Belgique, fais-toi peur

Depuis 400 jours, la Belgique joue à se quitter. Mais depuis 400 jours, on assiste surtout à une «deweverisation» des esprits. Le Flamand nationaliste Bart De Wever a réussi à imposer son discours sur la désunion.

Bart De Wever en juin 2011. REUTERS/Yves Herman

- Bart De Wever en juin 2011. REUTERS/Yves Herman -

 

A la veille de la fête nationale belge, et alors que le pays a battu le record du monde d’un Etat sans gouvernement (400 jours le 18 juillet 2011), nous avons proposé à des auteurs belges ou belgophiles d’annexer (provisoirement) Slate.fr. Voici donc Slate.be

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Sans gouvernement, ça se passe comment? par Jean-Sébastien Lefebvre

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EN BELGIQUE, DEPUIS le rejet par la N-VA (parti indépendantiste flamand) de la note du Formateur royal Elio Di Rupo (socialiste francophone), posant les jalons d’un futur accord de gouvernement, l’heure est au recroquevillement des ego, aussi bien que la majorité des Belges se plie désormais à la comédie de l’inéluctable, chose inconcevable il y a un an encore.

Dans cette sourde crise de ménage entre Flamands et Francophones, les Belges jouent à se quitter. Faisant chambre à part depuis longtemps, il était entre autre question de la garde de l’enfant mal-aimé, Bruxelles, et de son degré d’émancipation.

Mais les 400 jours sans gouvernement furent surtout, dirait Truffaut, l’histoire de 400 coups; des coups de sape répétés alimentant la crispation communautaire qui se traduisent à la fois par une entreprise guerrière de nature sémantique et par un emballement autoréférentiel relayé par les médias.

En effet, loin d’une solution à l’amiable, la faisabilité d’un divorce entre Belges nécessitait une redéfinition radicale du discours démocratique afin d’altérer la façon dont les diverses communautés composant la Belgique se perçoivent elles-mêmes. Trois indicateurs pour mieux cerner une bifurcation identitaire mi-subie, mi-orchestrée.

La «deweverisation» des esprits

Depuis 400 jours, c’est Bart De Wever, incontournable leader de la N-VA, grand vainqueur des dernières élections et plus que jamais en tête des sondages qui donne le La en politique belge.  Coproduction –au format blockbuster– du Mouvement flamand et du petit écran, De Wever représente la conjonction d'un talent médiagénique et d'une doxa de type affirmative action.

Déjà élu homme de l’année en 2009 par la télévision publique flamande (devant Michael Jackson), l’historien quadrilingue et éditorialiste part-time De Wever vécut une ascension fulgurante dans les médias, où il connut son heure de gloire dans un quiz télévisé –le « Slimste mens ter wereld» («l’homme le plus intelligent du monde»), une émission où défilent les bekende Vlamingen, les Flamands connus. Une vitrine rêvée pour De Wever qui, «bon client», amuse les téléspectateurs par son humour caustique et dispose depuis d’une aura médiatique inégalée, boostée par les audiences.

L’enchevêtrement du politique du divertissement télé à la base d’une «deweverisation» des esprits? Deweverisation au sens de «lepénisation», ce néologisme rendu célèbre par Robert Badinter symbolisant l'appropriation graduelle par le public des thématiques chères à Jean-Marie Le Pen.

Dans les années 1980, la médiatisation d’un Le Pen (et sa diabolisation comme corollaire) représentait la clé de voûte de la stratégie d’implantation du FN dans les consciences avec en parallèle, l’adoption d’une stratégie du coup d’éclat permanent comme en témoigneront ses déclarations sur les chambres à gaz ou ses jeux de mots douteux.

D’ores et déjà «diabolisé» par une partie de la presse francophone, De Wever a lui-aussi défrayé la chronique par quelques petites phrases percutantes. Dans le désordre, on notera les «pas de nains de jardin» effectués par les Francophones dans les négociations, «la Belgique, le malade de l’Europe» ou plus récemment, la Belgique comme «plus grand échec du continent».

De plus, De Wever dispose désormais de son sniper maison: Vic Van Aelst, nouvelle recrue N-VA, sorte de Frédéric Lefebvre flamand tirant à boulet rouge sur les Wallons. Petit florilège récent:  

«Je veux bien être solidaire des Turcs, je ne veux plus l’être des Wallons»

«J’organiserai une fête à l’enterrement de la Belgique.»

Reste que, comme l’indiquent ces petites phrases, le refrain du leader flamand –désormais repris en chœur– est le même depuis de nombreuses années: selon De Wever la Belgique est l’union contre-nature de deux démocraties que tout oppose culturellement et politiquement et dont le niveau d’incompréhension a désormais atteint son degré de paroxysme: une Flandre plutôt à droite et réformiste qui se heurte à une Wallonie, résolument à gauche et conservatrice dans les matières socio-économiques. Au centre, Bruxelles, l’enfant du couple déchiré.

En résumé, une Belgique définitivement ingouvernable malgré 400 jours de thérapie de couple, CQFD. Ainsi, tel le héros Dexter, expert en médecine légale le jour et tueur en série la nuit, l’historien-populiste De Wever agit comme principe actif d’une désunion dont lui-même s’empresse de dresser le constat.

«Nation-building» francophone

Plus étonnant, le nuage radioactif deweverien semble avoir également réussi à contaminer l’esprit des dirigeants du sud du pays. À défaut d’avoir offert une contre-proposition à l'argumentaire flamingant d’un De Wever, la classe politique francophone singe ses procédés de poétisation sous-nationale. En d’autres mots le «nation-building» est ici aussi devenu une priorité.

Au sein de l’entité Belgique, telle une compagne trompée, la Wallonie souffrait jusqu'ici, diront certains, du syndrome de femme battue. Face au fier Mouvement flamand, il s'agit donc de donner une consistante sous une même bannière à l'agrégat disparate de francophones Bruxellois et Wallons.

Aussi, en l'espace de quelques mois, la Région Wallonne devint Wallonie tandis que la Communauté française de Belgique muta en Fédération Wallonie-Bruxelles. Une valse des sigles pas anodine du tout puisque nous voici dans ce que le sociologue américain Robert K. Merton nommait une «self-fulfilling prophecy» –une prophétie autoréalisatrice qui surgit de coutume lorsqu’«une fausse définition d’une situation suscite un nouveau comportement qui fait passer pour vraie la fausse conception originale.» [1]

Le désamour du nord ressenti par le sud pousserait par conséquent les élus francophones à fomenter un «Plan B» tenant de la post-Belgique (en résumé: la création d’une Wallobruxie, sorte de Belgique résiduelle) –un Plan B agité par quelques dirigeants francophones outrés, dès l’automne dernier. Bart De Wever n’aurait pu rêver mieux.

Alors qu’une enquête de l’Université Libre de Bruxelles réalisée en mai montrait qu’en cas de disparition de la Belgique, moins de 30% des Bruxellois opteraient pour une union avec le voisin wallon, la dynamique communautaire s’accentue à coup de campagnes marketing visant à l’homogénéisation identitaire francophone –un nation-building du quotidien (semblable à celui opéré en Flandre ces dernières décennies) dans l’espoir d’offrir un vernis de respectabilité au Plan B– au cas où.

Des médias pompiers-pyromanes

Après avoir fait De Wever du côté flamand, les médias francophones ont quant à eux repris en chœur l’entreprise de nation-building précitée. Le «Framing» (le cadrage) choisi par les médias n’est ici pas sans importance. Agissant comme vecteurs de l’hystérisation de la situation politique actuelle, les médias proposent un journalisme de type communautaire de plus en plus affirmé –sondages autour du Plan B à la clé– donnant ainsi davantage de consistance à la prophétie séparatiste en voie d’autoréalisation. Entre deweverisation des esprits et nation-building wallobruxien, l’image d’une concomitance de deux démocraties imperméables, chère à la N-VA, semble ainsi peu à peu s’imposer sans trop de résistance.

Au philosophe allemand Peter Sloterdijk de rappeler que «les histoires auto-édifiantes revendiquent une place majeure dans la communication autoplastique des nations»[2]. Dès lors, face aux guérillas sémantiques et aux réagencements identitaires, il faut s’attendre à ce qu’en l’absence d’un contre-récit médiatique stimulant une «volonté commune» aujourd'hui moribonde, la Belgique –comme réalité intertextuelle et démocratique– finisse bel et bien par s’évaporer telle une langue morte.

Nicolas Baygert


[1] Robert K. Merton, Social Theory and Social Structure, New York: The Free Press, 1949. Retourner à l'article
[2] Peter Sloterdijk, Le Palais de cristal, À l’intérieur du capitalisme planétaire, Paris : Hachette, 2006. Retourner à l'article

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L'AUTEUR
Doctorant en communication à l’UCL et au CELSA (Paris IV-Sorbonne), membre du LASCO (Laboratoire d’Analyse des systèmes de communication des organisations). Ses articles
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Publié le 20/07/2011
Mis à jour le 20/07/2011 à 18h29
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