France

14-Juillet: profitons d'Eva Joly pour mener enfin le débat sur nos armées

Eric Le Boucher, mis à jour le 15.07.2011 à 17 h 48

Le défilé du 14-Juillet à la papa glorifie une stratégie militaire que nous n'avons pas les moyens d'entretenir.

Derniers détails avant le défilé du 14 juillet 2011. REUTERS/Philippe Wojazer

Derniers détails avant le défilé du 14 juillet 2011. REUTERS/Philippe Wojazer

La question est bonne: non pas tant de faire défiler les enfants et les vieillards (et pourquoi pas, pour plaire à Eva Joly, les juges en hermine et les gardes champêtres en grand uniforme d’écologiste patenté?) que de savoir ce que doit évoquer le défilé de l’armée française. Celui du 14-Juillet des corps d’armée, infanterie, cavalerie, aviation, des écoles et des légionnaires, donne en tout cas l’idée, fausse, d’une Grande armée capable d’assurer la défense du territoire national, îles lointaines comprises, et en plus d’assurer des missions de paix ailleurs, en Afghanistan ou en Afrique. La France n’en a en réalité plus les moyens.

Voilà longtemps qu’un débat de fond stratégique est nécessaire pour ramener l’ambition nationale aux contraintes budgétaires. Ce débat a eu lieu dans les autres pays et en particulier en Grande-Bretagne, où l’armée est d’une taille similaire. Mais ce grand débat, comme tous les autres sur les questions fondamentales, a été esquivé par la droite comme par la gauche. Déni de réalité.

L’armée fait partie pourtant des rares administrations françaises à s’être modernisée. Le mouvement en avait été lancé par le ministre Pierre Joxe, dès 1991. Puis Jacques Chirac a opté pour une armée de métier en 1996. Puis Lionel Jospin a opéré une coupe sévère dans les crédits qui a amputé et retardé tous les programmes d’équipements.

A tout vouloir conserver — en clair une arme nucléaire et des armées classiques, l’état-major souffre d’un manque criant de matériels et d’investissements. Aujourd’hui, la moitié des avions militaires est en permanence indisponible, et certains soldats doivent se payer eux-mêmes une partie de leur équipement. L’exemple le plus navrant est le Charles de Gaulle : il faut deux porte-avions sauf à se condamner de voir son navire amiral bloqué dans la rade de Toulon. On a beau avoir fait quelques choix, par exemple abandonner les fusées du plateau d’Albion, c’est encore trop, la panoplie française reste trop vaste.

En 2007, Nicolas Sarkozy l’admet, il réintègre l’Otan: manœuvre indispensable puisque la France n’a plus les moyens d’opérer seule, dès que la guerre devient un peu sérieuse. On le voit en Lybie, Français et Britanniques ont absolument besoin de la couverture aérienne américaine, sans compter les moyens de renseignements et satellitaires.

La question budgétaire se pose crument cette année puisque la France est engagée dans trois grandes «opérations extérieures», en Afghanistan et en Afrique — Côte d’Ivoire et Lybie entre autres — sans compter celles de moindre importance comme dans le Golfe d’Aden contre la piraterie. Elles coûtent déjà plus d’un milliard d’euros alors que les crédits votés sont de 650 millions. Il faudra une rallonge ; où la prendre, alors même que le ministère a déjà vu son enveloppe amputée de 3,5 milliards cette année au nom des économies générales nécessaires pour limiter le déficit de la France?

La loi de programmation militaire (186 milliards d’euros par an dont 100 milliards pour les équipements sur la période 2009-2014) que Nicolas Sarkozy s’était engagé à respecter contre vents et marées, pour faire taire le soupçon des militaires de ne pas  accorder à leur cause autant d’importance que son prédécesseur, a désormais peu de chances d’être respectée.

La crise des dettes, l’impératif de conserver à la France son AAA des agences de notations, va contraindre les gouvernements à venir à couper 20 milliards d’euros par an pendant un bon quinquennat  dans le budget de l’Etat. Dans ce cadre de douleur, on voit mal comment l’armée va conserver ses crédits. Il est même logique qu’elle ne soit pas prioritaire devant les dépenses sociales ou celle d’éducation ou de recherche.

Bref, il va falloir procéder à ce qu’on refuse depuis dix ans : une révision stratégique radicale. La France avec un budget militaire revenu sous les 1,5% du PIB, n’a plus les moyens de se payer et la bombe et l’armée des défilés.

Comme on voit mal un gouvernement oser renoncer à l’arme nucléaire nationale (et si c’était pourtant la bonne piste ?), il va falloir moins de chars, de Rafale et moins de pioupious.

L’année 2011: dernier «beau» défilé? D’une certaine façon Eva Joly a raison. Mais pour satisfaire l’ego national, on a du mal à imaginer repasser l’an prochain et les suivants les images TV des défilés d’hier. Alors pour le coup, pourquoi ne pas inventer  un super défilé sur le Net, chacun des 60 millions de citoyens en âge de marcher pouvant animer son clone et «se voir» sur les Champs-Elysées?  Moins cher, glorieux, favorable à  l’encouragement de la flamme guerrière et plus moderne. 

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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