France

Les 5 plus grands perdants de l'affaire DSK

Joshua Keating, mis à jour le 14.07.2011 à 12 h 19

Dominique Strauss-Kahn, lors de l'audience du 19 mai. REUTERS/Richard Drew

Dominique Strauss-Kahn, lors de l'audience du 19 mai. REUTERS/Richard Drew

PERSONNE NE S'EST COUVERT DE GLOIRE lors de l’arrestation et de la procédure à rebondissements engagée contre Dominique Strauss-Kahn, mais certains s’en sortent plus mal que d’autres.

1 Les Françaises

Il apparaît de plus en plus improbable que l’ancien Directeur du FMI Dominique Strauss-Kahn écope d’une peine de prison pour la supposée tentative de viol d’une femme de chambre d’hôtel à New York le 14 mai.  Bien qu’il y ait des preuves matérielles substantielles impliquant Strauss-Kahn dans un acte de nature sexuelle – le dossier de l’accusation s’affaiblit en raison de doutes sur la crédibilité de la victime – et qu’une deuxième plainte pour tentative de viol soit maintenant instruite en France, ses sympathisants français sont en train de clamer que c’est l’ancien chef du FMI lui-même qui a été abusivement accusé et fait maintenant figure de victime.

Ceci pourrait malheureusement mettre fin à un moment rare de reconsidération des relations hommes - femmes en France, donnant ainsi raison à ceux qui dans les médias voyaient dans le procès un complot ou une réaction excessive de l’«Amérique puritaine»,  mal à l’aise avec l’indulgence du public français à l’égard des peccadilles de ses hommes politiques - même si des liaisons et une tentative d’agression sont loin d’être la même chose.  On n’épiloguera plus pour savoir comment quelqu’un qui a été accusé à plusieurs reprises d’avoir profité de sa position pour avoir des relations sexuelles et développé une culture de harcèlement rampant au FMI pouvait être un prétendant sérieux à la présidence de la République française. 

2 Les demandeurs d’asile politique

Alors qu’on ne peut justifier de tromper les autorités lors d’une enquête criminelle, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi quelqu’un dans la position de l’accusatrice de Strauss-Kahn a pu légèrement travestir la vérité sur ses origines.  Comme l’écrit Mike McGovern, expert de l’Afrique de l’Ouest à Yale University, «on demande souvent aux demandeurs d’asile d’accomplir une tâche impossible.  Ils doivent prouver qu’ils ont été soumis aux formes les plus atroces d’oppression et de violence … tout en démontrant leur capacité à devenir des citoyens travailleurs et bien équilibrés.»  Elle n’est certainement pas la première personne à arranger les choses ici ou là dans le cadre d’une procédure pour l’obtention d’un visa. 

Mais la plaignante au centre de ce procès a apparemment trompé les autorités sur d’autres sujets, dont des conversations avec un dealer après le supposé viol et le fait qu’elle payait des factures de téléphone de plusieurs centaines de dollars par mois, tout en prétendant en ignorer l’existence.  Il y a eu aussi des versions changeantes entre ses déclarations à la police et les documents rédigés pour l’obtention de l’asile politique au sujet d’un viol antérieur dont elle a prétendu être la victime ou une mutilation génitale qu’elle aurait subie dans son pays d’origine, la Guinée.

Bien que les circonstances autour de cette affaire soient certainement hors du commun, il est compréhensible que les personnes fuyant la violence, la guerre et la répression dans leurs pays d’origine soient réticentes à parler aux autorités. La dure leçon de cette affaire, à tort ou à raison, est que le fait de dénoncer un crime ou un abus dont vous êtes victime alors que vous êtes immigré aux Etats-Unis peut livrer votre passé au regard de tous et mettre votre statut légal en péril.  Ceci rendra certaines personnes parmi les plus vulnérables en Amérique encore plus vulnérables.

3 La presse

Plus haut on s’élève, plus dure est la chute. C’est toujours facile pour un média d’exploiter le sentiment populiste qui se manifeste en voyant un homme puissant obligé de faire le «perp walk» (entrée publique de l’accusé dans un tribunal).  Dans l’affaire Strauss-Kahn, la symbolique du chef d’une organisation dominée par l’Occident et souvent accusée de brimer les pays du tiers-monde et qui se retrouve inculpé du viol d’une immigrée africaine était irrésistible.

Comme l’a dit Jon Stewart du Daily Show, «on dirait qu’il sert de modèle à sa propre caricature».  Les tabloïds de New York, toujours prompts à dénigrer les Français, ont vite sauté sur l’occasion: «Frog Legs It» (littéralement, «La grenouille se barre» ; le titre en anglais est un jeu de mot sur les cuisses de grenouille) scandait un article détaillant les efforts de DSK pour fuir le pays – pour ne donner qu’un des nombreux gros titres mémorables du New York Post.

Même le New York Times a épicé sa couverture de l’affaire avec des détails sur le style de vie de ce représentant de la «gauche caviar», avec sa chambre d’hôtel à 3,000 dollars la nuit et sa Porsche – bien que le rapport entre tout cela et son penchant pour l’agression sexuelle ne fût pas clair.  Les journaux et les magazines (dont celui-ci, Foreign Policy) furent prompts à établir des vérités définitives sur le supposé comportement de Strauss-Kahn et ce qu’il disait de la société française et des organisations internationales, bien qu’il n’ait jamais été reconnu coupable d’un crime.

Le traitement de l’accusatrice de Strauss-Kahn fut pareillement injuste. Pendant que les médias français refusaient de montrer des photos du «perp walk» de DSK à New York, plusieurs journaux en France n’ont pas eu les mêmes préventions quand il s’est agi de publier le nom de son accusatrice (1).  (Aux Etats-Unis et dans bien d’autres pays, les journaux ne publient pas les noms des plaignantes dans les procès pour agression sexuelle.) La femme de chambre est maintenant en train de faire un procès contre le New York Post pour diffamation à la suite d’un article paru en une et qui la traitait de «putain.»

Finalement, le scandale fournit l’occasion bien nécessaire de réfléchir à la façon dont les procès criminels très en vue devraient être couverts par les médias. Ainsi une plaignante peut avoir une personnalité trouble ou même un dossier criminel et être néanmoins une victime légale; de la même manière,  un accusé peut être riche, louche, puissant mais être néanmoins injustement accusé.

4 Les relations franco-américaines

Grâce à la yankeephilie très avérée de Nicolas Sarkozy et le style moins conflictuel de Barack Obama, les relations entre les Etats-Unis et la France se sont, d’une manière générale, bien améliorées depuis les mauvais jours de l’époque Bush-Chirac et la guerre en Irak.  Mais si les Etats-Unis et l’Angleterre sont deux pays séparés par une langue en commun, les Etats-Unis et la France ressemblent parfois à un couple qui fait chambre à part.

Parfois l’écart entre les cultures porte sur des éléments assez bénins, comme l’attitude blasée de la France vis-à-vis du scandale Monica Lewinsky ou la fascination américaine pour la façon dont Sarkozy faisait publiquement la cour à Carla Bruni.  Mais parfois, comme lors de la consternation des officiels français face aux efforts américains pour extrader Roman Polanski afin qu’il soit jugé pour viol, les conséquences sont un peu plus sérieuses.

Le scandale Strauss-Kahn a ressuscité le refrain français bien connu sur le «politiquement correct» américain hors de contrôle. L’ami et défenseur de Strauss-Kahn, Bernard-Henri Lévy, le roi philosophe qui aime à se mettre devant la caméra, est allé plus loin dans l’attaque du système judiciaire américain en comparant le scandale à l’Affaire Dreyfus, sauf que dans cette affaire, un homme innocent est présumé coupable, «non pas pour sa race, mais pour sa classe.»

Le chroniqueur Joe Nocera du New York Times a riposté, écrivant que Lévy «préfère vivre dans un pays où les élites sont rarement tenues pour responsables, où les crimes contre les femmes sont excusés systématiquement avec un clin d’œil et un signe de tête et où les personnes sans argent ou statut social sont traitées comme des nullités, ce que les classes possédantes françaises pensent réellement qu’elles sont.»

La représentation faite par Lévy des Etats-Unis comme une sorte de dystopie puritaine et maoïste est clairement absurde. (On a là un cas d’American Vertigo.) Mais non moins absurde est cette idée que la France est une oligarchie raciste où les femmes sont systématiquement traitées comme des objets sexuels par des élites masculines décadentes. Ceci dit, il est certainement intéressant de remarquer le retour des vieux stéréotypes trans-atlantiques.

5 Dominique Strauss-Kahn

Dans l’immédiat, il semble que — si toutes les accusations sont retirées, bien sûr — Strauss-Kahn pourrait retrouver la vie politique française. Avant son arrestation, il était considéré comme presque acquis qu’il représenterait le camp socialiste pour la présidentielle et même maintenant, 49% des électeurs français et 60% des sympathisants socialistes disent désirer qu’il revienne sur scène. Ceux-là n’ont pas écarté la possibilité qu’il puisse être leur candidat pour l’élection présidentielle de 2012. 

Ceci dit, il est difficile de ne pas conclure que même s’il s’en tire à bon compte, la carrière politique de Strauss-Kahn est irrémédiablement endommagée. Des procès, notamment suite aux accusations de la journaliste Tristane Banon et un procès civil diligenté par l’accusatrice de New York, pourraient se prolonger pendant encore des mois – pas exactement le genre de gros titres que le Parti socialiste veut voir à la une pendant la campagne présidentielle alors que Sarkozy apparaît plus vulnérable que jamais.

Il est certainement possible qu’un Strauss-Kahn réhabilité puisse continuer à jouer un rôle important dans les coulisses de la politique française, mais ses chances de parvenir à l’Elysée semblent beaucoup plus éloignées qu’il y a deux mois.  Et il ne faut pas parier qu’il se fasse soigner pour son «addiction»  comme Anthony Weiner.  Les électeurs français se demandant ce que ça serait d’avoir un Président plus connu à l’étranger pour ses frasques sexuelles que pour sa politique n’ont qu’à regarder l’Italie voisine.

Joshua E. Keating

Traduit par Holly Pouquet

(1) Y compris Slate.fr (note de l'éditeur français). Retourner à l'article

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