Monde

Murdoch l’increvable

Jack Shafer, mis à jour le 19.07.2011 à 8 h 33

Le magnat des médias s’en sortira en sacrifiant son fils James—il lui reste deux autres enfants pour prendre le relais et sauver son empire.

Rupert Murdoch, à Londres, le 15 juillet. REUTERS/Paul Hackett

Rupert Murdoch, à Londres, le 15 juillet. REUTERS/Paul Hackett

NE SOYEZ PAS TROP TRISTE POUR RUPERT MURDOCH. Le scandale des écoutes téléphoniques le réjouit au plus haut point. Certes, il a dû se débarrasser de sa meilleure amie Rebekah Brooks le 15 juillet après avoir déclaré à peine cinq jours auparavant que la directrice générale de News International était sa priorité numéro un. La presse a interprété cela comme un message de soutien alors qu’elle n’aurait dû y voir que ce qu’il contenait vraiment: une évaluation du meilleur moyen de sacrifier Brooks pour satisfaire les foules qui menaçaient son entreprise bien-aimée, News Corporation.

Des crises comme celles-là sont le véritable moteur de Murdoch, écrivait John Lanchester dans le London Review of Books en 2004. Ce tyran génocidaire adore se jeter dans l’action «au moment où tout semble perdu.» Lanchester évoque la crise financière de News Corp en1990, qui a bien failli coûter son entreprise à Murdoch. Le déménagement de ses journaux britanniques à Wapping et le désastre financier qui résulta de son emprunt à Michael Milken sont des exemples de premier ordre du talent de funambule de Rupert Murdoch.

Plus récemment, il a dû sonner le branle-bas de combat et faire intervenir tous les pompiers de News Corp pour refouler John Malone, qui avait acheté en douce suffisamment de parts de l’entreprise pour menacer le monopole de la famille Murdoch.

En renvoyant Brooks, Murdoch a commencé son acte de contrition. Un encart d’une page entière d’excuses aux victimes de piratages téléphoniques, signées par lui, est paru samedi dernier dans le Daily Mail, le Daily Telegraph, le Financial Times, le Guardian, l’Independent et dans le Sun et le Times, qui lui appartiennent. La preuve que Murdoch ment ouvertement dans cette annonce est contenue dans la formule de politesse qui la conclut: «Sincèrement vôtre

Une commission parlementaire

Un deuxième encart devait paraître dimanche et lundi, exposant les enquêtes en interne de l’entreprise et les plans prévus pour éviter que les écoutes téléphoniques ne se reproduisent. Murdoch a également rendu visite à la famille de Milly Dowler pour s’excuser. Il s’agit de la collégienne assassinée dont le téléphone a été piraté et le répondeur effacé par le personnel de News of the World. Ces manipulations avaient donné à la famille le faux espoir qu’elle était encore en vie.

Cette semaine, Murdoch et son fils James, qui ont indemnisé les victimes des écoutes téléphoniques, paraîtront devant une commission parlementaire après avoir initialement refusé de le faire. Après s’être excusé, Murdoch s’excusera de nouveau, et encore, et encore, et encore. James, qui n’éprouve pas davantage de remords que son père, dira la même chose, mais ça ne marchera pas parce qu’il acheté le silence de certaines personnes et qu’il est par conséquent trempé dans le scandale.

Comme l’a rapporté le Telegraph la semaine dernière, tant que Brooks faisait partie de l’entreprise, elle protégeait James de certaines des attaques les plus véhémentes. C’était elle, après tout, la rédactrice en chef de News of the World quand le téléphone de Milly Dowler a été piraté. Mais la démission de Brooks expose dorénavant James Murdoch aux attaques les plus furieuses, ce qu’il ne peut possiblement supporter.

L'ambition des autres enfants

Rupert le sait, et il sait aussi qu’il devra bientôt sacrifier son fils préféré. La douloureuse situation dans laquelle il se trouve montre bien qu’aucun parent ne devrait se contenter d’avoir un seul enfant—il faut toujours prévoir une progéniture de secours au cas où quelque chose de terrible arriverait à l’enfant sur lequel vous comptiez. Murdoch a bien de la chance d’en avoir deux autres susceptibles de remplacer James pendant qu’il purgera sa peine en Sibérie.

À la fois Elisabeth, magnat des médias par elle-même et Lachlan, le fils aîné et ancien héritier présomptif, peuvent prendre la place de James dans la hiérarchie de News Corp. La réputation d’aucun des deux n’est entachée de scandale lié à des écoutes téléphoniques, et les deux sont ambitieux. L’opinion d’Elisabeth sur Brooks? Selon le Telegraph, elle a dit à des amis que Brooks avait «b***** l’entreprise.»

Mais Murdoch est-il vraiment capable de virer son propre fils? Je ne vois pas pourquoi nous devrions exclure l’infanticide dans ce cas de figure. Dans le Financial Times (sur abonnement) la semaine dernière, l’ancien magnat des médias et criminel condamné Conrad Black a déclaré que «Murdoch n’a aucune loyauté envers rien ni personne, excepté son entreprise. Il a du mal à conserver ses amitiés; il tient rarement parole longtemps, il exploite la gêne des autres et a trahi tous les leaders politiques qui l’ont jamais aidé dans tous les pays, à l’exception de Ronald Reagan et peut-être de Tony Blair.»

Enquête aux Etats-Unis

Lachlan a les mains aussi propres que possibles pour un Murdoch. Il a été éjecté du nid directorial de News Corp en 2005 après que Rupert avait passé des siècles à le préparer à devenir calife à la place du calife, et est reparti en Australie. Elisabeth, comme Lachlan, a travaillé pour News Corp. Elle s’est mise à son compte et a fondé Shine en 2001, une compagnie de production de TV qu’elle a récemment vendue à News Corp pour 674 millions de dollars. Pour une Murdoch, elle est assez clean, quoique quelques actionnaires de News Corp l’attaquent sous prétexte qu’elle aurait bénéficié d’un traitement de faveur lors des négociations avec News Corp.

Avec Lachlan et Elisabeth à ses côtés, Rupert peut se vanter d’avoir fait place nette, surtout maintenant que Les Hinton, ancien président de News International et actuel directeur de la publication du Wall Street Journal, vient juste de démissionner. Les Hinton avait garanti au Parlement en 2007 et 2009 que l’entreprise ne pratiquait pas les écoutes téléphoniques à grande échelle, raison pour laquelle Murdoch a été contraint de sacrifier l’un de ses employés les plus fidèles.

En achevant ses blessés et en les ensevelissant comme il le fait, Murdoch survivra et pourra continuer à se battre. Et il faut qu’il les achève. Outre l’enquête parlementaire et l’enquête criminelle en cours, Murdoch doit aussi se faire du souci car le même genre d’investigation est en cours aux États-Unis, où le FBI serait en train d’enquêter sur des allégations selon lesquelles les téléphones de victimes et de survivants du 11-Septembre auraient été mis sur écoute, et certains membres du Congrès ont demandé des enquêtes. Pendant ce temps, en Australie, le même genre de signaux d’alarme se mettent à sonner.

Un talent naturel pour le mensonge

Au cas où quelqu’un aurait oublié l’anecdote Dominique Strauss-Kahn, parfois le coupable tout désigné se trouve ne pas être coupable du tout, donc ne nous précipitons pas pour réserver une suite au pénitencier de Leavenworth pour la famille Murdoch et ses employés. Je suppose que Murdoch jouera la défense outragée cette semaine quand il paraîtra devant la commission parlementaire, et qu’il exigera que les députés ne salissent pas la réputation d’employés de News Corp qui n’ont pas enfreint la loi.

Je doute qu’aucun député arrivera à épingler Murdoch. Il excelle dans ce genre de tribunes, en partie parce qu’il a un talent naturel pour le mensonge, et parce que la lenteur de ses 80 ans interrompra le rythme de toute tentative d’interrogatoire agressif. Rupert les fera passer pour des bourreaux de vieillards s’ils sont trop insistants.

Maintenant qu’il a épuisé tout le stock d’amis qu’il s’était achetés (regardez à quelle vitesse David Cameron court), il va falloir que Murdoch s’en paye de nouveaux. Mais qui? Personne ne voudra son argent avant un moment, pas même les policiers qui empochaient les pots-de-vin de News of the World. Les policiers et les responsables du gouvernement dont Murdoch s’est systématiquement assuré les services au fil des ans doivent marcher sur des œufs. S’ils sont trop durs avec lui, il ne sera que trop content de leur faire tomber ses dossiers sur le crâne. Pourquoi se gênerait-il? Ils ont des réputations à défendre. Pas lui.

Ce sera aussi au bénéfice de Murdoch si le public commence à se faire l’écho des appels à une plus grande régulation de la presse par le gouvernement. Les autres éditeurs détestent Murdoch, mais pas au point d’accepter de bon cœur d’être puni par là où il a péché. Eux devront encaisser les conséquences de toutes les déclarations de son fait sur le sujet.

Le 15 juillet, Reuters Breakingviews a repéré une autre mine que le vieil homme devra désamorcer: son interprétation des pouvoirs du «comité spécial» nommé à Dow Jones après que Murdoch l’a acheté (Wall Street Journal compris) en 2007. Comme les vendeurs, la famille Bancroft, craignaient que Murdoch ne transforme le journal en boxon, le comité spécial se vit octroyer des pouvoirs pour enquêter non seulement sur les entourloupes de Dow Jones, mais également sur celles de News Corp.

«Si le comité des cinq le désire, il peut engager des enquêteurs, des avocats et des comptables pour conduire leurs propres enquêtes, avec accès total aux livres, documents et personnels de News Corporation» prétend Breakingviews. Le comité spécial s’est ridiculisé quand Murdoch est passé outre et a éjecté le rédacteur en chef du Wall Street Journal, Marcus Brauchli. Murdoch ferait donc bien de se méfier, de crainte que le comité ne fasse valoir ses droits à la vengeance.

Le Watergate de Murdoch

Il y a une chose que Murdoch ne contrôle pas; c’est l’énorme boule de neige de ressentiment qu’il provoque et qui est lentement en train de fondre. Tous ceux qui n’ont jamais gardé rancune à Murdoch pour ses infractions journalistiques, ses batailles contre les syndicats, ses manigances politiques et ses brillantes innovations commerciales affûtent leurs banderilles pour se jeter dans l’arène. Il est en train de recevoir le traitement même que ses journaux avaient pour habitude d’infliger aux autres. Comme l’écrivait un intelligent garçon à l’automne dernier, c’est le Watergate de Murdoch.

Olly Grender, du New Statesman, a un chapelet de conseils sur la manière dont Murdoch aurait pu mieux gérer la situation, et il semble d’ailleurs suivre quelques-unes de ses suggestions sur le tard. Cette semaine, je m’attends à un tour de force de Murdoch, qui va rejouer le drame du Watergate mais sans la démission et la retraite à San Clemente: il exile James, promeut Lachlan et Elisabeth, fait semblant de jouer les patrons honoraires et attend tous les salauds au tournant.

Croyez-moi: Murdoch prend son pied. «Rupert Murdoch donne certainement le meilleur de lui-même quand il est acculé ou qu’il fait face à une grande adversité», déclarait l’ancien cadre de News Corp Barry Diller dans l’article de Lanchester du London Review. «Et c’est peut-être le moment où il prend le plus de plaisir.»

Jack Shafer

Traduit par Bérengère Viennot

Jack Shafer
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