Martine Aubry et les réseaux sociaux: un bug dans le Social(ist) Network

Image de une: D'où twittez-vous? Représentation géolocalisée de l'utilisation de Twitter (points bleus) et de photos postées sur Flickr (points rouges), par Eric Fischer/ Flickr CC license by 2.0

Image de une: D'où twittez-vous? Représentation géolocalisée de l'utilisation de Twitter (points bleus) et de photos postées sur Flickr (points rouges), par Eric Fischer/ Flickr CC license by 2.0

«Facebook et Twitter, j’ai horreur de ça… C’est typique de cette société où chacun pense à son nombril...», a confié Martine Aubry à des journalistes. Un point de vue déconnecté des pratiques quotidiennes sur les réseaux sociaux.

APRÈS LES ANNÉES SARKOZY et la critique de droite d’Internet ­portée par la loi Hadopi ou l'inénarrable Frédéric Lefebvre, Martine Aubry a donné un aperçu de ce que pourrait être la critique de gauche d’Internet. Un discours non plus centré sur les dangers du web criminel, mais sur les valeurs d’individualisme que porterait le réseau.

La candidate aux primaire socialistes s’est confiée mercredi 6 juillet à quelques journalistes dans un TGV Valence-Paris : «Facebook et Twitter, j’ai horreur de ça… C’est typique de cette société où chacun pense à son nombril… Et puis tous ces faux amis… Ce n’est pas mon truc d’expliquer mes états d’âme», tel que le rapporte LePoint.fr. Les réseaux sociaux ont «pu être utiles, pendant les révolutions arabes par exemple», modère-t-elle ensuite. 

Avoir horreur de Facebook et de Twitter, voilà une déclaration à contre-courant de la mode des réseaux sociaux qui s’est emparée des politiques depuis le succès de la campagne numérique d’Obama en 2008. Les principaux candidats aux primaires socialistes ont tous un Twitter alimenté avec soin: François Hollande, Ségolène Royal, Arnaud Montebourg, Manuel Valls et donc Martine Aubry

Castaldi plutôt que Jaurès

L’ex-première secrétaire du PS reproche aux réseaux sociaux d’être le symbole du narcissisme contemporain, porteur de valeurs d’individualisme théorisées par Benjamin Castaldi plutôt que par Jean Jaurès. «C’est typique de cette société où chacun pense à son nombril», dit-elle. Un peu comme le Parti socialiste oublie parfois le mot «social» à l’épreuve du pouvoir, Martine Aubry a juste oublié que dans réseaux sociaux, il y a aussi le mot «social».

Il faut rappeler le principe des réseaux sociaux: publier des textes, des liens, des positions géographiques, des photos ou des vidéos, contenus réels ou fantasmés, dévoilant ou non une part de soi, et ce dans un but prioritaire, celui de débuter une conversation. La critique humaniste des réseaux sociaux, partagée par un large spectre de la gauche (Le Monde nous a récemment gratifié d'une chronique très réac sur le sujet), et nourrie par une méconnaissance des outils, oublie toujours la fin de la proposition: avant de combler son ego, la publication sur les réseaux sociaux permet surtout de débuter une conversation.

Encore plus d'amis pour commenter le chariot

Pour expliquer sa ligne éditoriale sur Twitter, Martine Aubry parodie devant les journalistes un tweet en regardant par la fenêtre de son TGV qui entre dans la guerre de Lyon: «Par exemple, je ne vais pas raconter “Je vois un chariot sur le quai! D’ailleurs, il est renversé!”» Martine Aubry a raison: publié sur son compte, l’intérêt de ce tweet serait quasi nul.

Mais publié sur le compte d’un ado, il déclenchera sans doute plusieurs discussions avec ses «followers», aussi futiles que le statut d’origine. L'histoire ne le dit pas mais peut-être que Martine Aubry a plaisanté sur l’incongruité de ce chariot renversé avec ses voisins de train dans une discussion qui ne restera pas dans les annales politiques. Et c’est bien normal. La communication se résume souvent à du «small talk», des discussions anodines qui maintiennent le lien social. Sur Internet, c’est exactement la même chose. 

Distinction communication/publication

Martine Aubry semble encore penser les choses selon la vieille distinction entre communication (accessible à tous) et publication (réservée aux puissants et aux médias). Or, avec les réseaux sociaux, ces deux notions ont de plus en plus tendance à se confondre. Dans le monde dans lequel Aubry a grandi, la communication intrapersonnelle n’était pas publiée, se perdant dans l’ozone ou dans des vieux tiroirs à lettres. Aujourd’hui, avec Internet, un large pan de la communication est publié en ligne, et ce, avec autant de futilités que dans la vraie vie.

Ce ne sont plus uniquement les voisins de TGV qui peuvent répondre à la nouvelle d'un chariot renversé, mais possiblement tout le wagon. Tweeter sur ce sujet ne peut être retenu comme le signe d’un narcissisme, mais plutôt d’une volonté de communiquer, d'obtenir des réponses, d’agrandir son cercle de connaissances sur la base d’un degré minimal de partage culturel: tout le monde peut réagir sur un chariot renversé, situation relativement commune et qui ne dévoile rien de la vie privée.

Plus la situation décrite par le statut est banal, plus grande est la possibilité d'y répondre pour les «followers» ou «amis». Dès lors, l'échelle de valeur d'un contenu publié en ligne n'a plus rien à voir avec celui qui prévaut dans les médias et il est absurde de juger les tweets ou les statuts Facebook selon l'ancienne grille de lecture.

Sinon que penser de ce tweet de Benoît Hamon, lieutenant de Martine Aubry?

La puissance des liens faibles

Le sociologue Barry Wellman propose d’appréhender les réseaux Internet avec sa théorie de la «glocalisation» (voir en PDF). Avant que les moyens de communication se développent, on vivait dans des «petites boîtes» (famille, amis, collègues…) soudés par des liens de loyauté forts. On aurait pu penser que le web allait faire exploser ces petites boîtes, atomisant l’espace social dans un concept d’amitié revu à la baisse, «tous ces faux amis» que brocarde Martine Aubry. Or comme l’a montré Wellman, les petites boîtes coexistent avec de nouveaux liens faibles, ces fameux «amis» Facebook dont on ne souvient plus tout à fait comment on les connaît.

La capacité à parler à tout le monde sur le réseau n'empêche pas d'utiliser prioritairement ces outils pour parler à ses proches. Internet favorise un nouvel espace social «glocalisé» (néologisme formé à partir des mots local et global) où chacun est potentiellement connecté avec tout le monde mais reste attaché à ses petites boîtes. On croirait entendre du Arnaud Montebourg, vantant les mérites de la démondialisation.

Schéma de trois modèles de communauté selon Barry Wellmann. Alors qu'on aurait pu imaginer que les traditionnelles «petites boîtes» (fig 1.) exploseraient avec Internet favorisant un «individualisme en réseau» (fig. 3), les réseaux Internet semblent en fait tendre vers le schéma de la «glocalisation» (fig. 2).

L'anthropologue Antonio Casilli explique les bienfaits de ces liens faibles*: 

«Dans la durée de vie d'un individu, vous pouvez vous trouver dans des situations où vous avez besoin d'informations dignes de confiance, au moment d'une maladie, d'un achat important, d'une décision professionnelle importante et à ce moment là, la question de la réactivation des liens faibles se pose. Les personnes qui font partie des petites boîtes (famille, amis, collègues) ne sont peut être pas les meilleures pour répondre à ces questions spéciales.»

On croirait entendre du Martine Aubry, vantant les mérites du care.

C'est ainsi que sur Twitter les messages proposant un job ou un appartement sont souvent retweetés des dizaines de fois, alors que l'information n'intéresse objectivement que peu de monde. L'étonnante force des liens faibles.

De l'épouillage des singes

Les réseaux sociaux sont en fait comparables à l’épouillage des singes (grooming en anglais, un concept développé en anthropologie), selon la chercheuse américaine Judith Donath. Liker un statut Facebook ou répondre une banalité à un tweet sur un chariot de gare s’apparentent aux petits gestes que font les singes de la même peuplade entre eux, comme passer du temps à s’enlever les parasites.

«Ce qui est essentiel dans le grooming, c'est l'économie du geste: c'est un tout petit geste dont la retombée est très importante, relève Antonio Casilli. Quand vous voulez souhaiter un anniversaire à un ami éloigné, vous avez trois possibilités: soit aller lui rendre visite et apporter un cadeau, c'est long, c'est coûteux, c'est potentiellement pénible; vous pouvez lui envoyer une petite lettre, un SMS ou un mail, mais encore une fois, c'est long; ou alors le moins coûteux de tous, faire du grooming sur Facebook en laissant un message sur son mur»

Le programme numérique de Martine Aubry est abondamment fourni en matière économique, culturel ou diplomatique mais il oublie les pratiques les plus quotidiennes. La gauche pourrait s'intéresser aux réseaux comme un moyen de fluidifier la société, et pas seulement de gagner une élection. 

Martine répond moi stp rép moi.

Vincent Glad

*Interview réalisée le 29 novembre 2010 à l’occasion de la sortie du très intéressant livre d’Antonio Casilli, Les liaisons numériques. Retourner à l'article