France

Eva Joly: du blasphème en république

Etienne Augé, mis à jour le 16.07.2011 à 11 h 45

Les réactions à la proposition de la candidate écologiste sont typiques d'une France qui se voit toujours comme si elle était en 1880, époque bénie où les femmes, et encore moins les barbares étrangers, n’avaient droit au vote.

Meeting à Marseille, le 10 juin 2011. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Meeting à Marseille, le 10 juin 2011. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Eva Joly a commis l'irréparable: critiquer la Grande Muette et sa place dans la société française. La classe politique, dans un bel ensemble, s'insurge contre l'étrangère qui ose ne pas apprécier l'un des plus beaux défilés militaires du monde, après peut-être celui de la Russie. De droite surtout et de gauche un peu moins s'abattent comme des missiles les réponses à la candidate écologiste qui propose un défilé citoyen, comme dans son pays d'origine, plutôt qu'une parade militaire mettant en scène les fleurons de la technologie guerrière française.

Devant les attaques dont fait l'objet la première proposition de campagne de l'ancienne juge, on peut prendre le temps de réfléchir sur une question estivale: est-il possible de critiquer la France quand on ne peut pas justifier de plusieurs générations d'ancêtres dans le pays des droits de l'homme et de l'immigration?

Eva Joly a donc proposé en ce 15 juillet, lendemain de la fête nationale française, de «remplacer ce défilé militaire par un défilé citoyen où nous verrions les enfants des écoles, ou nous verrions les étudiants, où nous verrions aussi les seniors défiler dans le bonheur d'être ensemble, de fêter les valeurs qui nous réunissent.».

Ce qui a fait tiquer les politiques de tous bords, et au-delà leurs administrés, c'est qu'une naturalisée ait parlé de valeurs communes alors qu'elle est née ailleurs et ne peut donc avoir baigné dans la potion magique des valeurs françaises depuis qu'elle est petite. La suite du discours d’Eva Joly n’a pas apaisé les esprits, quand elle conclut:

«Je pense que le temps est venu de supprimer les défilés militaires du 14-Juillet parce que ça correspond à une autre période.».

Ces propos forts lui ont donc valu des noms d'oiseaux, ainsi qu'une invitation à rentrer chez elle. C'est que pour les Français, le défilé du 14-Juillet a toujours existé alors même que son invention ne date que de 1880. Sa forme actuelle a été fixée en 1919, avec les forces armées françaises qui empruntent l'avenue des Champs-Elysées, couronnés par l’Arc de triomphe, rappel des conquêtes nationales. Mais lorsqu’on évoque le défilé militaire, on l’associe principalement à la date de la Prise de la Bastille, ce qui explique pourquoi en anglais on qualifie de façon inexacte la fête nationale française de «Bastille Day».

Propagande structurante

Toute tradition associée à la Révolution française acquiert automatiquement ses valeurs, même s’il est difficile d’expliquer de façon logique en quoi une démonstration de force militaire présente un rapport avec la notion de droits de l’homme issus de la Révolution.

L’explication des réactions outrées aux propos d’Eva Joly est donc à rechercher dans la construction de l’identité nationale, fruit d’une maîtrise de l’histoire acquise grâce à une propagande structurante. La France possède un passé guerrier constant, mais s’emploie à projeter une image pacifique et d’amie des lettres et de la culture. Aujourd’hui, comme en 1880, l’intérêt d’un défilé militaire se trouve principalement dans la nécessité de mobiliser l’opinion publique sur des thèmes liés à sa sécurité. Les premières parades guerrières sont organisées peu après la défaite de 1870, afin de rappeler aux Français qu’une nation avec un passé aussi conquérant ne saurait se passer d’une partie de son territoire, l’Alsace et la Lorraine arrachés par l’ennemi.

En 2011, la France est toujours un pays en guerre, mais refuse de se considérer comme tel. Les théâtres d'opérations d'Afghanistan et de la Libye ne sont pas des guerres, mais des «opérations militaires». La novlangue empêche les citoyens de critiquer la politique étrangère, et la plupart des médias français traitent plus du Tour de France plutôt que des obus consommés par l’armée.

La Norvège, circonstance aggravante

Que le citoyen français préfère du pain et des jeux à la réalité de l’Etat peut se comprendre, même si ce n’est pas à son honneur. Mais qu’une étrangère ait le toupet de faire remarquer que le roi est nu, ou plutôt que la France, en plus d’être engagé militairement dans plusieurs pays, célèbre son jour le plus sacré par une démonstration de force, et c’est l’hallali.  

Outre le défaut d’être née ailleurs, la candidate écologiste provient de Norvège. Et en France, la Norvège agace. Le pays fonctionne bien, très bien même si l’on en croit les classements internationaux mais on lui trouve des circonstances atténuantes pour ne pas s’en inspirer. «La Norvège regorge de pétrole, elle est riche donc c'est normal qu’elle soit prospère». Cet argument qu'on entend fréquemment laisserait à penser que tous les pays riches en pétrole sont à la pointe du progrès social, ce qui n'est pas du tout le cas des monarchies pétrolières.

«La Norvège est petite, elle est donc facile à gérer», constitue un argument invalidé par le Liban ou la Géorgie, dotés de populations comparables. Enfin, que son fonds souverain soit le deuxième plus gros mondial irrite. Comment la Norvège ose-t-elle préparer son avenir, surtout qu’elle exige que son fonds souverain soit exemplaire? Maintenant, les vikings viendraient donner des leçons à la France. Alors même que celle-ci a les moyens militaires de la faire taire rapidement.

Sacrée République d'avant

On peut être d'accord avec François Fillon : Eva Joly n'est pas en France depuis assez longtemps pour comprendre la culture française. Car en France, la République est sacrée comme tout ce qui y touche. Evoquer un quelconque changement, considérer que la France doit évoluer avec son temps, remettre en cause les patients efforts d’illusion nationale qui conduisent à une défilé militaire annuel, c’est se rendre coupable de haute trahison.

Eva Joly propose, sans doute de façon maladroite, une autre célébration de la nation et on lui rétorque que la France est bâtie sur l’armée, donc sur les conquêtes et sur un passé qu’on a tendance à enjoliver pour ne pas dire revisiter franchement. Un personnage politique de souche 100% française aurait-il pu se permettre la même tirade que Mme Joly? On peut en douter.

L’homme politique français sait qu’en France, il est des institutions qu’on n’attaque pas sous peine de mort médiatique: on ne doit jamais dire qu’on n’aime pas le football, qu’on méprise les produits du terroir et qu’un défilé militaire du 14 juillet fait un peu URSS ou Corée du Nord. Au final, ce n’est pas que le 14-Juillet qui doit changer de symboles, c’est la France qui doit accepter sa nouvelle place dans le monde. Cette place n’est plus celle de 1880, époque bénie où les femmes, et encore moins les barbares étrangers, n’avaient droit au vote.

Etienne Augé

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