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Lobbyistes: Obama s'y prend mal

Barack Obama met les lobbyistes magouilleurs et vertueux dans le même sac

Il y avait urgence à réformer le lobbying. La culture vénale de Washington a pris de l'ampleur sous les républicains, avec notamment le scandale Abramoff et le projet K Street de Tom DeLay. Les républicains considéraient les recettes du lobbying comme des profits devant être distribués par le parti au pouvoir. Obama sait qu'il va falloir beaucoup d'ail pour chasser les vampires qu'il côtoie et redonner au gouvernement un peu d'intégrité. Hélas, étant mal ciblée, la réforme qu'il envisage ne fait du tort qu'à d'innocents spectateurs. Le problème des dispositions de ce décret-loi n'est pas qu'elles sont trop strictes, mais plutôt qu'elles ne font pas la distinction fondamentale entre les activités de lobbying qui bénéficient à la démocratie, et celles qui lui portent atteinte.

 

Lobbyistes magouilleurs...

Une catégorie de lobbying qu'Obama devrait décrier a été mise en lumière la semaine dernière, quand le New York Times a révélé que Tony Podesta et Jamie Gorelick, deux magouilleurs démocrates, s'étaient engagés à sauver Sallie Mae de la faillite. Sallie Mae est un organisme financé par le gouvernement américain qui assure les prêts universitaires accordés par les banques privées. A l'instar de Fannie et Freddie, ses cousins du secteur immobilier, Sallie Mae incarne le principe de privatisation des profits et de socialisation des pertes. Barack Obama a donc raisonnablement décidé de l'éliminer. Selon le Bureau du budget du Congrès, laisser la Federal Reserve Bank effectuer directement ces prêts ferait économiser 94 milliards de dollars sur les dix prochaines années et offrirait un financement permettant à plusieurs millions d'étudiants supplémentaires d'aller à l'université.

Pour Sallie Mae, un organisme intermédiaire gaspilleur et inutile, qui s'est battu pour continuer à toucher ses commissions, Tony Podesta présente un intérêt qu'on peut comprendre. C'est l'un des meilleurs spécialistes de la collecte de fonds à Washington. Son épouse, Heather Podesta, est une ex-assistante de Bill Bradley et une lobbyiste reconnue qui dispose d'un large réseau. Le couple adore inviter les responsables politiques dans sa maison, et étaler sa collection d'art contemporain de mauvais goût. Il a récemment fait parler de lui après avoir fait don du fameux poster d'Obama par Shepard Fairey  à la National Portrait Gallery. Mais l'avantage majeur de Tony Podesta, c'est d'être le frère et l'ex-associé de John Podesta, qui n'était autre que le dernier secrétaire général de Bill Clinton et qui a dirigé la transition présidentielle après l'élection d'Obama. La silhouette de chacun reflète assez bien leurs choix de carrière. John, qui s'est employé à promouvoir les causes libérales en constituant un think tank appelé le «Centre pour le progrès américain», est un homme cinétique, maigre et nerveux. Tony, lui, s'est associé à Robert Livingston - aujourd'hui disgracié - pour représenter les intérêts des fabricants de tabac, les entreprises spécialisées dans la défense et les sociétés pétrolières (ainsi que la société mère de Slate, le Washington Post); il a la tête... d'un gros lobbyiste.

... contre lobbyistes intègres

Pour illustrer la bonne catégorie de lobbying, prenons Tom Malinowski, qui a été chargé de rédiger les discours au sein du département d'Etat et du Conseil de sécurité nationale dans l'administration Clinton. Depuis qu'il a quitté le gouvernement, Malinowski - qui n'a pas voulu me répondre pour cet article -, est le directeur à Washington de la division plaidoirie de Human Rights Watch, où il est intervenu en faveur des prisonniers politiques détenus à l'étranger et contre les politiques de l'administration Bush en matière de torture et de détention. Comme l'explique le blog The Cable spécialisé en politique étrangère, Malinowski est un excellent candidat pour diriger le Bureau du département d'Etat en charge des questions de démocratie, de droits de l'homme et de travail et demeure un candidat potentiel pour divers autres postes qui concernent la politique étrangère. Mais comme il était inscrit en tant que lobbyiste officiel, il ne peut être engagé sans dérogation. A cause des critiques adressées aux pouvoirs publics après qu'une dérogation avait été accordée au secrétaire adjoint à la Défense, William Lynn, - qui a travaillé pour la société de défense Raytheon - on est de plus en plus réticent à faire jouer ces exceptions.

Toutes les différences morales imaginables existent entre le travail de Podesta et celui de Malinowski. Podesta représente des clients condamnables, comme le gouvernement d'Egypte qui bafoue les droits humains. Malinowski, lui, ne plaide que pour les causes qu'il juge vertueuses. Il défend, par exemple, les victimes de l'oppression égyptienne. Podesta use de pots-de-vin au nom de ses clients et finance un maximum de campagnes juridiques, alors que Malinowski tente de défendre les mérites de ses dossiers devant les législateurs sans faire de dons d'argent. La firme de Podesta a enregistré un bénéfice brut de 19 milliards de dollars l'an dernier et gagne des nouveaux clients à tour de bras depuis la victoire démocrate au mois de novembre. Malinowski perçoit un salaire qui relève d'un secteur sans but lucratif. Podesta sape les principes démocratiques en mettant en vente son influence sur le marché. Malinowski milite en faveur de la démocratie en réalisant un travail de plaidoyer légitime.

Avec ce décret-loi, Obama se lie les mains

Sur le plan juridique, cependant, il est probablement impossible de faire la différence entre les actions des deux hommes. Les deux exercent un droit qui leur est accordé au titre du premier amendement de la constitution des Etats-Unis: adresser des pétitions au gouvernement. Les deux sont soumis à l'obligation de s'inscrire sur un registre public du ministère américain de la Justice. Avec cette disposition qui interdit à des lobbyistes d'accéder à un poste au sein du gouvernement, Barack Obama s'ôte la possibilité d'embaucher ceux qu'il souhaiterait voir dans son administration. En sus de priver le président des services d'un nombre de candidats ayant un bon profil, ces dispositions nuisent au système d'inscription sur un registre public. Car si le fait de s'inscrire interdit l'accès à des emplois gouvernementaux, les lobbyistes des deux catégories éviteront de s'inscrire. Et autoriser quelques exceptions arbitraires à ce type de politique peu judicieuse ne fait qu'accroître l'injustice.

Le président américain pourrait aborder ce problème bien plus efficacement en se servant d'explications et de symboles. Au lieu de se lier les mains avec des règles contreproductives, il pourrait demander à son gouvernement d'éviter de traiter avec les lobbyistes mercenaires, ce qui dissuaderait les groupes d'intérêt de les embaucher. Il pourrait expliquer en public la différence qui existe entre les vendeurs d'influence et les vrais lobbyistes engagés. Et rappeler au pays qu'il faisait partie de cette dernière catégorie quand il a fait du lobbying en faveur des locataires de logements sociaux à Chicago. Il pourrait même faire encore mieux en annonçant que des gens comme Tom Malinowski sont les bienvenus dans son gouvernement, mais pas des gens comme Tony Podesta.

Jacob Weisberg

Cet article, traduit par Bérengère Viennot, a été publié sur Slate.com

(Photo: Flickr Darin Barry)

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