Monde

Les fuites Wikileaks que vous aviez manquées

Joshua Keating, mis à jour le 12.07.2011 à 13 h 07

De la corruption la plus flagrante en Inde à la guerre de Chavez contre Domino’s pizza, ces quatre derniers mois recèlent quelques informations édifiantes, révélées par les «câbles» confidentiels du département d’État américain.

Le roi de Thaïlande Bhumibol Adulyadej, suivi de la reine Sikirit (au centre) et du prince héritier Maha Vajiralongkorn (à gauche). REUTERS/Damir Sagolj

Le roi de Thaïlande Bhumibol Adulyadej, suivi de la reine Sikirit (au centre) et du prince héritier Maha Vajiralongkorn (à gauche). REUTERS/Damir Sagolj

DEPUIS LES QUELQUES MOIS de 2011 saturés en infos sur Julian Assange, les médias américains ont délaissé le scandale déclenché par le site WikiLeaks au profit des révolutions arabes et d’autres affaires de mœurs. Mais depuis, WikiLeaks n’a cessé de diffuser des télégrammes diplomatiques —jusqu’ici, sur les plus de 250.000, moins de 16.000 ont été publiés.

Après avoir, dans un premier temps, noué des partenariats —aujourd’hui usés— avec le Guardian et le New York Times, le site WikiLeaks collabore désormais avec des journaux de pays tels que le Pérou, Haïti et l’Irlande, pour mettre au jour des documents confidentiels d’intérêt national. Voici notre sélection.

THAÏLANDE

Dimanche 3 juillet ont eu lieu des élections législatives thaïlandaises (largement) anticipées. Le gouvernement thaïlandais n'a pas dû apprécier l'évaluation très franche de la situation (l’agitation politique couplée à l’incertitude quant à l’état de santé d’un roi-vieillard) par le département d’État américain. En outre, les circonstances entourant la publication de ces câbles diplomatiques sont pour le moins controversées.

Ces câbles ont été consultés et analysés par Andrew MacGregor Marshall, un journaliste britannique basé à Bangkok qui travaille pour le compte de Reuters. L’agence a décidé de ne pas publier ses analyses, évoquant des motifs «de longueur, de sources, d’objectivité» et «de nature juridique».

Le journaliste explique que l’agence Reuters s’inquiète peut-être de la sécurité de ses collaborateurs basés en Thaïlande, où le fait d’insulter la famille royale est un délit passible d’une peine de prison. Si bien que MacGregor Marshall a démissionné, avant de quitter le pays. Et il continue de toute façon à écrire des articles sur ces câbles diplomatiques.

L’un d’entre eux suggère qu’il est «difficile de surestimer l’impact politique de l’incertitude liée à l’inévitable crise de la succession qui éclatera à la mort du roi Bhumibol» et que son successeur présumé, le prince héritier Vajiralongkorn, «n’inspire pas le respect et ne dégage pas le même charisme que son cher père». Un autre message souligne que le roi «souffre depuis longtemps de la maladie de Parkinson, de dépression et de douleurs lombaires chroniques».

Mais c’est loin d’être le clou. On y apprend que le prince héritier passe aujourd’hui le plus clair de son temps en Europe «avec sa principale maîtresse et son caniche adoré, Fufu» —le toutou ne porte rien moins que le nom d’un de ses généraux de corps aérien. Il va sans dire que Vajiralongkorn —prochain sur le trône— n’est pas très apprécié des Thaïlandais. Un autre document laisse entendre que les Thaïlandais ont du mal à accepter que l’épouse du prince héritier, la princesse Srirasmi, puisse devenir leur reine à cause d’une «vidéo salace de l’anniversaire du caniche blanc, Foufou, dans laquelle Srirasmi apparaît vêtue d’un simple string», très largement diffusée.

Joshua E. Keating

Traduit par Micha Cziffra

HAÏTI

René Préval, le président Haïtien, salue la foule lors d'un meeting. REUTERS/Eduardo Munoz

EN COLLABORATION AVEC NATION, le journal haïtien Haïti Liberté a publié une série de câbles qui jettent la lumière sur l’implication des États-Unis dans le pays entre le coup d’État qui a abouti au départ du président Jean-Bertrand Aristide, en 2004, et le séisme dévastateur de 2010.

En 2009, l’ambassade américaine a notamment surveillé de près la polémique à propos d’une proposition d’augmentation du salaire minimum dans le pays. Car le fait est que les ouvriers haïtiens sont les plus mal payés de l’hémisphère ouest. En juin 2009, de violentes manifestations étudiantes de soutien à cette mesure ont éclaté. Le président de l’époque, René Préval a malgré tout tardé à faire passer la loi à cause des pressions manifestement exercées par les propriétaires d’usines. Les diplomates américains citent une étude réalisée par l’Association des Industries d’Haïti, qui soutient qu’une telle augmentation dévasterait le secteur textile du pays, donnant l’impression aux Haïtiens que les Américains ont fait pression pour maintenir un bas niveau des salaires dans leur pays.

Dans un autre télégramme datant de peu après l’investiture de René Préval (2006), l’ambassade américaine déclare qu’elle «continuera de faire pression sur Préval pour qu’il ne rejoigne pas Petrocaribe», une alliance pétrolière latino-américaine dirigée par le président vénézuélien, Hugo Chavez. (Haïti a de toute façon fini par adhérer à l’accord PetroCaribe).

Un autre rapport confidentiel nous apprend que des ambassadeurs de pays donateurs ont discuté des élections qui devaient se tenir dans le pays en 2010 et ont décidé de maintenir leur soutien à ces élections en dépit de leur crainte que le parti de gauche Fanmi Lavalas soit injustement pénalisé.

Malgré l’absence aux États-Unis de preuve tangible de leur interférence avec la politique haïtienne, le traitement de ces câbles par les médias signale la poursuite d’une longue histoire d’ingérence américaine sur l’île d’Haïti.

INDE

Des activistes indiens, lors d'un sit-in anti-gouvernement. REUTERS/Ajay Verma

LE PREMIER MINISTRE INDIEN, Manmohan Singh, fait déjà l’objet d’une longue série d’accusations de corruption qui ont déclenché des manifestations de rues accompagnées d’appels à sa démission. La crédibilité de cet économiste beau parleur a encore pris un coup au mois de mars, quand le quotidien The Hindu s’est procuré un câble de l’ambassade américaine auprès de WikiLeaks détaillant des actes manifestes de corruption.

Le document, en date du 17 juillet 2008, décrit une réunion entre le conseiller politique de l’ambassade des États unis et Satish Sharma, un député de haut rang du Parti du Congrès, dans la dernière ligne droite d’un vote de confiance sur un accord nucléaire imminent entre les États-Unis et l’Inde.

Satish Sharma a dit au diplomate américain que le Parti du Congrès faisait tout pour obtenir le soutien du Parlement à cet accord et, en guise de preuve, il lui a montré «deux coffres contenant du liquide et a ajouté [que l’équivalent de 25 millions de dollars] étaient répartis un peu partout dans le bâtiment pour servir de pots-de-vin». Lors de cette même réunion, un autre responsable du parti a précisé qu’environ 2,5 millions de dollars avaient été versés à quatre députés pour s’assurer leur soutien à l’accord, considéré comme l’une des réussites de l’administration Bush en matière de politique étrangère.

La publication de ce document a déclenché un nouveau tumulte au Parlement et suscité de nouveaux appels à la démission du premier ministre indien. Les responsables cités dans le câble ont nié les accusations portées contre eux. Le Parti du Congrès a quant à lui refusé de s’exprimer à propos de ce câble. Le ministre indien des Finances, Pranab Mukherjee, l’a par ailleurs décrit comme «une correspondance entre un gouvernement souverain et sa mission à l’étranger qui, à ce titre, bénéficie de l’immunité diplomatique. C’est pourquoi le gouvernement ne peut ni le confirmer, ni l’infirmer.»

PAKISTAN

Le ministre des Affaires étrangères Shah Mahmood Qureshi et la Secrétaire d'État Hillary Clinton, lors d'un débat stratégique au département d'État. REUTERS/Larry Downing

LES INQUIÉTUDES des responsables américains au sujet du programme nucléaire pakistanais étaient au cœur du premier retentissement provoqué par WikiLeaks. Ces télégrammes ont continué d’avoir un impact sur les relations tendues entre Washington et Islamabad.

En mars, WikiLeaks a en effet noué un partenariat avec le journal pakistanais Dawn, la chaîne indienne NDTV et le journal The Hindu pour sortir une série de câbles diplomatiques liés au Pakistan. On y trouvait notamment une demande datant de 2008, de la part du chef des armées pakistanaises, Ashfaq Kayani, pour que les États-Unis fournissent une «couverture continue, avec [des drones] Predator, de la zone conflictuelle», dans les régions tribales administrées par le Pakistan. Ce qui est venu confirmer le secret de polichinelle selon lequel Islamabad avait offert un soutien bien plus que tacite au programme de drone des États-Unis, malgré les déclarations publiques soutenant le contraire.

Ces documents montrent également que les États-Unis ont tenté en vain de presser le patron de la Direction pour le renseignement interservices de visiter l’Inde en signe de bonne foi et de coopération à la suite des attentats terroristes de Bombay en 2008. Ces télégrammes révèlent également de fortes critiques émises par l’ambassadrice de l’époque, Anne Patterson, contre le président Asif Ali Zardari et la gestion de ses différends avec son rival, Nawaz Sharif. Avec cette mise en garde: il commençait à adopter le genre comportement obsessionnel et irrégulier qui a abouti à la chute de son prédécesseur, Pervez Musharraf.

Des câbles publiés récemment suggèrent par ailleurs que la Chine a peut-être continué à fournir le Pakistan en réacteurs nucléaires jusqu’en 2006, alors que Pékin s’était engagé, en tant que membre du Groupe des fournisseurs nucléaires, à ne pas le faire. D’où les craintes grandissantes de Washington quant au risque de prolifération nucléaire au Pakistan.

PÉROU

La candidate à la présidentielle Keiko Fujimori congratule le président élu Ollanta Humala. REUTERS/Mariana Bazo

LA PRÉSIDENTIELLE PÉRUVIENNE de 2011 —au cours de laquelle l’ancien officier de l’armée et ex-leader de coup d’État Ollanta Humala l’a emporté face à Keiko Fujimori, la fille de l’ancien président péruvien aujourd’hui emprisonné— est peut-être le premier événement a avoir été en grande partie déterminé par les révélations de WikiLeaks.

Le journal El Comercio a pu accéder aux câbles et a publié des articles tout au long des élections, avec de nouvelles révélations sur Keiko, laquelle était en tête des sondages jusqu’au jour du scrutin. Dans un document de 2006, des responsables américains racontent le déroulement d’une réunion avec Keiko ainsi que plusieurs autres militants de Fujimori très en vue. On y apprend qu’ils envisageaient de passer des accords avec le gouvernement péruvien pour mettre fin à la «persécution» d’Alberto Fujimori, alors enfermé dans une prison du Chili voisin.

Ce câble est venu conforter ceux qui se méfiaient des Fujimori dans leur impression que Keiko avait brigué la présidence uniquement dans le but de redorer l’image politique de sa famille (même si elle avait promis qu’en cas de victoire elle ne pardonnerait pas à son père). Tout aussi accablant: les États-Unis y expriment de forts soupçons selon lesquels des trafiquants de drogue s’étaient infiltrés dans le gouvernement péruvien et s’étaient mêlés de la campagne de Keiko. La candidate a dû reconnaître avoir accepté des contributions de campagne d’un narcotrafiquant présumé.

La défaite électorale de Keiko ne tient pas uniquement à ces révélations. Mais les deux candidats ayant été au coude-à-coude durant l’essentiel de la course, leur impact n’est assurément pas négligeable.

JAPON

Mike Weightman, enquêteur de l'AIEA, examine le réacteur n°3 de la centrale de Fukushima Dai-ichi. REUTERS/IAEA

QUELQUES JOURS APRÈS le séisme meurtrier et le tsunami à l’origine de la catastrophe nucléaire dans la centrale de Fukushima Dai-ichi, le journal britannique Telegraph a publié des analyses de câbles datant de décembre 2008 citant un expert nucléaire international. Ce dernier avait averti de la vulnérabilité aux séismes des installations nucléaires japonaises.

Ce responsable anonyme de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) aurait «expliqué que les manuels de sécurité [du Japon] n’ont été révisés que trois fois depuis 35 ans et que l’AIEA [était] actuellement en train de les réexaminer».

Le télégramme précise, en outre, que le gouvernement japonais s’était opposé à une décision judiciaire de fermeture d’une autre centrale qui ne satisfaisait pas aux conditions de sécurité en termes de préparation aux séismes.

Outre le Japon, d’autres échanges diplomatiques confidentiels suscitent des inquiétudes à propos de la sécurité nucléaire dans divers pays, entre autres, le Vietnam, l’Azerbaïdjan ou encore l’Inde.

 

DIVERS

Ces derniers temps, un certain nombre d’autres pays ont fait l’objet de fuites diplomatiques. Il y a notamment eu l’Irlande, où le journal The Independent a mis la main sur un gros morceau: des câbles dans lesquels des responsables américains répandent des rumeurs sur toutes sortes de sujets, allant des extrémistes islamistes aux scandales de l’Église catholique en passant par le processus de paix nord-irlandais.

Le jugement des diplomates américains à propos des responsables politiques irlandais est plutôt dur et contraste avec les propos chaleureux exprimés par Barack Obama lors de sa récente visite dans le pays. Dans un des télégrammes, on peut lire que le nouveau Premier ministre irlandais Brian Cowen porte «très bien» son surnom de BIFFO («Big, Ignorant Fucker from Offaly» [Gros enfoiré d’ignorant originaire d’Offaly]).

Des responsables équatoriens ont fermement démenti les accusations contenues dans des câbles diplomatiques selon lesquels le président Rafael Correa aurait reçu de l’argent provenant des FARC colombiens pour sa campagne.

Un câble de 2007 publié par un journal taïwanais traite d’une rumeur qui veut que le ministre chinois des Finances a été contraint de démissionner après que sa liaison avec une espionne taïwanaise a éclaté au grand jour.

Un rapport confidentiel sur les exportations d’armes du Venezuela vers la Russie donne des indications sur les sources d’approvisionnement en missiles air-sol de Mouammar Kadhafi.

Et, pour finir, une histoire un peu plus légère. Le président Hugo Chavez (actuellement en convalescence) a déclaré une guerre tout à fait bizarre aux fast-foods occidentaux. Des inspecteurs sanitaires soumettent les McDonald's du pays à des inspections quasi quotidiennes. Les organismes de contrôle «ont expliqué que dans le cas de Domino’s, l’offre du mardi "Une pizza achetée, la seconde offerte" constitu[ait] une discrimination contre les personnes (…) qui voudraient manger une pizza les autres jours de la semaine».

Joshua E. Keating

Traduit par Micha Cziffra

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