’addition de ces deux extrêmes. Une addition de préjugés. Une addition à somme nulle. Avec Bruxelles comme racine carrée.

Le plat pays du calme plat

Pourtant, la Belgique existe. Ce n’est pas une construction artificielle, pas une vue de l’esprit, pas une invention anglaise pour emmerder les Français, ou inversement. C’est une terre peuplée de onze millions de gens qui, pour la plupart, se disent, se reconnaissent et se pensent belges. Et comme partout, il y a une minorité de personnes qui se veulent autre chose. Cette minorité est très active dans le monde des médias, et en politique. Ceci explique cela. Mais en plus, il y a une désaffection atavique de la population pour la politique.

On n’en parle que sur le ton de la philosophie de comptoir. Sans trop savoir. On ne descend pas dans la rue. On ne fait pas de vagues. Alexis de Tocqueville disait:

«Ce qui met en danger la société, ce n’est pas la grande corruption de quelques-uns, c’est le relâchement de tous.»

La Belgique a trop bien écouté Tocqueville. Elle se fiche de ce qui se passe au Parlement. Elle vote parce que c’est obligatoire.

Mais bon, 400 jours, c’est beaucoup. Alors, dans les foyers, ça râle, ça regimbe, ça rue. Mais dans la rue, c’est le calme plat. Les Belges n’y descendent pas. Ne se font pas entendre. La Belgique mourra de n’avoir jamais assez voulu exister.

Pourtant, d’Ostende à Liège, on mange la même chose, on achète les mêmes voitures, on aime les mêmes grandes surfaces. Les rues sont les mêmes, les policiers ont le même uniforme, on a la même haine des impôts, et l’on râle de la même façon quand on se prend une prune. Il n’y a que la langue qui change. À une virgule près, ça pourrait être la Suisse. Mais la Suisse a Guillaume Tell —un mythe fondateur. Et l’horlogerie. Et Swatch. Et les banques. La Belgique a cassé ses mythes les uns après les autres, pensant qu’ils ne servaient à rien. Aujourd’hui, faute d’idole, c’est la Belgique elle-même qui est devenue un mythe.

Arrêtez de nous parler de «surréalisme» belge

Pourtant, il reste au moins un mythe à abattre. Celui du «pays du surréalisme». Quand une chose étrange arrive ici, par exemple l’absence de gouvernement national pendant 200, 300, 400, 600, 900 jours, on dit «c’est normal, la Belgique est surréaliste». Eh bien non! Elle ne l’est pas. Le surréalisme est une activité constructive, créative. Ce que le monde politique est en train de faire de ce pays, c’est destructeur. Cette impossibilité de gouverner est destructrice. Rien de plus.

L’hypocrisie, les faux-semblants, les mensonges, les compromissions ont rendu toute entente impossible entre les Flamands et les Wallons, les Flamands de gauche et les Flamands de droite, les Wallons du sud et les Wallons de l’est. Et le pays se meurt. Et l’on en rit. Ha! ha! C’est «surréaliste». Non. C’est juste idiot. Absurde. Un caprice de riche. Une lubie de fils à papa. Un peuple de cocagne qui a cru qu’il pouvait ne pas s’intéresser à lui-même. Que la démocratie pourrait exister sans lui. Que les politiciens étaient autre chose, comme si des aliens pouvaient mener un pays à lui-même. Une bonne leçon pour toutes les démocraties européennes, et pour l’Europe.

Vous êtes sur le Belgitanic. Il coule, et en silence. Sans trop remuer les choses. Il faut y venir pour le comprendre. Allez donc à Bruges, dans les canaux muets à force de se confesser. Allez donc à Charleroi, dans les corons sourds à force de misérer. Allez donc à Bruxelles, dans les ruelles aveugles à force de se cacher. Allez donc à Eupen, dans notre Alsace à nous, dans ce chapelet usé à force de prières.

Une puissance mondiale à la mentalité de bled

Partout, vous comprendrez que ce pays ne crie pas. Qu’on n’y fait pas d’esclandre. Que mieux vaut se taire. Quand un canal s’y pend, il n’y a que Brel pour oser le chanter à tue-tête («aille, Marieke, mais il faut bien que ça se sache!») Venez-y, découvrir cette mentalité de ciel si bas. La Belgique est une puissance encore presque mondiale, avec une mentalité de bled. Elle est morte du silence, parce qu’elle ne veut pas qu’on sache. Elle est morte dans une maison de briques, sur une rue pavée, tout le monde s’en détourne, on fête, on s’empiffre, on se la joue Brueghel pendant qu’on la met en terre sans cérémonie, c’est pour ça que ça sent la bière, entre Londres et Berlin.

Quatre cents jours qu’elle hoquette, qu’elle claudique. Et pourtant, elle tourne. Que ça ne vous empêche pas d’y venir. Au contraire, que cela vous y pousse. Et vite. Avant qu’il n’y ait plus, entre Quiévrain et Rotterdam, qu’un trou béant, la fin de la terre. Venez-y. Parce que les Belges, eux, ils existent. On vous fera visiter cet étrange pays mort où il fait si bon vivre. Une fois.

Marcel Sel

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