Economie

Les requins sont bons pour l'économie

Slate.com, mis à jour le 16.07.2011 à 9 h 50

Surtout s'ils sont vivants.

Aquarium de Cape Town, en Afrique du Sud, REUTERS/Finbarr O'Reilly

Aquarium de Cape Town, en Afrique du Sud, REUTERS/Finbarr O'Reilly

Vous ne vous êtes sans doute jamais demandé quelles influences peuvent avoir nos idéologies sur les créatures qui nagent dans les océans depuis bientôt 400 millions d'années. Et pourtant, les transitions entre nos systèmes économiques - du troc aux économies féodales, du communisme au capitalisme - ont eu un profond impact sur un grand nombre d'espèces de requins (grands requins blancs, requins baleines...).

Voilà à peine un millénaire que l'état de l'économie chinoise influence leurs existences (une simple anomalie passagère, du point de vue des requins; surtout lorsqu'on pense qu'ils sont apparus au Dévonien). Sous la dynastie Sung (960-1279), certaines élites ont commencé à consommer des nouilles à base de cartilage d'ailerons de requins (un met dénommé «soupe d'ailerons de requins»).

Le plat est devenu très populaire au XVe siècle, sous la dynastie Ming, et ce grâce à un amiral chinois, Cheng Ho, qui était rentré d'un voyage en Afrique avec une cargaison d'ailerons. Les villageois africains ne les consommaient pas, préférant déguster la chair de l'animal. Et la soupe d'ailerons est bientôt devenue un met incontournable lors de chaque grande réception sous la dynastie Ming.

Disgrâce

Mais après 1949 (année où le Parti communiste a pris le pouvoir, avec Mao à sa tête), la soupe d'ailerons est vite tombée en disgrâce. Pendant la Révolution culturelle, ce met de choix caractéristique de l'élite était lourd de connotations politiques. «Il n'a jamais été interdit, mais il était mal vu», résume Susie Watts, conseillère auprès de l’association Humane Society International en Grande Bretagne.

La situation a commencé à changer à la fin des années 1980, lorsque Deng Xiaoping a lancé sa réforme du marché. Le bouleversement économique a fini par engendrer une classe supérieure et une classe moyenne; et chacune d’elles voulait faire l'étalage de sa richesse. Pour ce faire, elles se mirent à acheter des œuvres d'art (dont les productions de la fille de Deng)... et à consommer de la soupe d'ailerons de requins. Watts explique:

«Le plat a été réhabilité. En le servant, les Chinois avaient l'impression d'appartenir à une nouvelle aristocratie.»

Au fur et à mesure que la puissance économique de la Chine grandissait, les requins étaient de plus en plus visés. Selon certains chercheurs, entre 26 et 73 millions de requins sont tués chaque année pour leurs ailerons (qui valent cent fois plus que leur chair). En Chine, pas un mariage, pas un repas d'affaire important ne peut faire l'économie d'une soupe aux ailerons.

Du requin partout

Et les mets au requin ont emprunté le chemin que suivent déjà tant de produits dans nos sociétés capitalistes: ils ont perdu en qualité, et ils ont proliféré. Le requin n'est plus limité à une soupe de luxe: on retrouve ses ailerons dans des sushis, et sa chair dans les hanpens, doux gâteaux japonais de couleur blanche; les Britanniques consomment des fish and chips à base d'aiguillat; on trouve même, dans certains pays, de la nourriture pour chat à base d'ailerons.

Dans un récent rapport, un groupe d'océanographes explique que l'état de la mer est bien plus alarmant que la communauté scientifique ne le pensait jusqu’à présent. Les auteurs disent observer les mêmes types de phénomènes qui ont été «associés à chacune des cinq extinctions de masse que la terre a connu». Selon eux, nous devons revoir notre rapport à l'océan; la façon dont nous l'exploitons pour satisfaire nos besoins et nos appétits financiers. Ils écrivent:

«Il apparaît clairement que les valeurs économiques et les valeurs de consommation traditionnelles, qui ont rendu de grands services à la société d'hier, ne sont pas viables lorsqu'elles sont associées aux taux actuels d'accroissement démographique».

Mao n'avait peut-être pas tort sur ce point. Peut-être que l'océan va mieux lorsque le droit des biens d'un pays est axé sur la communauté. Plusieurs cultures insulaires fonctionnent selon ce principe: les tribus possèdent les récifs coralliens qui se trouvent au large de leurs côtes. Et comme je l'écris dans mon nouvel ouvrage (Demon Fish: Travels Through the Hidden World of Sharks), cette pratique a permis aux villageois de Selpele et de Salio (Papouasie indonésienne) de créer des réserves marines qui, outre les requins, abritent une époustouflante variété d'espèces. Johnson Toribiong, président des Palaos, a invoqué cette tradition en 2009, lorsqu'il a créé le premier sanctuaire pour requins du monde. Toribiong a expliqué qu'il avait imposé le même type de «bul» (interdiction de l'exploitation des ressources naturelles) que les chefs tribaux d'antan.

Socialisme ou capitalisme

Pour autant, cela ne veut pas dire que les méthodes socialistes ont toujours profité aux requins. Cuba dit en pêcher 700 tonnes par an, un chiffre à peine inférieur à l'ensemble de la pêche au requin commerciale du sud-est des Etats-Unis. De son côté, le Honduras - gouverné par le président conservateur Porfirio Lobo Sosa - vient de créer le troisième sanctuaire pour requins de la planète: il a définitivement interdit sa pêche au large des 149.129 kilomètres de sa zone économique exclusive, sur ses côtes pacifique et caribéenne.

Les écologistes font désormais appel aux méthodes capitalistes pour plaider en faveur de la conservation des requins. Selon une récente étude réalisée en Australie, un requin de récif des Palaos apporte au cours de sa vie 1,9 millions de dollars à l'économie du pays; et le tourisme lié aux requins rapporterait 18 millions de dollars par an. Matt Rand, directeur de la conservation mondiale du requin pour le Pew Environment Group, a déclaré que les gens commençaient à repenser la façon dont ils pouvaient profiter de ces terrifiantes créatures:

«Jusqu'à aujourd'hui, en général, le requin rapportait lorsqu'il était dans un bol de soupe ou dans une salle de cinéma, pour faire peur aux gens. J'espère que nous sommes en train de faire évoluer cette situation, et que les gens commencent à prendre la mesure de leur importance dans l'écosystème marin, et dans l'industrie du tourisme.»

En matière d'économie, le requin défie les catégories idéologiques bien établies. Mais une règle (simple, et pour le moins surprenante) s'applique néanmoins en toutes circonstances: ils valent plus vifs que morts.

Juliet Eilperin

Traduit par Jean-Clément Nau

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