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Souriez, vous avez été reconnu sur toutes les photos

Farhad Manjoo, mis à jour le 23.07.2011 à 9 h 12

Les logiciels de reconnaissance faciale ont évolué ces dix dernières années. Et les réseaux sociaux nous ont appris à vivre avec cette technologie.

Logiciel de reconnaissance faciale utilisé à la statue de la Liberté, à New York. REUTERS/Chip East

Logiciel de reconnaissance faciale utilisé à la statue de la Liberté, à New York. REUTERS/Chip East

SELON LE WALL STREET JOURNAL, les services de police de tous les États-Unis adopteront bientôt des systèmes portables de reconnaissance faciale qui leur permettront d’identifier les gens en les photographiant. Cette nouvelle fonction a été rendue possible par BI2 Technologies, une entreprise du Massachusetts qui a mis au point un petit appareil conçu pour s’adapter aux iPhones des policiers.

Les services de police qui ont parlé au Wall Street Journal affirment n’envisager l'utilisation de ce dispositif que quand des agents soupçonneront des infractions et ne disposeront d’aucun autre moyen d’identification —quand par exemple ils arrêtent un conducteur qui n’a pas son permis sur lui. Les policiers semblaient s’inquiéter aussi des conséquences pour les libertés civiques. Photographier quelqu’un à un mètre cinquante de distance peut-il être mis sur le même plan qu’une fouille? Les tribunaux n’ont pas tranché, mais des shérifs ont déclaré aux journaux qu’ils avaient l’intention d’exercer la plus grande prudence.

Bientôt, la reconnaissance faciale sera partout

N’y croyez pas trop. Bientôt, la reconnaissance faciale sera partout. La police peut bien promettre d’y aller sur la pointe des pieds, la qualité de cette technologie va se perfectionner en si peu de temps que les policiers finiront par brandir leur appareil photo à tout bout de champ. La police utilisera sans doute encore les technologies d’identification traditionnelles comme les empreintes digitales —ou même la reconnaissance par l’iris— qui sont en général plus précises que le scan du visage, mais cette dernière technologie présente une supériorité évidente par rapport aux empreintes digitales: elle fonctionne à distance.

Une bande de types rôde au coin de la rue? Une femme court vêtue flâne devant un hôtel borgne? Deux gars ont l’air de fumer des cigarettes pas très catholiques? Pourquoi ne pas prendre une petite photo, juste pour vérifier qu’ils sont tous du bon côté de la loi?

En dix ans, la société a bien évolué

Certes, cette inquiétude n’est pas nouvelle. Début 2001, la police avait scanné les visages des spectateurs du Super Bowl, et la technologie a été introduite au Logan Airport de Boston après le 11 Septembre. Ces tentatives ont provoqué un esclandre qui a décidé les autorités à faire machine arrière. Mais la société a profondément changé ces dix dernières années, et la reconnaissance faciale est désormais vouée à faire la conquête des masses. En outre, la police pourrait bien être la moindre de vos inquiétudes.

Dans les années, voire les mois qui viennent, vont surgir un grand nombre d’applications qui permettront à vos amis et voisins de prendre votre visage en photo pour trouver votre nom et toutes les autres informations vous concernant que vous avez mises en ligne. Cette inquiétude n’a rien de théorique; la technologie permettant de le faire sommairement existe déjà, et la seule chose qui empêche les entreprises de la développer à grande échelle est la peur du tollé général. Cette appréhension ne durera pas toujours. La reconnaissance faciale pour tout le monde arrive. Il va falloir vous y habituer.

Qu’est-ce qui a changé au cours des dix dernières années? Trois choses. Tout d’abord, les ordinateurs reconnaissent bien mieux les visages. Cette technologie fonctionne en analysant des dizaines de traits différents —la distance entre les yeux, la largeur du nez— qui restent les mêmes sur toutes les photos. À mesure que les ordinateurs sont devenus plus rapides et la photographie numérique plus perfectionnée, la reconnaissance faciale s’est insinuée dans les logiciels de photo grand public (je trouve celui de Picasa d’étonnamment bonne qualité).

Tous les géants technologiques savent le faire

À l’heure actuelle, tous les géants technologiques se sont appropriés le savoir-faire d’identification des visages. Apple a acheté la compagnie de reconnaissance faciale Polar Rose l’année dernière. En 2006, Google a fait l’acquisition de l’entreprise de reconnaissance biométrique Neven Vision, dont Hartmut Neven, l’un des experts mondiaux en vision par ordinateur, est un ingénieur respecté. En Israël, une équipe de recherche de Microsoft a élaboré une application fantastique qui utilise des systèmes de reconnaissance faciale pour rechercher sur le net des images de gens qui sont dans votre album photo. Et l’année dernière, Facebook a introduit un outil qui propose automatiquement les noms des personnes figurant sur vos photos.

Le deuxième indice majeur qui annonce l’ère de la reconnaissance faciale est que nous nous sommes habitués à l’omniprésence de la photographie. Maintenant que nous transportons tous des appareils photos partout, il ne nous semble plus du tout incongru que quelqu’un braque un objectif dans notre direction —à peine le remarque-t-on, d’ailleurs. En fait, nous nous attendons tous, dès que nous sortons de chez nous, à être pris en photo ou filmé. Cela peut ne pas nous plaire, mais nous vivons avec.

Et puis il y a Facebook...

Et puis il y a Facebook. Il y a dix ans, l’idée que les autorités puissent mettre au point une base de données mondiale de nos visages nous angoissait. En 2004, un étudiant de Harvard a inventé un site où les gens mettent eux-mêmes leurs noms et leurs visages, et des centaines de millions de personnes autour du globe l’ont joyeusement suivi. Tous, nous postons des photos, et nous mettons des noms sous ces photos, à une vitesse folle: à en croire Facebook, 100 millions de noms sont mis en légende sous des visages chaque jour.

Les outils de reconnaissance faciale des agences gouvernementales n’ont plus qu’à croiser vos photos avec celles de leur bases de données—celle des permis de conduire ou des passeports, ou celle des personnes recherchées par le FBI—mais la technologie accessible aux consommateurs sera capable de faire aussi bien en comparant votre visage aux clichés mis en ligne. Le gouvernement n’aurait pas pu élaborer une meilleure base de données faciale (voyez la vidéo en anglais du site d’informations parodique The Onion, «Le programme “Facebook” de la CIA lui permet de faire de spectaculaires économies»).

À quand la reconnaissance faciale pour tous?

Alors, quand les entreprises technologiques destinées au grand public vaincront-elles leur peur de proposer une application de reconnaissance faciale pour tous? En mai, Eric Schmidt, directeur exécutif de Google, a annoncé au public de la conférence D9 que l’entreprise avait décidé de ne pas lancer d’outil de reconnaissance faciale de peur qu’il ne soit utilisé à mauvais escient. Le personnel de Google m’a en effet confirmé que l’entreprise ne projette pas de diffuser ce genre de système.

En fait, Google s’est même donné bien du mal pour éviter la reconnaissance faciale dans ses applications. Google Goggles —l’appli pour smartphones qui vous fournit des informations depuis Internet quand vous prenez en photo un objet quotidien— ne fonctionne pas avec les visages. Mais ce n’est pas parce qu’elle ne le peut pas.

Les développeurs de Google ont admis publiquement que, dans les prototypes, le système d’identification des visages est vraiment bon. Lors d’une conférence l’année dernière, David Petrou, ingénieur chez Google, a expliqué que le système est capable d’identifier le visage de quelqu’un qui n’a que 17 autres photographies en ligne. Avec 50 photos, Goggles sera capable de trouver votre nom presque à tous les coups. «Nous le faisons bien, mais nous ne l’utilisons pas», expose Petrous.

Un "Shazam" pour les étrangers

Mais Google ne pourra pas toujours s’offrir ce luxe. Ses représentants m’ont confié que les utilisateurs de Goggles réclamaient la reconnaissance faciale. Rien de surprenant à cela —imaginez l’utilité d’un tel outil. Vous rencontrez quelqu’un dans une conférence? Une petite photo et vous saurez tout de lui. Vous immortalisez une réunion de famille? Le cliché est directement classé par nom dans votre album photos.

On peut aussi s’en servir comme d’un Shazam pour les étrangers —mais qui est cette femme qui vous fait de l’œil dans le bus, ce type louche qui vous lorgne à l’autre bout du bar? Prenez-les en photo et hop, vous avez la réponse. Vu la demande et la grande disponibilité de la technologie, il est inévitable qu’une entreprise lance ce genre d’outil de reconnaissance faciale dans un avenir très proche. Et une fois que le pli sera pris, il deviendra socialement acceptable pour Google et autres géants technologiques d’en faire autant.

Vous pourrez toujours sortir de chez vous avec un chapeau et un faux nez

Quid des craintes sur le respect de la vie privée? Et de la possibilité que la police utilise les systèmes de reconnaissance faciale pour mener des recherches illégales, que des gens malhonnêtes s’en servent pour choisir leurs victimes, ou que, plus fondamentalement, ils détruisent les derniers lambeaux d’anonymat qui nous restent? Ces inquiétudes sont non seulement légitimes mais elles laissent deviner à quel point il sera encore plus agaçant (voire terrifiant, si ça se trouve) de naviguer dans le monde à l’ère de la reconnaissance faciale.

Mais pointer du doigt les potentiels abus de la technique —et il ne fait pas de doute qu’il y aura un tollé médiatique— ne la fera pas disparaître. La technologie va de l’avant, et les gens ordinaires —ceux qui se feront filer, jeter en prison ou harceler d’une manière ou d’une autre suite à une reconnaissance faciale— en seront les dégâts collatéraux.

Mais bientôt, nous apprendrons tous à vivre avec. Une étiquette et même des réglementations seront mises au point pour établir à quel moment il est acceptable de braquer son appareil photo sur une fille pour savoir son nom. Il est trop tard pour faire machine arrière: si vous avez déjà mis votre visage et votre nom en ligne, on peut vous trouver.

Les systèmes de reconnaissance faciale retournent simplement les méthodes de recherche classiques —au lieu de taper votre nom pour trouver une image de vous, je peux dorénavant rechercher votre nom en vous photographiant. Vous ne voulez pas qu’on vous trouve, point barre? Vous pouvez toujours déserter Internet, ou sortir de chez vous avec un drôle de chapeau et un faux nez.

Farhad Manjoo

Traduit par Bérengère Viennot

Farhad Manjoo
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