Monde

Aux Etats-Unis, coup de poker et jeux de dette

David Weigel, mis à jour le 17.07.2011 à 11 h 53

Ou comment les républicains s’empêtrent dans le débat sur le déplafonnement de la dette américaine.

Réunion sur le plafonnement de la dette, à la Maison Blanche, le 14 juillet: le

Réunion sur le plafonnement de la dette, à la Maison Blanche, le 14 juillet: le vice-président Joe Biden au premier plan et, de gauche à droite autour d'Obama: le leader de la majorité républicaine à la Chambre des Représentants John Boehner, le leader de la majorité démocrate au Sénat Harry Reid, et le leader de la minorité républicaine au Sénat Mitch McConnell. REUTERS/Jason Reed

Vers la fin du film The Dark Knight, le Joker imagine un subterfuge machiavélique pour induire en erreur Batman et la police. Au lieu d’ordonner à ses hommes de main de serrer les otages de près, il force ces derniers à se lever et à braquer de fausses armes sur ses sbires. De loin—du point de vue d’un sniper par exemple—on croirait vraiment que c’est sur les otages qu’il faut tirer.

La manœuvre ne fonctionne pas, pour tout un tas de raisons compliquées et sans rapport avec notre sujet, qui posent de sérieuses questions sur l’espionnage et le niveau de sécurité des téléphones portables. C’est néanmoins une image commode pour comprendre la volte-face que les républicains essaient de mettre en œuvre dans le débat sur le plafonnement de la dette. Pour l’instant, leur ruse est aussi ratée que celle du Joker.

Le sénateur Mike Lee, républicain de l’Utah, est un petit nouveau du Tea Party qui a commencé à faire connaître son opinion sur un certain nombre de sujets constitutionnels. Mercredi après-midi, après une réunion avec d’autres sénateurs américains, Lee a confié aux journalistes que le projet de Mitch McConnell, le leader de la minorité républicaine au Sénat, de déplacer la responsabilité du plafonnement de la dette du Congrès au président Obama était inacceptable. En effet, cela priverait le parti conservateur de l’influence nécessaire pour faire passer les réformes.

«Pourquoi le président ne voit-il pas d’inconvénient à nous acculer à un manque à gagner financier provoqué par le plafonnement de la dette, simplement parce qu’il n’a pas envie de convaincre son parti de soutenir un amendement sur l’équilibre budgétaire?», a demandé Lee. «Qu’y a-t-il de si choquant dans le fait que le président soit prêt à différer les versements de Sécurité sociale aux retraités actuels?»

Les journalistes ont blêmi. L’un d’entre eux lui a demandé s’il accusait le président de prendre le pays en otage. «Oui!, a répondu Lee, c’est exactement ce que je veux dire. C’est absolument ce que je veux dire.»

Que faut-il croire pour être d’accord avec Lee? Il faut être convaincu que le département du Trésor ment sur la difficulté de réajuster les versements aux bénéficiaires de la Sécurité sociale, aux vétérans et à tous les autres. Il faut aussi croire que la Maison Blanche se réjouit d’un conflit qui fait passer les républicains pour des fanatiques prêts à risquer la cessation de paiement pour quelques jours, juste pour prouver qu’ils avaient raison sur le sujet des dépenses publiques.

La première partie de cette opinion est fausse. La meilleure preuve dont disposent les républicains est un rapport de Goldman Sachs—et pas de doute, ces gars-là sont dignes de confiance, pas vrai?— qui émet l’hypothèse que le Trésor pourrait éviter la cessation de paiement en établissant une liste de priorités de ses différentes dépenses.

Le même rapport avertit que cela se produirait au milieu d’une «gigantesque et immédiate réduction des dépenses fiscales», et des rapports moins optimistes nous rappellent que Trésor devrait remettre à plus tard entre 40 et 45% des 80 millions de versements de retraites mensuelles. Et la seconde partie de l’argument est difficilement compréhensible. Comment le président Obama aurait-il pu mal interpréter à ce point le désaccord sur la dette et l’influence du parti républicain il y a huit mois s’il se préparait à la bataille d’aujourd’hui?

Pour l’instant, les républicains s’en sortent bien dans cette bataille de la dette. Depuis des mois, ils s’assurent que le débat a lieu selon leurs conditions: le vote sur la dette était une manœuvre pour forcer Washington à adopter des mesures d’austérité. La ruse de McConnell et l’accusation de «prise d’otages»—émise par Michele Bachmann quelques heures à peine avant Lee—sont une volte-face. C’est un sujet de polémique dangereux. Il n’est pas bon de rester indifférent (ou en tout cas de feindre l’indifférence) devant une dégradation possible de la notation des États-Unis, juste avant que Moody's ne déclare ses doutes sur la notation des États-Unis, justement.

Le problème des républicains est qu’il est impossible de jouer à la fois sur le tableau McConnell et le tableau Bachmann/Lee. Depuis des semaines, les conservateurs utilisent la querelle de la dette afin d’engranger des soutiens pour un engagement «Cut, Cap, and Balance [réductions et plafonnement des dépense publiques et vote d’un amendement pour l’équilibre budgétaire]», promettant de ne voter pour un relèvement [du plafond de la dette] que si ces trois éléments étaient pris en compte sérieusement et avec fermeté. Ils ne cachent pas leur crainte que l’initiative de McConnell ne les prive de leur influence. Quand j’ai demandé aux leaders du Tea Party le plan qu’ils préféraient, ils m’ont tous affirmé privilégier Bachmann/Lee au détriment de McConnell.

«Il y a ici une analyse coûts/bénéfices», explique Max Pappas, qui gère le comité d’action politique du groupe de pression FreedomWorks. FreedomWorks a réagi au quart de tour à l’idée de McConnell en demandant à ses supporters d’inonder les lignes téléphoniques du parti conservateur avec des «non!» indignés; et jeudi, ses membres avaient prévu d’investir les bureaux de certains membres démocrates du Congrès pour les rallier eux aussi à leur cause. «S’ils votent pour ça, ils voteront pour le transfert d’un pouvoir constitutionnel du Congrès à l’exécutif. Je n’imagine pas que l’on puisse envisager ça favorablement», justifie Pappas. «Peu importe à qui appartient ceci ou cela, ou quel parti est responsable de quoi.»

Sal Russo, gourou politique du Tea Party Express, comprend le point de vue de McConnell. «Il est tentant de mettre l’échec à résoudre la flambée de notre dette nationale et l’excès de nos dépenses sur le dos d’Obama» déclare-t-il. «Mais la situation est trop critique pour ne pas entreprendre des démarches immédiates pour maîtriser ce désastre fiscal. Nous pensons donc qu’il faut dès à présent aborder le problème des coupes budgétaires et des limites à mettre aux dépenses.»

«En votant la proposition de McConnell», s’indigne Jenny Beth Martin des Tea Party Patriots, l’organisation qui chapeaute tout le mouvement, «le Congrès abdiquerait son devoir tel qu’il est prescrit par la Constitution. Si certaines manœuvres, propositions et négociations de l’ombre peuvent présenter des avantages politiques pour un parti ou pour un autre, ce qui nous préoccupe c’est ce qui est bon pour les Américains en dehors de tout parti politique.»

Le Tea Party le croit vraiment—et avec l’esprit suffisamment retors, n’importe quel stratège républicain devrait être capable de voir les mérites de cette position. Tous les compromis sur le plafonnement de la dette envisagés jusqu’ici sont épouvantables pour Obama. Ils lui donnent la responsabilité partielle d’un plan qui coupe à la fois dans les prestations sociales et entraverait toute croissance économique suscitée par les dépenses publiques. McConnell l’a admis d’ailleurs dans un entretien avec Laura Ingraham.

«Ils veulent nous mettre les problèmes de l’économie sur le dos», se justifie-t-il. «La cessation de paiement n’est pas une meilleure idée aujourd’hui que quand Newt Gingrich l’a tentée en 1995, parce qu’elle détruit votre image de marque et que cela donnerait au président l’occasion de nous reprocher le mauvais état de l’économie. Écoutez, l’économie, c’est lui. Ca fait bientôt trois ans qu’il est au pouvoir. Nous refusons de le laisser nous entraîner dans la co-responsabilité d’une mauvaise économie.»

C’est du même tonneau que ce que John Boehner clame depuis des mois:  les républicains, qui peuvent entraver toutes les lois qu’ils veulent et ne s’en privent pas, ne contrôlent «qu’une moitié d’un tiers du gouvernement.» Si vous croyez à ça, alors il est possible que le président retienne réellement l’Amérique en otage avec le plafonnement de la dette. Mais à ce niveau là, pourquoi y croire?

David Weigel

Traduit par Bérengère Viennot

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