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Chirac, Sarkozy, Assad: les amours déçues

Daniel Vernet

La diplomatie des deux Présidents français a au moins une fois misé sur le dictateur syrien.

A Damas, en septembre 2008. REUTERS/Philippe Wojazer

A Damas, en septembre 2008. REUTERS/Philippe Wojazer

L’attaque de l’ambassade de France à Damas scelle la fin des illusions que Nicolas Sarkozy a entretenues, au début de son quinquennat, sur les relations avec la Syrie. Les manifestations qui durent depuis des mois dans plusieurs villes syriennes contre le régime autoritaire de Bachar al-Assad et la répression violente décidée par le régime avaient déjà mis à mal une des idées principales de la politique française au Proche-Orient.

En arrivant à l’Elysée, en mai 2007, Nicolas Sarkozy était décidé à rompre avec l’attitude de Jacques Chirac vis-à-vis de Damas et de renouer le fil des relations interrompu depuis l’assassinat à Beyrouth de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri.

Immédiatement les regards s’étaient tournés vers les services secrets syriens pour chercher les responsables de l’attentat. Rafic Hariri était un ami personnel de l’ancien président de la République française et Jacques Chirac a fait passer cette amitié avant les desseins politiques qu’il avait nourris avec la Syrie.

Car ce pays est une pièce centrale du jeu proche-oriental. Seul voisin arabe direct d’Israël avec lequel l’Etat juif n’a pas fait la paix, il joue un rôle essentiel dans la stabilité, ou l’instabilité du Liban. Jacques Chirac entretenait de bons rapports avec Hafez al-Assad, le père de Bachar, et il fut le seul chef d’Etat occidental à assister à ses funérailles, en 2000. Il pensait même pouvoir prendre sous sa tutelle le jeune Bachar, devenu président de la Syrie, sans avoir aucune expérience politique.

Jacques Chirac fut déçu. L’élève ne manifestait pas pour le «maître» la déférence que ce dernier attendait. Il menait même au Liban une politique contraire aux intérêts français et aux intérêts libanais tels qu’ils étaient entendus à Paris. L’assassinat de Rafic Hariri a été le point culminant de cet antagonisme. Faisant fi de la Realpolitik, Jacques Chirac n’a jamais pardonné à Bachar el Assad.

Nicolas Sarkozy a renoué les liens là où ils avaient été rompus avant l’assassinat. Se voyant volontiers en «co-parrain» de la paix au Proche-Orient, il a tenté de se rapprocher de la Syrie et de la remettre dans le jeu. Paradoxe pour un adversaire résolu de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, il a demandé à Ankara de jouer les intermédiaires avec Damas.

Sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, Bachar el Assad est venu trois fois à Paris; il a même été invité au défilé du 14 juillet 2008. Son dernier voyage remonte au mois de décembre 2010. La cruauté du régime syrien envers ses opposants ne semblait alors pas poser de cas de conscience à la diplomatie présidentielle. Nicolas Sarkozy s’est rendu en voyage officiel à Damas en septembre 2008. C’était la première visite d’un chef d’Etat français depuis six ans.

Tout a changé avec le «printemps arabe» et ses manifestations en Syrie. Pour ne pas être en reste par rapport à son activisme en Libye, la diplomatie française s’est rapidement portée aux avant-postes des protestations occidentales contre la répression. Il n’est certes pas question d’intervenir militairement contre les forces de Bachar al-Assad comme la coalition le fait contre les forces de Kadhafi.

Mais la France, avec la Grande-Bretagne, cherche depuis de semaines à obtenir au Conseil de sécurité le vote d’une résolution condamnant les massacres de civils. Jusqu’à maintenant, elle n’y est pas parvenue à cause de l’opposition de la Russie et de la Chine qui disposent d’un droit de veto.

Echaudés par ce qu’ils considèrent comme une interprétation extensive de la résolution 1973 sur la Libye par les Occidentaux, Moscou et Pékin restent sourds aux pressions. L’Union européenne a pris des sanctions contre un certain nombre de personnalités syriennes.

La visite, le week-end dernier, de l’ambassadeur de France, Eric Chevallier, et de son collègue américain Robert Ford, dans la ville insurgée de Hama, a été interprétée par les autorités syriennes comme un geste de soutien aux manifestants. Il ne pouvait guère en être autrement mais ces deux diplomates étaient parfaitement dans leur droit. Leur geste correspond à la politique de leur gouvernement respectif.

Le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, a multiplié ces dernières semaines les déclarations critiques à l’égard du régime syrien, y compris à l’égard de Bachar el Assad personnellement. «Bachar el Assad a perdu sa légitimité à la tête de la Syrie», a-t-il déclaré à Washington, lors d’une conférence au Brookings Institute. A d’autres occasions, il a demandé «un changement de cap beaucoup plus clair, plus ambitieux, plus audacieux», après les quelques réformes en trompe l’œil annoncées par le dirigeant syrien. «La répression crée une menace pour la stabilité régionale», a-t-il ajouté, une manière de retourner l’argument, entendu aussi en Israël, selon lequel la survie du régime autoritaire syrien est une garantie de stabilité au Proche-Orient.

Que peut faire la diplomatie face aux attaques contre l’ambassade de France à Damas? Dans un premier temps, «protester vigoureusement». L’ambassadrice syrienne à Paris a été convoquée au ministère des affaires étrangères. Paris juge «pas acceptable qu’un gouvernement n’entende pas l’appel de son peuple pour les réformes, pas acceptable que la communauté internationale ne se mobilise pas pour protéger la population civile».

C’est au nom de cet argument que Nicolas Sarkozy a décidé l’intervention en Libye. Nous n’en sommes pas là. A tous les sens du terme, le terrain est miné. La priorité est d’obtenir une condamnation de la Syrie au Conseil de sécurité de l’ONU. L’attaque des ambassades française et américaine à Damas donne aux Occidentaux un argument supplémentaire pour faire fléchir Moscou et Pékin.

Après ces incidents, la Russie et la Chine pourraient se résoudre à s’abstenir pour permettre l’adoption d’une résolution. Mais après ces gesticulations diplomatiques, le problème restera entier.

Daniel Vernet

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Journaliste
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