Monde

Zapatero est-il un imbécile?

Mathieu de Taillac, mis à jour le 06.10.2010 à 17 h 58

Si certains journaux ont compris l'hommage derrière l'injure, comment expliquer l'émotion des Espagnols après les déclarations de Sarkozy sur leur président du Gouvernement.

Si «Zapatero n'est pas très intelligent», alors Sarkozy est «un nain». C'est à ce niveau très ras du bac à sable qu'est parvenu en Espagne le débat autour du commentaire du président français sur le chef du gouvernement espagnol. Le radicalisme des réactions aux propos prêtés à Sarkozy par Libération - fussent-ils réels ou mal interprétés - a pu surprendre. D'autant plus que ce n'est pas la première fois que le chef de l'exécutif espagnol essuie des critiques frôlant l'insulte. «Mais qu'est-ce que tu veux, le nain». La réplique de cour d'école n'est pas issue du Parti socialiste (PSOE) de Zapatero, mais des rangs même de l'opposition de droite, de la bouche du député européen du Parti Populaire (PP) Luis Herrero. Pourtant, si aujourd'hui le PP s'insurge, il y a quelques années son président et candidat aux élections générales, Mariano Rajoy, qualifiait Zapatero de «monumental imbécile». La droite espagnole a longtemps mis en doute les capacités intellectuelles de Zapatero. Elle a utilisé sa ressemblance physique avec Mister Bean ou l' «optimisme anthropologique» dont se targue le chef de l'exécutif pour l'accuser de naïveté.

Mais voilà: si l'on peut permettre cette légèreté de ton aux hommes politiques espagnols, il est hors de question de laisser le président du Gouvernement se faire insulter par un dirigeant étranger. L'essentiel est de serrer les rangs face à l'affront. En 2007, Zapatero et le roi Juan Carlos reprochaient vigoureusement au président vénézuélien, Hugo Chávez, de traiter de fasciste l'ancien chef du Gouvernement José María Aznar. De la même manière, les Espagnols se montrent susceptibles lorsque l'on tance leur premier représentant.

Quant à la presse, elle a profité du mot de Sarkozy pour s'interroger elle aussi sur le cerveau du chef du gouvernement. Les journaux en ligne elplural.com (classé à gauche) et soitu.es font ainsi preuve d'une ironie dont on ignore si elle est volontaire. Ils rappellent à leurs lecteurs qu'il existe différents types d'intelligence, et que l'intelligence sociale et émotionnelle prime sur le quotient intellectuel, «qui n'a pas d'importance».

En revanche, rares sont ceux qui mentionnent le compliment qui accompagnait la critique. Comme le relève le dessinateur de presse Manel Fontdevila dans les colonnes du quotidien Público (reproduit en bas de cet article), proche du PSOE, les explications sur les succès électoraux de Zapatero face à la déroute du «très intelligent» Jospin paraissent, vues de Madrid, quelque peu alambiquées. Quant aux excuses de Ségolène Royal, elles n'obtiennent dans la presse que quelques commentaires amusés sur «son sens évident de l'opportunisme» (El Mundo).

Invasion napoléonienne

Je crois en fait que cette émotion se comprend mieux si l'on prend en compte l'image que les Espagnols ont d'eux-mêmes... et la représentation qu'ils se font des Français. Dans cette union sacrée face aux critiques extérieures, un autre facteur intervient: l'agresseur - réel ou fantasmé - est français. Or l'Espagne est loin d'avoir oublié l'invasion napoléonienne, dont les élèves espagnols connaissent bien mieux l'histoire que leurs homologues français, et la répression féroce du soulèvement populaire, immortalisée par Goya. Plus récemment, l'appui tardif de la France à l'entrée de Madrid dans la CEE ou à la lutte contre le terrorisme de l'ETA ont aiguisé les ressentiments. Il y est donc très mal vécu que les gabachos, le sobriquet dont on nous affuble outre Pyrénées, démontrent leur arrogance légendaire par quelques «cocoricos».

Qu'on ne s'égare pas cependant: l'Espagne n'est pas un pays francophobe; après quatre ans de travail auprès de confrères ibériques, je ne peux que témoigner de la chaleur de leur accueil. Et les plaisanteries habituelles sur les fraises espagnoles jetées à la frontière par les camionneurs français ne sont en général qu'une forme humoristique de faire connaissance...

Tout le monde veut être sur la photo

Néanmoins, les rapports avec le voisin du Nord sont souvent ambigus, pour ne pas dire schizophrènes. La plupart des Espagnols sont intimement convaincus que les «Gaulois», comme la presse continue de nous appeler, regardent la péninsule avec la condescendance d'un grand frère. Et que l'Espagne est pour les Français une espèce de sas entre l'Europe développée et le tiers-monde. Il est une citation que j'ai entendue à maintes reprises à Madrid : «L'Afrique commence aux Pyrénées». Tantôt attribuée à Alexandre Dumas, à Napoléon ou à Albert Camus - en tout cas à un franchute, elle symbolise la vision géographique déformée de beaucoup d'Espagnols. S'ils vont à Londres, Berlin ou Paris, ils disent partir «en Europe», comme s'ils n'y étaient pas déjà.

En fait, les réactions au commentaire sarkozien révèlent surtout une vraie ambivalence des sentiments espagnols vis-à-vis de la France. Le jour même de la publication de ses déclarations, le quotidien conservateur ABC relevait dans ses pages People la course au carton d'invitation que suscite la visite du couple présidentiel les 27 et 28 avril: «Tout le monde veut être sur la photo!». Une occasion en or pour que le chef de l'exécutif français explique à son homologue sa définition personnelle de l'intelligence.

Mathieu de Taillac


 

- «Écoute, “tu n'as pas l'air très intelligent”, ça veut dire “tu as l'air peu intelligent”, c'est pareil que ‘tu as l'air idiot” quoi ! Mais attention, si tu as l'air idiot, c'est que tu ne l'es pas! Tu as l'air idiot, donc tu es malin, tu comprends, non?

- Tu sais les gens... J'ai l'impression qu'ils sont idiots, tu trouves pas ?»

Courtoisie de Manel Fontdevila et du journal Público.

«Te quiero, yo tampoco», le titre de la une signifie «je t'aime moi non plus»

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