Eva Joly: du blasphème en république
Les réactions à la proposition de la candidate écologiste sont typiques d'une France qui se voit toujours comme si elle était en 1880, époque bénie où les femmes, et encore moins les barbares étrangers, n’avaient droit au vote.
- Meeting à Marseille, le 10 juin 2011. REUTERS/Jean-Paul Pelissier -
Eva Joly a commis l'irréparable: critiquer la Grande Muette et sa place dans la société française. La classe politique, dans un bel ensemble, s'insurge contre l'étrangère qui ose ne pas apprécier l'un des plus beaux défilés militaires du monde, après peut-être celui de la Russie. De droite surtout et de gauche un peu moins s'abattent comme des missiles les réponses à la candidate écologiste qui propose un défilé citoyen, comme dans son pays d'origine, plutôt qu'une parade militaire mettant en scène les fleurons de la technologie guerrière française.
Devant les attaques dont fait l'objet la première proposition de campagne de l'ancienne juge, on peut prendre le temps de réfléchir sur une question estivale: est-il possible de critiquer la France quand on ne peut pas justifier de plusieurs générations d'ancêtres dans le pays des droits de l'homme et de l'immigration?
Eva Joly a donc proposé en ce 15 juillet, lendemain de la fête nationale française, de «remplacer ce défilé militaire par un défilé citoyen où nous verrions les enfants des écoles, ou nous verrions les étudiants, où nous verrions aussi les seniors défiler dans le bonheur d'être ensemble, de fêter les valeurs qui nous réunissent.».
Ce qui a fait tiquer les politiques de tous bords, et au-delà leurs administrés, c'est qu'une naturalisée ait parlé de valeurs communes alors qu'elle est née ailleurs et ne peut donc avoir baigné dans la potion magique des valeurs françaises depuis qu'elle est petite. La suite du discours d’Eva Joly n’a pas apaisé les esprits, quand elle conclut:
«Je pense que le temps est venu de supprimer les défilés militaires du 14-Juillet parce que ça correspond à une autre période.».
Ces propos forts lui ont donc valu des noms d'oiseaux, ainsi qu'une invitation à rentrer chez elle. C'est que pour les Français, le défilé du 14-Juillet a toujours existé alors même que son invention ne date que de 1880. Sa forme actuelle a été fixée en 1919, avec les forces armées françaises qui empruntent l'avenue des Champs-Elysées, couronnés par l’Arc de triomphe, rappel des conquêtes nationales. Mais lorsqu’on évoque le défilé militaire, on l’associe principalement à la date de la Prise de la Bastille, ce qui explique pourquoi en anglais on qualifie de façon inexacte la fête nationale française de «Bastille Day».
Propagande structurante
Toute tradition associée à la Révolution française acquiert automatiquement ses valeurs, même s’il est difficile d’expliquer de façon logique en quoi une démonstration de force militaire présente un rapport avec la notion de droits de l’homme issus de la Révolution.
L’explication des réactions outrées aux propos d’Eva Joly est donc à rechercher dans la construction de l’identité nationale, fruit d’une maîtrise de l’histoire acquise grâce à une propagande structurante. La France possède un passé guerrier constant, mais s’emploie à projeter une image pacifique et d’amie des lettres et de la culture. Aujourd’hui, comme en 1880, l’intérêt d’un défilé militaire se trouve principalement dans la nécessité de mobiliser l’opinion publique sur des thèmes liés à sa sécurité. Les premières parades guerrières sont organisées peu après la défaite de 1870, afin de rappeler aux Français qu’une nation avec un passé aussi conquérant ne saurait se passer d’une partie de son territoire, l’Alsace et la Lorraine arrachés par l’ennemi.
En 2011, la France est toujours un pays en guerre, mais refuse de se considérer comme tel. Les théâtres d'opérations d'Afghanistan et de la Libye ne sont pas des guerres, mais des «opérations militaires». La novlangue empêche les citoyens de critiquer la politique étrangère, et la plupart des médias français traitent plus du Tour de France plutôt que des obus consommés par l’armée.
La Norvège, circonstance aggravante
Que le citoyen français préfère du pain et des jeux à la réalité de l’Etat peut se comprendre, même si ce n’est pas à son honneur. Mais qu’une étrangère ait le toupet de faire remarquer que le roi est nu, ou plutôt que la France, en plus d’être engagé militairement dans plusieurs pays, célèbre son jour le plus sacré par une démonstration de force, et c’est l’hallali.
Outre le défaut d’être née ailleurs, la candidate écologiste provient de Norvège. Et en France, la Norvège agace. Le pays fonctionne bien, très bien même si l’on en croit les classements internationaux mais on lui trouve des circonstances atténuantes pour ne pas s’en inspirer. «La Norvège regorge de pétrole, elle est riche donc c'est normal qu’elle soit prospère». Cet argument qu'on entend fréquemment laisserait à penser que tous les pays riches en pétrole sont à la pointe du progrès social, ce qui n'est pas du tout le cas des monarchies pétrolières.
«La Norvège est petite, elle est donc facile à gérer», constitue un argument invalidé par le Liban ou la Géorgie, dotés de populations comparables. Enfin, que son fonds souverain soit le deuxième plus gros mondial irrite. Comment la Norvège ose-t-elle préparer son avenir, surtout qu’elle exige que son fonds souverain soit exemplaire? Maintenant, les vikings viendraient donner des leçons à la France. Alors même que celle-ci a les moyens militaires de la faire taire rapidement.
Sacrée République d'avant
On peut être d'accord avec François Fillon : Eva Joly n'est pas en France depuis assez longtemps pour comprendre la culture française. Car en France, la République est sacrée comme tout ce qui y touche. Evoquer un quelconque changement, considérer que la France doit évoluer avec son temps, remettre en cause les patients efforts d’illusion nationale qui conduisent à une défilé militaire annuel, c’est se rendre coupable de haute trahison.
Eva Joly propose, sans doute de façon maladroite, une autre célébration de la nation et on lui rétorque que la France est bâtie sur l’armée, donc sur les conquêtes et sur un passé qu’on a tendance à enjoliver pour ne pas dire revisiter franchement. Un personnage politique de souche 100% française aurait-il pu se permettre la même tirade que Mme Joly? On peut en douter.
L’homme politique français sait qu’en France, il est des institutions qu’on n’attaque pas sous peine de mort médiatique: on ne doit jamais dire qu’on n’aime pas le football, qu’on méprise les produits du terroir et qu’un défilé militaire du 14 juillet fait un peu URSS ou Corée du Nord. Au final, ce n’est pas que le 14-Juillet qui doit changer de symboles, c’est la France qui doit accepter sa nouvelle place dans le monde. Cette place n’est plus celle de 1880, époque bénie où les femmes, et encore moins les barbares étrangers, n’avaient droit au vote.
Etienne Augé
Mis à jour le 16/07/2011 à 11h45

















































Quel est même le rapport entre l'armée et la révolution française?
Comme dit dans l'article, ce défilé a été institué bien après cette dernière, après une défaite militaire écrasante, pour soutenir le moral de la nation, puis adapté après la victoire de la première guerre mondiale.
Est-on encore dans cette situation aujourd'hui? Franchement?
La France est-elle capable de s'adapter au présent? C'est ça la vrai question.
La France est différente et c'est ce qui fait la différence ;)
Tous les corps de la nation, à leur manière, donnent un peu (beaucoup) de leur vie pour la République, une et indivisible.
Que seuls les fous d'armes aient le droit à leur parade annuelle, soit disant au nom de la patrie, je ne le conçois ni logiquement, ni affectivement.
Il était temps que quelqu'un ose poser la question de savoir ce que sont, profondément, nos valeurs. Apporter la démocratie, faire briller l'intelligence des Lumières, oui. Fêter l'union du peuple, oui. Faire les fiers en montrant nos muscles, non, je ne crois pas.
J.van Dijk, Anvers, Belgique
1. / Nous vivrions dans un société dans laquelle critiquer la "grande muette" serait commettre l'irréparable. Mais enfin, je ne vois vraiement pas le tabou que représente l'armée, après Brassens, Le grand Duduche de Cabu, et plus généralement le pacifisme des années 60 (dont on peut d'ailleurs se demander si les pacifistes en question avaient pleine conscience des intérêts et des puissances qu'ils servaient objectivement, mais c'est un autre débat). Dans un pays où des journalistes en captivité sont infiniment plus de bruit que des morts militaire, cette première idée révèle simplement que chacun, désormais, doit commencer son argumentation en se plaçant en situation de minorité et de résistance... C'est la culture de la victimisation.
2. /" est-il possible de critiquer la France quand on ne peut pas justifier de plusieurs générations d'ancêtres dans le pays des droits de l'homme et de l'immigration?" Vivons-nous dans le même pays ? Moi je vis dans la France des groupes de rap et autres qui niquent la France à longueur de chanson - dans le pays des indigènes de la République qui se considèrent victime de colonisation, du pays de Harlem Desir, de Fodé Sylla, de Houria Bouteldja qui nomme les français un peut trop en racinés du nom délicieux de "souchiens" etc. L'auteur de cet article vit-il vraiment en France ?
2./ "En 2011, la France est toujours un pays en guerre, mais refuse de se considérer comme tel. (...) La novlangue empêche les citoyens de critiquer la politique étrangère" Mais en quoi la suppression du défilé permettra-il une prise de conscience ? Il me semble plutôt que ce serait de nature à permettre cette prise de conscience. Mais s'il s'agit de dire que le patriotisme belliciste induit cet aveuglement, là encore, je suis étonné. Les principaux événements guerriers qui structurent la conscience nationale aujourd'hui ne son nullement Bouvines ou Verdun, mais bien la seconde guerre mondiale (avec la défaite de 40 et la résistance intérieure non-militaire) et la décolonisation, la torture en Algérie etc. Franchement, là encore, on ne vit pas dans le même pays. C'est ce qu'on peut répondre aussi à l'argument selon lequel les français "enjolivent" et "revisitent" leur passé. D'une part, cela est vrai, et me semble inévitable, voire même souhaitable de cultiver une peu de patriotisme et de fierté nationale. D'autre part, la mémoire (et parfois la propagande) inverse existe aussi, comme je l'ai rappelé.
3 "Evoquer un quelconque changement, considérer que la France doit évoluer avec son temps, remettre en cause les patients efforts d’illusion nationale qui conduisent à une défilé militaire annuel " Il faudrait montrer en quoi consiste l'illusion. Dans le fait qu'un pays qui entend jouer un rôle quelconque sur le plan international, être défendre ses intérêt et ses ressortissants devrait être doté d'une armée efficace ? C'est ce que je crois. Et il me semble aussi qu'en vérité, le rôle de l'armée est largement minoré et caché, car nous vivions dans une société qui veut occulter la maladie et la mort sous toutes es formes, et ignorer que des hommes se battent et meurent pour défendre ses intérêts. Mon post est trop long, je le termine par ce petit dialogue sur le pacifisme: "Pierre-André Taguieff dans son ouvrage sur Julien Freund rapporte un dialogue entre Jean Hyppolite et Julien Freund lors de la soutenance de thèse en 1965 de ce dernier. Hyppolite dit :
« Sur la question de la catégorie de l'ami-ennemi, si vous avez vraiment raison, il ne me reste plus qu'à aller cultiver mon jardin. »
Freund répliqua :
« Écoutez, Monsieur Hyppolite, vous avez dit […] que vous aviez commis une erreur à propos de Kelsen. Je crois que vous êtes en train de commettre une autre erreur, car vous pensez que c'est vous qui désignez l'ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d'ennemis, nous n'en aurons pas, raisonnez-vous. Or c'est l'ennemi qui vous désigne. Et s'il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d'amitiés. Du moment qu'il veut que vous soyez son ennemi, vous l'êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. »
Hyppolite répondit :
« Dans ce cas, il ne me reste plus qu'à me suicider. »
P.-A. Taguieff cite ensuite le commentaire critique fait par Raymond Aron à propos de Jean Hyppolite et rapporté par Julien Freund :
« Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales. »"
Je passerai outre la première affabulation, mais dire que "La Chine s'arme", c'est tenter de faire croire que parce que la Chine a acheté un porte-avions à l'Ukraine qui brade son matériel militaire est forcément source d'instabilité...le jour où les Chinois viendront faire la guerre à la France, peu de chances pour qu'ils s'en sortent à si bon compte. Au hasard : dissuasion nucléaire.
Mme Joly a eu le mérite de taper dans la fourmilière et avec raison, ce défilé n'est pas indispensable. Sa proposition de défilé civil est maladroite à n'en pas douter, mais si la candidate d'EELV fait d'autres propositions détonantes comme celle-ci, ça ne fera pas de mal à un pays sclérosé et qui, pour tenter de trouver sa voie au sein de la mondialisation-toute-puissante-le-capitalisme-nous-tuera-tous, préfère se trouver des boucs émissaires plutôt que d'attaquer les vraies questions. Car c'est bien ça, le problème de la campagne à venir : soigneusement éviter les sujets de fonds qui permettrait à la France d'être compétitive et d'assurer une réelle égalité qui se dégrade parmi les citoyens. Mais plutôt qu'ouvrir le débat, on préfère lui dire de rentrer en Norvège et une certaine France applaudit bruyamment. Je n'ose même pas imaginer "l'indignation", le mot du moment qu'aurait suscité une telle réaction parmi la population française si cela s'était déroulé dans un autre pays.
Hulot que je trouve par ailleurs sympathique, est bien trop pleutre pour avoir osé faire une telle proposition. Quant aux cire-pompes de service de la droite comme de la gauche, je vous dis merci. Merci d'être fidèles à l'image que de plus en plus de personnes se font de vous, merci de votre aveugle obéissance au parti, merci de ne pas nous prendre par surprise avec une réaction intelligente, contructive, innovante qui préfèrerait chanter les louanges de la vie plutôt que de cultiver une psudo puissance et la mort.
La mort de soldats est certes déplorable. Les résultats de la guerre en Afghanistan sont encore plus déplorables. Les plus grandes puissances du monde défilent, veulent faire les beaux sur les Champs Elysées mais sont incapables de contrôler un pauvre pays de 20 million d'habitants qui compte 80% d'illétrés. Cherchez l'erreur, défilent-ils ou se défilent-ils?
Cette fraîcheur et ce courage désorientent les professionnels de la politique, de la langue de bois, du "je ne veux voir qu'une tête ".
Un français de "souche" ne se retrouve pas nécessairement dans la parade militaire des Champs Elysées.
Des bérets rouges, des légionnaires, des chars, des mirages asourdissants ne sont pas pour tous le symbôle du peuple révolté des faubourgs de 1789.
Et pourquoi pas un défilé de la Nation à la République, plutôt ?
Trop NPA, trop soixante huitard...c'est vrai.
Mais quand même, qu'elle réponse affligeante de notre Pemier ministre !
Jusqu'ici, nous savions qu'il réformait le pays courageusement, désormais, nous savons qu'il vaut mieux avoir ses quartiers, non pas de noblesse, mais d'ancètres, bons français.
Rompez !...
Dan92
Sauf que, justement, le défilé du 14 juillet n'a jamais été aussi moderne. Tous les pays du monde célèbrent, à leurs manières, leurs forces armées, démocraties comme dictatures. Il suffit de vivre un petit peu à l'étranger pour voir régulièrement des défilés militaires, qui sont en général très appréciés des populations. Qu'on le veuille ou non, les militaires symbolisent le patriotisme, puisque ce sont les seuls qui sont officiellement amenés à donner leurs vies pour leur pays. Et le patriotisme n'est pas une valeur à jeter (au contraire du nationalisme).
Le défilé du 14 juillet et la Marseillaise sont par ailleurs des institutions connus dans le monde entier, et enviés à l'étranger, un petit peu comme notre Tour Eiffel ou notre French Cancan ... Ce sont des éléments qui font connaître notre pays, et qui lui donnent sa place justement.
Enfin, les derniers défilés ont systématiquement invités des nations étrangères, souvent fières de participer. C'est donc aussi un outil diplomatique. Pourquoi s'en priver ?
Le défilé du 14 juillet n'est pas la France de 1880, mais bien celle de 2011. Et dans un monde qui réarme et où les sentiments nationaux sont de plus en plus sensibles, il est important de rendre, une fois par an, hommage à ces citoyens qui nous défendent.
Ps: Quant à la "propagande structurante" que vous dénoncez, c'est une bonne blague. Nous sommes le pays de la repentance systématique. Bientôt nous nous excuserons de nos victoires, inventions et apports à l'humanité. Et, personnellement je n'ai rien contre la Norvège (je me fous de la Norvège en fait), mais vos arguments pour la défendre sont bidons.