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Pourquoi s'embrasse-t-on sur la bouche?

Des couples s'embrassant à Séoul, en 2007 lors d'un événement pour participer à une publicité pour des vitamines. REUTERS/Lee Jung-Min

Des couples s'embrassant à Séoul, en 2007 lors d'un événement pour participer à une publicité pour des vitamines. REUTERS/Lee Jung-Min

Et avec la langue, en plus, en public?

AVEZ-VOUS DÉJÀ surpris deux toutous en train de s’embrasser à pleine gueule? Pas moi. Même si les dauphins font l’amour par plaisir et non seulement pour se reproduire, le baiser amoureux est plus rare chez nos amis les animaux, quoique pas inexistant.

Il arrive que deux animaux –même de races différentes!– se fassent de gros poutous. Mais on aurait tendance à penser qu’ils sont plus attirés par les odeurs et les saveurs acquises à l’extérieur qu’enivrés par le sex-appeal de leur compagn/e/on. Et que ces coups de langue participent plutôt d’une séance de toilette mutuelle.

Dans le cas de ces vieux pandas roux, impossible de tirer les mêmes conclusions. Ils ont cessé tout rapport sexuel et s’adonnent régulièrement à de longs baisers pouvant durer jusqu’à une heure!

Mais, globalement, le baiser langoureux tel qu’il existe chez l’homme fait figure d’exception au sein du royaume animal.

Le baiser public

Bien que les animaux soient mes amis, c’est surtout à l’homme, et à la femme aussi, bien sûr, que je vais m’intéresser ici.

Les amoureux (humains) qui se bécotent sur les bancs publics, en s’disant des «je t’aime» pathétiques*, sont une vision plutôt courante. En tout cas plus courante que celle d’animaux, museau contre museau ou bec contre bec, quand on vit en ville, ce qui est mon cas.

Pourtant, il est des pays où, selon les us et coutumes, ou même en vertu des lois, le baiser en public est mal vu ou interdit/encadré.

Coutumes exotiques

A l’Ile Maurice, où je suis né, à moins d’être blanc de peau (et de passer soit pour un touriste occidental, soit pour un des rares «Blancs mauriciens»), les jeunes issus de familles très puritaines ont souvent du mal à s’aventurer sur ce terrain-là.

Du fait de la mondialisation et d’une certaine occidentalisation de l’île, les Mauriciens plus ouverts à ces influences ne seront pas outrés par cette pratique. Mais voir un couple s’embrasser à pleine bouche en public est aussi rare qu’il est fréquent de voir deux amoureux main dans la main au jardin de la Compagnie. Un long contact buccal risquerait tout de même de choquer bon nombre de Mauriciens –question de valeurs moralo-religieuses (pour ne pas dire de conservatisme).

En 2006, une loi indonésienne locale est venue limiter le baiser en public à cinq minutes (l’Indonésie est le plus grand pays musulman au monde).

Le bisou arabe au vu et au su de tous: à éviter

Un article publié sur le site AgoraVox rapporte qu’à Dubaï, un émirat pourtant plutôt ouvert et où la population est très minoritairement arabo-musulmane, les autorités ont mis les points sur les i en 2010, condamnant à une peine de prison un couple de Britanniques, entre autres motifs, pour s’être embrassés furtivement sur la bouche dans un restaurant. (Le journal 20 minutes suisse rappelle qu’aux Emirats arabes unis, les couples non mariés n’ont pas le droit de vivre sous le même toit. Un site d’information sur les Emirats arabes unis souligne plus généralement la situation irrégulière des couples non mariés. Dans l’un de ces pays, pour votre propre sécurité, abstenez-vous, dans l’espace public, de tendre la bouche à votre cher/chère et tendre.

Dans les pays arabes où le vent révolutionnaire a soufflé, même lorsque cette pratique ne fait pas l’objet d’une loi, elle n’est pas davantage admise.

Pour prendre l’exemple de la Tunisie, comme l’écrivait récemment Aymen Gharbi sur Kapitalis (un site d’informations sur la Tunisie et le Maghreb arabe), il est des attitudes en public réprouvées par la morale religieuse –tellement intégrée par la population– qu’il vaut mieux s’en départir pour éviter un sévère retour de bâton. C’est ce qu’il appelle les «petites dictatures [du] quotidien».

Deux jeunes Français d’origine algérienne me confirment qu’ils n’auraient pas idée de faire une chose pareille au bled (de leurs parents), conscience morale oblige.

«Vers chez nous», en Occident

Dans certains pays occidentaux, on embrasse sans complexe, bouche ouverte, et devant tout le monde.

A la question: «Penses-tu que les Allemands s’embrassent autant que les Français en public?», l’une de mes collaboratrices, originaire de Stuttgart et qui vit en France depuis bientôt 15 ans, s’est montrée très laconique, répondant un: «Non!» bref et précis.

(Détrompez-vous, ce n’est pas l’Allemande (stéréo)typique. Elle est très sympa. Si-si-si, je vous assure. D’ailleurs, à la suite de sa réponse négative, elle fut subitement prise d’hilarité, avant d’ajouter: «Si tu as besoin de fioritures…»)

Il faut dire que je l’avais interrompue dans son travail par cette question qui, j’en conviens, peut tomber comme un cheveu sur la soupe (de langue).

Pour nous Français, l’Américain est puritain (ce n’est pas pour rien que ça rime, non?). Les scènes érotiques sont bien plus courantes dans nos films d’art et d’essai que dans les productions hollywoodiennes.

On ne peut toutefois pas en dire autant du baiser sur la bouche. J’ai le sentiment qu’à l’écran, les Américains s’embrassent sur la bouche autant que les Français.

Ce qui m’amène à cette question: les couples français se bécotent-ils davantage en public que ceux d’autres nationalités? En l’absence d’études spécifiques sur le sujet, voici quelques points de vue.

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Le baiser est souvent perçu comme le symbole d’un amour romantique. Douce manière de marquer son affection et en général, lorsqu’il est déposé sur les lèvres d’autrui, son amour pour cette personne.

Ce cliché du romantisme nous colle à la peau. Lisez donc ce témoignage d’un étudiant chinois sur les Français amoureux, qui évoque dans notre imagination des images si parlantes! Cette impression de romantisme est partagée par bon nombre de ses compatriotes à en croire l’ouvrage Comment les Chinois voient les Européens.

Catherine, une Américaine de 44 ans qui vit en France depuis 15 ans, a été interpellée à son arrivée chez nous, par le côté démonstratif des couples français.

«Je trouve que les Français sont beaucoup plus physiquement ensemble (sic) que les Américains. Dans la rue, ils se tiennent par la main et s’embrassent aussi. Je crois que c’est comme ça dans les pays méditerranéens. C’est étonnant, parce que je ne crois pas que ce soit à cause d’un manque de contact physique chez les Américains. Nous sommes adeptes du hug, que vous n’avez pas vraiment en France.»

Intéressant, Catherine. C’est vrai, nous ne faisons pas trop de «câlins» (sous forme d’accolade chaleureuse) dans les mêmes situations que les Américains. Mais nous nous faisons la bise (une, deux, trois et même quatre selon les régions!). Je consacrerai peut-être un autre article aux bises diverses et variées.

Jeremy, jeune avocat new-yorkais qui a vécu en France de 1999 à 2004, semble inspiré par la question:

«Les Français s’embrassent en public plus fréquemment et avec moins de honte que les Américains. Vous connaissez comme moi la pudeur des Américains...»

Sans tomber dans le piège de la généralisation, il poursuit:

«Je ne peux vous parler que de New York, où je vis, mais c’est peut-être très différent à la campagne, en Virginie occidentale par exemple. C’est peut-être mal vu… A New York en tout cas, les couples n’hésitent pas à s’embrasser dans la rue, mais les baisers sont généralement assez courts (et l’objectif est plus de se dire bonjour ou au revoir que de témoigner son amour). Personnellement, ma femme et moi ne nous embrassons pas goulument en public, et il me semble que c’est le cas de la plupart des couples américains. En France, j’ai eu l’impression que les gens étaient disposés à s’embrasser plus longuement.»

Pourquoi sur la bouche?

Mais pourquoi les bouchent s’attirent-elles? D’où vient cette tradition quasi universelle? Est-ce un réflexe ou un conditionnement social?

Une remarque en préambule: le baiser sur la bouche, lorsque celle-ci reste fermée, n’est pas forcément de caractère intime, comme peut en témoigner la tradition russe qui semble toutefois se perdre.

Le baiser fait babiller. Les forums de discussion entre femmes abondent de questions et remarques en la matière, mais ils se contentent souvent d’insister sur le caractère sensuel (voire essentiel) du baiser sur la bouche pour cimenter le couple. (Il produit toute une série d’effets positifs.) Mais cela ne nous dit pas pourquoi, «à la base», nous nous embrassons sur la bouche.

Au début des années 2000, le Dr Helen Fisher, anthropologue à l’Université Rutgers (New Jersey) s’est en particulier intéressée à l’aspect neuropsychologique et «chimique» du baiser sur la bouche. Elle explique que de nombreuses zones du cerveau s’activent lorsque la bouche et la langue sont stimulées. En revanche, le cerveau réagit peu aux signaux envoyés dans le dos, par exemple. Les scientifiques ont enregistré des cas de personnes ayant été poignardées dans le dos sans même s’en rendre compte.

Une théorie veut que le baiser, désigné par le terme «osculation» chez les scientifiques, découle de la pratique des premières femmes, qui mâchaient les aliments pour leurs enfants, avant de les leur distribuer de bouche à bouche.

Helen Fisher n’y adhère pas, estimant que l’objectif premier du baiser sur la bouche est de choisir le bon partenaire.

Ce qui, selon l’anthropologue, est d’ailleurs vrai pour certains animaux qui pratiquent une certaine forme de bouche-à-bouche: les oiseaux qui se picotent le bec, les éléphants qui enlacent leurs trompes et l’introduisent parfois dans la bouche de leur partenaire ou encore les bonobos qui ont leur propre façon de s’embrasser sur la bouche avec la langue.

En 2008, Susan M. Hughes, chercheuse en psychologie à l’Albright College de Pennsylvanie, entourée d’un groupe de scientifiques, a mené une étude sur le sujet. Son équipe a réalisé des entretiens détaillés auprès d’un millier d’étudiants pour tenter d’éclaircir les mystères du contact labial. Il convient de noter que cette étude s’appuie sur des éléments déclaratifs et non une méthode expérimentale.

Trois hypothèses

Les chercheurs ont formulé trois hypothèses:

  • 1) Embrasser son partenaire sur la bouche, sentir son haleine, sa salive, est un moyen de le tester, de collecter des informations (chimiques et biologiques) à son sujet;
  •  2) Le baiser sur la bouche permet d’établir un lien fort
  • 3) S’embrasser sur la bouche a pour fonction d’amener l’état d’excitation sexuelle précédant un rapport.

Ces hypothèses se sont toutes vérifiées, avec ces quelques compléments d’informations. Les femmes seraient plus sensibles que les hommes au goût et à l’odeur de la personne qu’elles embrassent. Susan M. Hughes l’assure:

«Les femmes se servent clairement du baiser pour jauger leur compagnon. S’il les embrasse mal, elles refuseront de faire l’amour. Car le baiser est riche en informations.»

Contrairement aux femmes, les hommes ont dit apprécier davantage les baisers appuyés, avec un important échange de salive, ce qui a surpris les chercheurs.

90% de l’humanité

Dans l’immense majorité des cultures, on s’embrasse sur la bouche

Et la minorité?, me demanderez-vous. Eh bien, certains peuples se soufflent à la figure ou se frottent le nez ou les joues pour remplir la même fonction. Un avis sur le livre de Corinne Hofmann, La Massaï blanche, m’apprend que, chez les Massaïs, par exemple, «l’acte d’amour (...) est d’une brièveté déconcertante sans caresses ni baisers; d’ailleurs, ils n’embrassent pas, la bouche servant uniquement à manger. Les cheveux et le visage sont également tabous». 

Peut-on dire que c’est généralement naturel ou, tout du moins, «généralement socialement naturel»? Au même titre qu’il serait «socialement naturel», pour une immense majorité d’hommes et de femmes, de s’habiller.

La  comparaison est audacieuse, car le baiser est un comportement de l’humain, quelque chose qui lui appartient pour ainsi dire, intrinsèquement, tandis que le vêtement est un objet extérieur que l’homme s’est approprié pour différentes raisons.

Dans cette perspective, on peut dire que le baiser est un langage corporel. Et le fait que 90% des humains s’embrassent sur la bouche n’est pas incompatible avec son éventuel caractère «culturel». Puisque les gestes de l’homme varient d’un continent à l’autre et, plus proche encore, d’un pays à l’autre. (Nous, Européens, pouvons prendre le dodelinement de tête des Indiens pour un «non» ou un «oui, mais bof». Ou carrément pour une réponse à faire perdre la tête –à voir absolument! Descendre jusqu’à la photo.)

Dans l’Antiquité déjà, on s’embrassait sur la bouche (pour rappel, Helen Fisher évoque une possible origine préhistorique, mais à laquelle elle ne croit pas). Autant dire que cette pratique ne date pas d’hier…

Nous voilà un peu plus avancés sur le contact labio-lingual chez l’homme. Par ailleurs, à défaut d’être des théoriciens de la question, les Français semblent être de réguliers praticiens du baiser sur la bouche avec la langue.

Mieux encore, ils en sont peut-être les inventeurs! Ce n’est sûrement pas par hasard qu’on l’appelle le french kiss.

Micha Cziffra

*Ultime point de langue

Je ne peux m’empêcher de préciser –(dé)formation professionnelle en tant que traducteur. En 1954, Brassens utilise «pathétique» dans son sens premier: «qui (…) excite une émotion intense; émouvant, poignant» (Source: Le nouveau Petit Robert de la langue française, 2009).

Dans son sens moderne, désormais véhiculé presque quotidien et calqué sur l’anglais (un peu comme l’expression «c’est juste énorme/génial»), «pathétique» aurait pour synonyme «pitoyable», «minable». Aujourd’hui, quelqu’un qui qualifie un discours de «pathétique» le trouve «nul», sans être particulièrement ému ou touché par celui-ci. Cette acception n’est pourtant répertoriée dans aucun des principaux dictionnaires français.

Encore une preuve que, chez les hommes, la langue bouge. Retourner à l’article

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