Culture

Hollywood sur les pas de l'industrie du disque

Bill Wyman, mis à jour le 17.07.2011 à 14 h 09

Certes, les studios ne peuvent pas lutter contre la gratuité des offres illégales. Mais copier les solutions mises en place pour protéger les industriels de la musique ne fera que les mener, eux aussi, dans le mur.

Dans un cinéma au Etats-Unis. REUTERS/Jessica Rinaldi

Dans un cinéma au Etats-Unis. REUTERS/Jessica Rinaldi

CE QUI EST ARRIVE A L'INDUSTRIE DE LA MUSIQUE au cours des dix dernières années ressemble beaucoup à l’intrigue de Very bad trip: quand des mauvaises décisions et un penchant pour l’auto-apitoiement mènent au chaos, à des événements douloureux, à un soleil aveuglant, à des souvenirs vagues mais déchirants… et qu’on se réveille avec un tigre dans sa chambre d’hôtel.

Cela fait plus de dix ans maintenant que les technologies de compression et les vitesses de connexion de plus en plus rapides facilitent l’échange de médias en ligne. Ça, c’est ce qui a déclenché l’action. Pour les amateurs de musique, ce qui était au départ la lente agonie—puis la jouissance—d’envoyer par mail une chanson à un ami s’est changé de plus en plus rapidement en un monde dans lequel on peut désormais facilement échanger des discographies de 10, 20, voire 50 ou 100 albums.

L’industrie de la musique y a perdu de nombreuses plumes: ses ventes représentent environ 40% de ce qu’elles étaient il y a 12 ans, et certains chiffres sont bien pires encore (un des graphiques de ce blog, par exemple, montre que les achats de CD ont baissé de 75% environ par rapport aux années 1990.)

Toute cette période fut dominée par le chaos: la chute du CD, l’ascension et la chute du DVD, l’essor et la chute de Napster. L’ascension sans frein, sans limites, sans frontières des réseaux de partage de fichiers et des sites de cyberlocker. Des milliers d’attaques en justice par l’industrie du disque contre ceux qui partageaient des fichiers; l’arrivée de Netflix; l’avenir opaque des services de streaming et du cloud storage. D’ailleurs, Steve Jobs vient d’annoncer qu’Apple se lançait à son tour dans le cloud storage. Le principe consistera à synchroniser nos bibliothèques iTunes—la musique pour l’instant, mais à terme les vidéos aussi—avec des dépositaires en ligne, où elles seront accessibles à tous nos ordinateurs, TV, téléphones et autres tablettes (moi je n’y crois pas, mais j’en parlerai une autre fois.)

Remarquez cependant que cela s’est produit une décennie après l’introduction de l’iPod. Si nombre des humiliantes déculottées à la Very bad trip de l’industrie musicale ont eu lieu en public, en coulisses c’était bien pire. Les labels savaient qu’il se passait quelque chose, sans savoir précisément quoi, et ont fait des pieds et des mains—et dépensé des fortunes—pour avoir leur part du gâteau (vous vous rappelez de l’affaire Warners et Imeem?)

Les résistances au changement

Il a fallu plus de dix années de querelles autour des droits, la plus grande partie menée par l’irrésistible Jobs en personne, avec différents partenaires récalcitrants et entêtés de l’industrie musicale; des artistes, des agents et des managers aux majors du disque en passant par les divers labels et entreprises associées, sans oublier les auteurs de chansons et leurs diverses associations dont la plupart offraient la résistance à tout changement technologique la plus cruche que l’on puisse imaginer.

Et puisqu’on en parle, jetez donc un œil à cet article du New York Times. Hollywood et l’industrie du câble s’associent pour pénaliser les téléchargements illégaux en coupant entièrement ou partiellement l’accès Internet du contrevenant après cinq ou six avertissements, ce qui marque le début d’un nouveau jeu de la taupe qui, même s’il réussit, n’aura pour résultat que de faire se déplacer les pirates vers d’autres moyens plus sûrs d’échanger des fichiers. [Toute ressemblance avec la situation en France et l’Hadopi n’est évidemment pas fortuite, note de Slate.fr]

Aujourd’hui en fait, l’industrie du film et de la TV ressemble beaucoup à celle de la musique au début des années 2000. Et comme nous l’avons vu, cette décennie n’a pas été des plus concluantes pour les maisons de disques. Il vaut donc la peine de se pencher sur la situation et de se demander comment elle va évoluer pour le monde de la télé et du cinéma au cours des dix prochaines années. Ce qui peut se résumer en une seule phrase. J’y arrive dans une minute.

Regarder un film ou une série télévisée aujourd’hui relève de l’épreuve. Voici une étude de cas. Si je veux regarder quelques vieux épisodes de The Office, par exemple, un nombre extraordinaire de possibilités s’offre à moi. Mais il y a deux problèmes. Tout d’abord, je ne veux pas d’un nombre extraordinaire de possibilités. J’en veux une, point. Et deuxièmement, toutes sont soit difficiles d’utilisation, soit incomplètes d’une manière ou d’une autre.

Traqué par Interpol

Les DVD, autrefois si cools et branchés—un tout premier commentaire réalisateur, c’est un truc qui ne s’oublie pas—sont aujourd’hui peu maniables et une vraie tannée à utiliser. D’abord il faut attendre que le DVD charge en teuf-teufant telle la version numérique d’une Ford-T. Il faut ensuite subir les avertissements du FBI et d’Interpol, mais alors vraiment beaucoup, en plusieurs langues. Vous pouvez appuyer sur le bouton «menu principal» de votre télécommande et insulter l’écran tant que vous voudrez, comme votre père le faisait avec sa télé préhistorique, ça ne vous mènera nulle part.

Les studios programment ces avertissements exprès pour qu’on ne puisse pas les éviter. Au bout d’un moment, le disque vous permet de naviguer dans le menu pour regarder l’épisode que vous voulez…et c’est reparti pour un tour, avertissements compris, quand vous changez de disque.

Notez que tout cela vous est infligé à vous, consommateur, qui avez pris le temps et fait l’effort d’acheter et de rapporter ce produit chez vous. En d’autres termes, vous avez acheté cet objet dans la plus grande légalité, mais les studios veulent à toute force que vous les entendiez chouiner sur le piratage, et n’ont apparemment aucune envie de vous laisser l’utiliser comme vous l’entendez.

Passons au cas du câble. Quand j’étais abonné à DirectTV, le disque dur de ma Box était gigantesque. En regardant mes séries favorites—trois ou quatre sur NBC, bien plus sur HBO et Showtime—j’archivais la saison en cours, ainsi qu’une foule de films et la fournée d’émissions d’actualité quotidiennes et hebdomadaires que je suis régulièrement. Et puis j’ai changé, et je me retrouve aujourd’hui bloqué avec Cox, la deux chevaux du câble.

Ma nouvelle Box ne peut contenir que si peu de séries que j’ai cru que le disque dur était défectueux à la sortie d’usine. En fait, non. C’est juste l’offre standard (nulle) de Cox. Aujourd’hui elle contient environ 20 séries et quelques films, et elle est quasiment inutile vu qu’elle se remplit tous les quelques jours et efface les plus vieux programmes. Et naturellement, elle ne propose aucun moyen d’archiver les séries que je veux conserver ni d’y connecter mon propre disque dur externe.

Inepte VOD

Mais, me demanderez-vous, et le service «à la demande» alors? Celui de Cox est pitoyable. Appuyez sur le bouton «VOD,» attendez quelques minutes et vous aurez le droit de feuilleter un truc qui ressemble au catalogue de films de la chambre d’hôtel d’un Marriott des années 1990 (il n’y a pas de fonction de recherche). Vous finissez par trouver les archives de NBC, et enfin quelques épisodes de The Office. Cliquez plusieurs fois et attendez patiemment, avant de découvrir que chaque épisode est servi entrecoupé de publicités impossibles à esquiver, le plus souvent pour des films Universal, l’entreprise sœur de NBC.

En général il n’y en a que deux, chacune répétée environ quatre fois au cours des 22 minutes de l’épisode. Ces derniers temps il y avait la triste bande annonce de Mon beau-père et nous et celle d’un film déjà tombé dans l’oubli, affichant un Zach Galifianakis affecté, appelé It's Kind of a Funny Story. Regardez deux épisodes et en l’espace d’une heure, vous aurez vu chacune de ces publicités huit fois. On ne peut pas dire que l’expérience soit des plus optimales.

Évidemment, il n’y a pas que NBC. HBO propose aussi quelques séries en service à la demande avec le système Cox. Mais quelques seulement.

Comme je suis abonné à HBO, je dispose d’un autre moyen pour visionner de vieilles émissions de HBO ou des séries que je veux rattraper. Le réseau les propose… sur Internet. HBO dispose aujourd’hui d’un service appelé HBO Go. Son site renferme un bon bout de l’historique du réseau.

On n’y trouve pas de Larry Sanders, mais il possède quand même la plupart des séries les plus chouettes—tout les Sopranos, The Wire, Six Feet Under, Deadwood et Sex and the City, par exemple. C’est génial, et la prochaine fois que j’irai à New York ce sera peut-être moi, le mec trop cool à la station de métro Spring St en train de regarder de vieux épisodes de Carnivale sur son Nexus One. Mais moi, je voudrais que ces séries télé soient diffusées là où, eh bien, là où je regarde la télé en fait, c’est-à-dire sur mon canapé en face du poste. Sauf que ça, ce n’est pas possible, ce qui est plutôt curieux.

Et puis il y a Netflix (remarquez en passant que j’en suis à mon quatrième média payant—d’abord le câble, puis les DVD, ensuite le câble premium, et maintenant Netflix pour 23,99$ de plus par mois). Netflix dispose d’un catalogue assez impressionnant de films et de séries disponibles en DVD. Mais évidemment il faut attendre deux-trois jours pour en recevoir un (j’inclus le temps nécessaire pour renvoyer le disque que vous avez déjà), et puis il ne propose pas les films et les séries qui n’existent pas en DVD (comme la série australienne Wilfred, par exemple). Et Netflix ne permet pas non plus de faire une recherche par titre, ce qui est agaçant.

L'offre de streaming légal n'a aucun intérêt

Le service de streaming à la demande de Netflix propose aussi un nombre limité de films et de séries. Il fonctionne bien. Il est rapide et réceptif. Le seul problème est que la PS3 Sony qui me sert à y accéder est devenue une source suprême de contrariété. Même avant ses derniers problèmes de piratage, la PS3 était devenue incroyablement arrogante, se mettant brusquement à me demander de souscrire à un service appelé PlayStation Network avant de me laisser regarder une quelconque vidéo sur Netflix (ce qui a peut-être un rapport avec le fait que j’aie changé pour Cox, mais je n’en suis pas certain. D’ailleurs je m’en tamponne. Moi ce que je veux c’est regarder mon film avec Netflix).

Ces derniers mois, la chose s’est également mise à me saluer avec un ennuyeux écran de souscription Netflix au lieu de me faire accéder directement au service. L’écran en question comporte une petite case à cocher, sensée me permettre d’accéder automatiquement à Netflix la prochaine fois. Et elle m’impose la petite case à tous les coups, en fait, même si je l’ai déjà cochée moult fois avant.

Quand le problème de piratage de la PS3 a commencé, un nouveau phénomène est né: après qu’on m’obligeait à passer par cet horripilant écran de souscription Netflix, on me disait qu’il fallait que j’aille m’inscrire au réseau PS3 d’abord…qui évidemment ne marchait pas. J’étais dirigé vers un écran qui m’expliquait que je ne pouvais pas m’inscrire sur le PlayStation Network, et me demandait d’appuyer sur un bouton pour revenir à l’écran précédent… qui me disait que je ne pouvais m’inscrire sur Netflix tant que je n’étais pas passé par le PlayStation Network. Ce petit manège s’est poursuivi plusieurs fois avant que la chose n’abandonne et ne me laisse accéder à Netflix. Imaginez comme les parents qui veulent juste mettre Toy Story 3 à leurs enfants doivent s’amuser.

Ceci dit, une fois qu’on réussit à accéder à Netflix, les six premières saisons de The Office peuvent être immédiatement regardées en streaming, mais curieusement, pas la saison en cours.

Frustration à tous les étages

Alors là je n’ai pas vraiment envie de consacrer le temps nécessaire à expliquer à quel point les offres vidéo de la boutique PlayStation sont insupportables à utiliser (on peut y obtenir quelques webisodes de The Office). Ni de vous parler d’un autre service vidéo HD de la PS3 appelé Vudu, qui propose «des films en streaming à haut débit et top qualité sur votre système PS3™!» ce qui avait l’air alléchant et intriguant à la fois jusqu’au moment où rien ne s’est passé quand j’ai cliqué sur son icône.

Ni de raconter à quel point il est ardu de décider Hulu Plus à fonctionner. Ce service me laisse tout de même regarder la saison en cours de The Office et finit par proposer l’intégralité des archives de la série aux téléspectateurs qui ne sont pas morts d’épuisement avant (qui a dit que la télé ne stimulait pas les facultés intellectuelles?) Ca coûte 7,99$ par mois, quand même, ce qui me fait une cinquième facture mais bon, quand on aime, hein.

(Apple TV, vous dites? Netflix marche mieux avec, certes, mais elle pose d’autres problèmes. Il n’y a pas de lecteur de disque, donc je ne peux pas m’en servir pour remplacer mon lecteur DVD, sans parler de mon lecteur Blu-ray, ni lire un disque de données, ce que je peux faire avec ma PS3. Et il n’y a pas de port USB pour mettre une clé, alors que la PS3 en a un).

Cette procédure aussi frustrante qu’inutile peut être répétée avec toute série télévisée de votre choix, ou n’importe quel œuvre d’un réalisateur, ou n’importe quel genre. Certaines parties sont disponibles ici sous ces conditions-là, d’autres plutôt sous ces autres conditions. Certaines se trouvent par ci, d’autres par , d’autres encore sont introuvables. Et la disponibilité du tout peut changer sans aucune forme de préavis.

Le problème auquel est confrontée l’industrie du film aujourd’hui est celui-là même que l’industrie musicale a dû gérer il y a dix ans. Voici la phrase qui résume tout, à laquelle je faisais référence un peu plus tôt:

La manière la plus facile et la plus commode de visionner les films ou les séries que l’on veut est de se les procurer illégalement.

J’ai récemment obtenu, par une source que je ne divulguerai pas pour des raisons évidentes, un seul et unique DVD contenant 22 épisodes de The Office sous forme de fichiers—soit une saison complète (vu que je possède déjà tous les DVD et que je ne me suis procuré le disque que dans le cadre de mon enquête journalistique, j’espère que le tribunal fera preuve de clémence à mon endroit). Je peux le passer sur ma PS3 et je peux l’emmener avec moi quand je me déplace pour le regarder sur mon ordinateur. 

Cela évite d’avoir à collectionner quatre ou cinq DVD. Sans être haute définition, la qualité est très correcte. Naturellement, je n’ai pas les bonus, comme les scènes coupées au montage, mais je suis sûr que je pourrais les obtenir facilement si je voulais. La PS3 possède une télécommande Bluetooth, bien meilleure que les télécommandes standard fournies par les entreprises de câble, qui fonctionne à la vitesse de la lumière. Et pas d’avertissement du FBI ou d’Interpol.

Une fois de plus, cela confine au ridicule: la version illégale n’est pas seulement gratuite. Elle est mieux.

Ce qui est illégal est plus pratique en tous points

Un autre exemple. Vuze est l’un des clients bittorrent les plus populaires. J’ignore quand c’est arrivé, mais il y a quelques mois j’ai remarqué de nouvelles icônes sous le menu vidéo de la PS3. «Vuze sur Macintosh» disait l’un. «Vuze sur PC» affichait l’autre. Je suis parti en exploration et j’ai fini par découvrir que le programme Vuze de mes ordinateurs avait ajouté une nouvelle possibilité, celle qui vous permet de diffuser sur votre TV la vidéo stockée dans les appareils connectés chez vous. Elle s’était installée toute seule sur la PS3. C’est un tantinet effrayant je suppose, mais comparez cela au fait que juste après son installation, Hulu Plus m’a dit que je devais télécharger une mise à jour. Alors que je n’ai qu’à envoyer toutes les vidéos de mon ordinateur dans le dossier Vuze PS3 et c’est prêt à regarder.

Ce n’est pas parfait mais c’est incroyablement utile. C’est aussi assez judicieux, dans le sens où le programme anticipe ce dont les gens peuvent avoir besoin pour le leur procurer (et il lit tous les formats, contrairement à Apple TV, qui ne prend en charge que le nombre limité de formats que son lecteur QuickTime arrive à gérer). Rien à signer, pas d’avertissements Interpol, pas d’écran de souscription, et, cerise sur le gâteau, pas de fossé artificiel entre telle et telle saison de séries télé. Tout est là quand j’en ai besoin. Pourquoi retourner à la VOD ou à Netflix?

Dans les années 2000, les maisons de disques étaient handicapées par un certain nombre d’obstacles—leur propre manque de connaissances techniques, les ayants droits de plus en plus nombreux et aux intérêts contradictoires, la paralysie du monde de l’entreprise confrontée au changement, ou simplement, dans les cas des maisons les plus éclairées qui ont tenté de surfer sur la vague, de mauvaises intuitions sur la direction qu’allait prendre la nouvelle technologie (elles étaient aussi coincées par un manque d’imagination provoqué par des décennies de machinations corrompues, de vision à court terme au ras du portefeuille et par la morgue d’avoir gagné des sommes folles grâce à leur capacité à revendre leurs produits sous différents formats à chaque nouvelle génération de consommateurs).

Résultat des courses, quand l’industrie musicale a commencé à ressentir les effets des changements technologiques, elle s’est conduite de manière absolument stupide. Les labels ne se sont pas associés pour coopter l’enfant sauvage. Quand Napster est apparu, ils l’ont traîné devant les tribunaux au lieu de travailler avec lui et de créer un dépôt central pour ses produits. Quand les jeunes ont commencé à s’échanger des fichiers grâce à d’autres sites, les labels ont adopté la politique de la terre brûlée en attaquant leurs propres clients, alors même qu’ils n’offraient pas toutes les musiques légalement.

Pourquoi Hollywood n'apprendra pas des erreurs

Et quand Steve Jobs a montré aux labels qu’il existait une manière facile et rapide de proposer leurs produits aux clients, ils ont lourdement insisté sur les logiciels de gestion des droits numériques, qui là aussi rendaient le produit légal moins désirable que sa version pirate, ce qui a débouché sur des années de progrès ralenti avant que les maisons de disques ne finissent par enfin céder.

Il semble évident que les années 2010 seront celles de la vidéo. Il y a de bonnes raisons, quand on regarde la situation à court terme, pour que l’industrie du film et de la télévision ne se ressaisisse pas. Et certaines vraies forces économiques s’y opposent aussi (notamment, les principaux acteurs impliqués doivent accepter ce que l’industrie musicale n’a jamais pu avaler—que la valeur globale de ses produits, soutenue par un contrôle monopolistique, a baissé de façon considérable et permanente. C’est beaucoup demander).

Mais on voit très bien ce qui n’a pas fonctionné pour l’industrie de la musique. Est-ce qu’Hollywood va en tirer des leçons? J’en doute. Pour commencer, la puissance des parties impliquées, la complexité de leurs interrelations et même les querelles intestines qui se déchaînent à l’intérieur même de certaines d’entre elles dépassent de loin celles du monde de la musique. Voyez plutôt: il y a Sony, Microsoft, Apple et Nintendo; les fabricants de matériel TV (Sony y compris); les studios, aux entreprises sœurs et autres intérêts internationaux (revoilà Sony); les chaînes de distributeurs de cinéma, les studios TV (hop, Sony), les réseaux TV; les vedettes, les auteurs, les réalisateurs et leurs syndicats, les acteurs auxiliaires, comme Netflix, Amazon et consorts, plus tous ceux que j’oublie (auxquels il convient d’ajouter les organismes de contrôle antitrust ici et, surtout, en Europe). 

Maintenant, essayez de mettre d’accord ces hurluberlus en tous genres. En outre, un autre facteur joue contre leur motivation à résoudre activement le problème: les enjeux sont moins élevés dans un sens, puisque les diffusions cinéma, qui représentent une grande partie des revenus des studios, ne vont pas être immédiatement affectés. On peut considérer le secteur comme l’équivalent de l’industrie des concerts pour la musique, mais où tout l’argent n’est pas versé aux artistes.

Une solution toute simple existe

Mais la constante augmentation de la qualité des projections privées, particulièrement pour les films attirant un public d’adultes, est à mon avis un écueil sous-estimé qui se profile à l’horizon. Et l’argent facile qui coule à flot grâce à des innovations comme la 3-D et la projection en format IMAX, aussi évanescent que puisse être leur attrait, cache pour le moment une bonne partie des faiblesses du secteur. 

Autre point fort du point de vue de l’industrie du cinéma: les manœuvres nécessaires pour utiliser les vidéos pirates sont pour l’instant bien plus compliquées que pour la musique, surtout pour le public de plus de trente ans, disons, et qui ne joue pas aux jeux vidéo. Mais la prévalence de ce phénomène est vouée à s’amoindrir avec chaque année qui passe. Les plus jeunes générations sont nées avec des consoles de jeu et des ordinateurs entre les mains. Elles ne connaîtront pas les problèmes que rencontrent les quadras d’aujourd’hui.

Si les studios avaient un tant soit peu de jugeote, ils monteraient au créneau et créeraient une immense boutique unique proposant séries et films, fixeraient un prix qui leur permettrait de vivre et donneraient le feu vert aux programmateurs pour rendre la chose aussi facile à utiliser et accessible que possible. Au lieu de quoi, ils perdent leur temps à armer le bras des compagnies de câble pour les aider à mener une nouvelle croisade contre le téléchargement illégal—processus compliqué, qui ne s’attaque pas aux racines du problème et qui ne marchera pas.

On n’a pas déjà vu ça quelque part?

Je ne suis pas en train de justifier le piratage. Évidemment, c’est gratuit—les studios ne peuvent rien contre ça. Mais faut-il vraiment que ce soit plus simple à utiliser, en plus?

Absolument pas—et tant que rien ne sera fait pour améliorer la facilité d’utilisation, les studios de cinéma et de TV vivront un scénario qui ressemblera étrangement à celui que vient juste de subir l’industrie musicale. Je connais le titre du film. Il s’appelle Very bad trip 2.

Bill Wyman

Traduit par Bérengère Viennot

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