Monde

Quand le Guardian s'attaque au cynisme de Murdoch

Christopher Hitchens, mis à jour le 20.07.2011 à 10 h 13

En Grande-Bretagne, le Guardian s'attaque à Rupert Murdoch et son cynisme sur ce que les lecteurs de journaux veulent lire

La dernière édition de News of the World dans un kioske

La dernière édition de News of the World dans un kioske

PAR UNE BELLE MATINÉE DOMINICALE au château de Brideshead, Sebastian Flyte décide de couper court à une interminable querelle sur la religion et la morale pour se plonger dans la presse à scandale:

«Il tourna les pages de News of the World et s'exclama, 'Tiens, encore une vilaine cheftaine scout. (...) Oh, ne sois pas rabat-joie Charles, laisse-moi lire l'histoire de cette habitante de Hull qui s'est servie d'un instrument (...) trente-huit autres affaires similaires ont été prises en compte pour la condamner à six mois de prison – fichtre!».

Comme ma collègue Anne Applebaum le faisait remarquer, ailleurs dans Slate, George Orwell n'avait pas son pareil pour mettre en scène une agréable rêverie sur la faiblesse humaine, dans son essai «Decline of the English Murder» [Déclin du meurtre anglais]:

«C'est un dimanche après-midi, de préférence avant la guerre. L'épouse est déjà assoupie dans son fauteuil et on a envoyé les enfants faire une longue balade. Vous posez vos pieds sur le canapé, ajustez vos lunettes sur votre nez et ouvrez News of the World.(...)  Dans cette ambiance béate, qu'avez-vous envie de lire?»

La réponse d'Orwell – «Une histoire de meurtre, naturellement» – diffère significativement du goût d'Evelyn Waugh pour les perversions sexuelles. Et vous remarquerez certainement que leurs deux personnages «s’encanaillent» à dessein en lisant un journal destiné aux éléments les moins cultivés du prolétariat. Des décennies durant, et en réalité dès le milieu de l'époque victorienne, News of the World [Nouvelles du monde] a tenu la formule gagnante pour décrire le crime, la misère et le vice. La sagacité d'une telle formule reposait sur son auguste hypocrisie, ou plutôt sur deux types spécifiques d'augustes hypocrisies.

La douleur plutôt que la colère

La première: que la triste chronique de la fragilité humaine ne peut se faire avec perte et fracas, par le tape-à-l'œil et le sensationnalisme. Au contraire, le journal préférait la douleur à la colère, avec une publication le jour du Seigneur, profitant de sa force morale et légale pour s'efforcer de montrer avec quelle facilité la chute pouvait succéder à la grâce. Quant à la seconde, il s'agissait du ton hautement moral adopté par les journalistes et les chroniqueurs.

Ils pouvaient très bien mener l'enquête dans un bordel, mais disons, de manière limitée. Passé un certain degré de complicité, c'était le moment de placer une remarque que le papier et les tribunaux allaient porter aux nues. «A ce stade», aurait solennellement précisé le journaliste, «il était temps pour moi de m'excuser et de partir». Un tel niveau de détachement était nécessaire à la bonne marche des affaires.

Il faut le reconnaître, en faisant main basse sur les «Nouvelles du fion», voire les «Nichons du monde», Rupert Murdoch et ses sbires ont réussi à en faire un journal où la question n'était plus tant de savoir jusqu'où la pauvre nature humaine pouvait s'abaisser, que d'observer jusqu'où un journaliste pouvait aller, qu'importe la perversité de ses actes. Certes, cela n'avait rien d'une nouveauté dans le folklore de Fleet Street.

Méthodes musclées

En décrivant la meute des journalistes à l’œuvre dans son chef d’œuvre Scoop, c'est Evelyn Waugh qui, le premier, mit en évidence l'une de leurs plus étroites connivences:

«Ensemble,  ils ont traînassé sur beaucoup de perrons, et sont entrés en force dans de nombreux foyers en détresse».

Quand je n'étais encore qu'un bébé chacal, je me souviens qu'on nous conseillait de trouver un partenaire avant de sonner à la porte du logis fraîchement vandalisé ou endeuillé:

«Ils vous proposeront toujours une tasse de thé, tu les accompagneras dans la cuisine, tandis que ton copain aura tout le temps de faire main basse sur les photos de famille qui trônent sur la cheminée».

Évidemment, pour la poignée d’individus qui subit quotidiennement ces féroces intrusions, l'expérience est bouleversante et accablante. Mais l'effet inverse se produit sur les millions de gens qui n'ont souffert d'aucun dommage, et qui désirent âprement savoir ce qu'il en est chez ceux qui souffrent.

Ce que veulent les lecteurs

Quand les journalistes mentionnent si promptement la grande influence exercée par les journaux de Murdoch sur les politiques, ce dont ils parlent en réalité, c'est de l'influence des lecteurs de Murdoch. Son seul et véritable talent, c'est de savoir ce qu'ils veulent. Et ce qu'ils veulent, ce sont des violations de vie privée – des tas, plein.

(Le roman journaleux de Michael Frayn, The Tin Men [Les hommes en fer-blanc], seul réel adversaire de Scoop, tourne autour d'un groupe de consommateurs et des questionnaires qu'ils remplissent pour jauger leurs attentes tabloïdesques. Dans le cas d'un accident d'avion, voudraient-ils savoir que des jouets d'enfants ont été retrouvés dans les débris de la carlingue? Et quand une femme a été agressée, vaut-il mieux dire qu'elle a été découverte avec ou sans ses sous-vêtements? Eh oui, mon cher lecteur, tu es toi aussi un sacré hypocrite).

Comparativement, le scandale semble toucher de manière plutôt équitable les deux principaux partis de Grand-Bretagne. Si les gouvernements travaillistes successifs sont ceux qui ont entretenu les relations les plus longues et les plus cordiales avec Murdoch, le leader du parti conservateur, David Cameron, a pour sa part embauché au poste de directeur de la communication du gouvernement un ancien rédacteur des News of the World impliqué dans le scandale des écoutes téléphoniques (et Cameron lui-même, avant de s'engager professionnellement en politique, n'a rien fait d'autre que de mener une carrière de communiquant pour des chaînes de télévision).

Le Guardian entre en jeu

Mais voici l'aspect le plus largement négligé de tout cet imbroglio. La plupart des allégations dénonçant des pratiques véreuses au sein de l'empire tentaculaire de Murdoch provient d'un autre journal. Sous la direction d'Alan Rusbridger, le Guardian  a décidé de rompre la vieille règle tacite des brigands de la presse britannique – «les loups ne se mangent pas entre eux».

Le cabinet du Premier Ministre s'est montré incapable de mener une enquête; les tribunaux et les procureurs n'ont visiblement aucune idée de l'état du droit, et la police semble bien trop occupée à compter ses pots-de-vin. En même temps, ce n'est pas non plus comme si ces institutions avaient pour habitude de veiller à l'honnêteté de la presse. (Je pourrais même jurer avoir lu quelque part qu'il s'agit d'ailleurs de l'inverse). Néanmoins, cela vaut la peine de remarquer que lorsque la presse a eu besoin d'un petit coup de propre, c'est un journal qui s'est emparé du balai. 

Parallèlement, Rusbridger a formé avec le Guardian l'aile londonienne du consortium médiatique qui a tenté d'ordonner et de trier le bazar qu'était devenu WikiLeaks. Dans ce cas, il s'est agi de sérieuses révélations – certaines obtenues par des violations de vie privée – sur des sujets réellement importants.

Dans News of the World, c'est l'implacable nullité de son contenu qui attirait le plus l’œil: des événements cruels pouvaient arriver à des personnes sans importance, ou des choses sordides pouvaient arriver à des personnes célèbres. Seuls la lubricité et le voyeurisme faisaient tourner la machine. Aujourd'hui, une sorte de Loi de Gresham commence à régir l'information, ou plutôt à chasser l'information véritable via d'énormes vagues de mièvrerie et de populisme. Dans ce sens, aussi, l'issue du combat entre la vision du monde de Murdoch et celle du Guardian sera riche d'enseignements.

Christopher Hitchens    

Traduit par Peggy Sastre

Christopher Hitchens
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