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Le 21 juillet 2011, Atlantis prend sa retraite et l'URSS gagne la guerre des étoiles

Pierre Barthélémy, mis à jour le 21.07.2011 à 12 h 00

La fin du programme des navettes spatiales marque la fin d'une course à l'espace finalement perdue au troisième acte par les Américains.

Cap Canaveral, le 7 juillet, veille du départ d'Atlantis. REUTERS/Bill Ingalls-N

Cap Canaveral, le 7 juillet, veille du départ d'Atlantis. REUTERS/Bill Ingalls-NASA/

21 JUILLET 2011, 05H56 (heure de Floride), Atlantis s'est posée sur la piste du centre spatial Kennedy. Avec ce 135e vol s'achève l'ère des navettes spatiales américaines. Une ère qui aura duré trente ans, depuis ce 12 avril 1981 où John Young et Robert Crippen décollaient pour la première fois à bord de Columbia, à bord d'un «shuttle», cet avion spatial réutilisable.

Trois décennies plus tard, la Nasa tente de dresser un bilan positif de cette ère, en mettant en avant la place unique qu'ont occupée les navettes dans le domaine spatial, avec des missions spectaculaires d'arrimage avec la station orbitale russe Mir, des mises en orbite multiples de satellites, des réparations aussi (comme les missions d'entretien du télescope spatial Hubble), une place à part dans la construction de la Station spatiale internationale (ISS).

Elle n'oublie pas les 14 morts qui ont marqué le programme, lors des destructions de Challenger en 1986 (voir la vidéo ci-dessous) et de Columbia en 2003. A l'heure où elle expédie ses navettes à la retraite, la NASA se doit de faire bonne figure, de mettre en avant ses succès. C'est pour mieux masquer une énorme défaite. Car le 20 juillet à 7h06, quand les roues d'Atlantis toucheront le sol, les Etats-Unis auront perdu la course à l'espace habité en n'ayant plus aucun moyen d'envoyer des astronautes en orbite et en devant payer quelques places assises dans les fusées russes pour au moins cinq ans.

Ce n'est pas sans ironie que l'on verra des lanceurs dont le concept remonte au temps de l'Union soviétique emporter des astronautes vers l'ISS. Vingt ans après sa mort, l'URSS remporte une victoire posthume, celle de la guerre des étoiles, un conflit qui, comme dans les films de George Lucas, s'est joué en trois actes.

Episode I: Spoutnik «R2D2» et Youri «Skywalker» Gagarine lancent la guerre des étoiles

Le 4 octobre 1957, une petite sphère d'aluminium de 58 cm de diamètre, dotée d'antennes et d'un émetteur radio, envoie avec son «bip-bip» venu de l'espace, une gifle retentissante aux Etats-Unis. L'empire américain est battu, technologiquement et médiatiquement, par l'Union soviétique et son Spoutnik-1, le premier satellite artificiel.

Ce succès symbolique est avant tout celui d'un homme, Sergueï Korolev, le père du programme spatial soviétique, et de son «bébé», le lanceur R7-Semiorka, qui n'est rien d'autre que l'adaptation d'un missile balistique intercontinental : on voit à ce simple fait à quel point la course à l'espace fut le principal corollaire de la guerre froide. C'est de cette fusée destinée à l'origine à transporter des bombes thermonucléaires que furent dérivés tous les lanceurs russes utilisés pour envoyer des hommes dans l'espace.

Comme l'écrit Alain Dupas dans Une autre histoire de l'espace (coll. Découvertes Gallimard):

«pour le grand public, "chauffé" par des siècles de rêves cosmiques, par des décennies de science-fiction, le doute n'est pas permis : la plus grande puissance sur le globe est celle qui mène la danse dans la conquête du cosmos. Les Soviétiques et les Américains ont très vite réalisé cet extraordinaire impact des expériences spatiales sur les hommes, les femmes, les enfants. L'espace devient le terrain de jeu de la plus grande bataille de la guerre froide, une bataille certes pacifique, mais d'une intensité exceptionnelle.»

Un mois après Spoutnik-1, l'URSS frappe une deuxième fois en mettant sur orbite la chienne Laïka, le premier être vivant dans l'espace (qui y mourra rapidement). C'est l'ère des premières et Moscou mène la danse: Luna-1 frôle la Lune en janvier 1959 ; Luna-2, en s'écrasant sur notre satellite naturel en septembre 1959, est le premier objet humain à toucher un autre corps céleste ; Luna-3, un mois plus tard, photographie la face cachée de la Lune ; en août 1960, lors de la mission Spoutnik-5, on ramène pour la première fois sur Terre des voyageurs spatiaux, les chiennes Belka et Strelka, accompagnées d'un lapin, de souris, de rats, de mouches, de plantes et de champignons.

Les Etats-Unis ne sont pas en reste et multiplient les lancements de satellites mais ils ne disposent alors pas d'une fusée équivalente à la Semiorka puisque leur missile Atlas n'a pas la capacité d'emport de son analogue soviétique. Or, chacun sait quelle sera l'étape suivante : l'envoi d'un homme dans l'espace. Les Etats-Unis vont donc mettre les bouchées doubles, en créant notamment la Nasa en 1958 qui va lancer aussitôt le programme Mercury.

Son objectif est le «saut de puce»: un vol suborbital habité. De leur côté, les Soviétiques voient plus grand avec une véritable mise en orbite et le programme Vostok. On sait la suite. Le 12 avril 1961, un jeune pilote de vingt-sept ans, Youri Gagarine, a le courage de s'asseoir dans une minuscule capsule (et sur une véritable bombe) qui l'emmènera où aucun homme n'est jamais allé. Un tour de Terre plus tard, l'Urss remporte haut la main la première manche de la course à l'espace.

Episode II: avec Apollo, l'empire américain contre-attaque

Juste huit jours après le vol de Youri Gagarine, le président américain John F. Kennedy envoie un mémorandum à son vice-président Lyndon Johnson, en le chargeant de faire un point sur la position des Etats-Unis dans la course à l'espace. On y lit notamment la question suivante:

«Avons-nous une chance de battre les Soviétiques en mettant un laboratoire dans l'espace, ou dans un voyage autour de la Lune, ou en faisant atterrir une fusée sur la Lune, ou en envoyant un homme sur la Lune avec une fusée et en le ramenant?»

La réponse de Lyndon Johnson, qui arrive huit jours plus tard, est on ne peut plus claire. Les Etats-Unis sont en retard pour les fusées et l'expérience des vols habités mais, en mettant des milliards de dollars sur la table, le seul objectif qui en vaille la peine sur le plan de la propagande et sur celui de la science et de la technologie, l'exploration humaine de la Lune, peut être atteint, dit-il, «dès 1966 ou 1967».

Le vice-président et ceux qui l'ont conseillé se sont trompés de deux ans. Au terme d'un incroyable effort (et d'une prise de risque non nulle), le programme Apollo, lancé par Kennedy le 25 mai 1961 (voir vidéo ci-dessous), aboutit dans la nuit du 20 au 21 juillet 1969, lorsque Neil Armstrong et Edwin "Buzz" Aldrin foulent le sol lunaire devant plus d'un demi-milliard de téléspectateurs. Les Etats-Unis ont pris leur revanche même si Kennedy n'est plus là pour le voir.

Moscou avait aussi son programme pour la Lune. Décidé tard, sans moyens, ni envie, ni coordination. Son échec cuisant démolit le mythe de la planification à la soviétique. A l'inverse, Apollo, nourri à coups de milliards de dollars, a véritablement mis sur orbite l'industrie spatiale américaine. Lorsque le programme se termine, dans une certaine indifférence, en 1972, les Etats-Unis, au lieu de voir plus loin et de viser une nouvelle frontière (un vol vers Mars ou l'installation d'une base sur la Lune), se concentrent sur le spatial proche, la banlieue terrestre, avec l'idée d'y envoyer non pas des fusées «jetables» mais des navettes réutilisables.

Episode III: le retour du Jedi russe

Lorsque le président Richard Nixon, le 5 janvier 1972, donne son accord au programme des «shuttles», ce dernier doit permettre une banalisation de l'accès aux orbites basses (une cinquantaine de vols par an étaient prévus) à un coût divisé par dix. C'est à peu près le contraire qui va se produire : le maximum de vols fut de 9 en 1985 tandis que le coût total du programme avoisina les 200 milliards de dollars, soit une moyenne de 1,5 milliard de dollars par vol !

Les Soviétiques tentèrent aussi l'expérience navette avec le ruineux programme Bourane, dont le résultat fut un vol unique, sans pilote, en 1988, dans une Urss exsangue. Mais les Russes eurent aussi l'intelligence de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier en continuant à exploiter et à améliorer leur lanceur Soyouz, dernier héritier de la Semiorka, pour se rendre sur leurs stations orbitales (Saliout puis Mir).

Les Américains, eux, n'avaient conservé aucune roue de secours après la mise à la retraite de la fusée Saturn en 1975. C'est ainsi que, suite aux pertes de Challenger et de Columbia, 1987 et 2004 furent pour eux deux années vierges, sans aucun lancement de vol habité, et où l'on travailla à renforcer la sécurité des navettes. Dans quelques jours, Soyouz sera donc le seul moyen d'envoyer des hommes dans l'espace.

Par une curieuse ironie du sort, la Nasa va devoir payer pour que ses astronautes montent à bord d'un dérivé de missile nucléaire construit pour atteindre les Etats-Unis. La course à l'espace a coûté très cher à l'Union soviétique mais, vingt ans après sa disparition, son concept de fusée robuste et bon marché l'a finalement emporté.

A l'heure qu'il est, le ticket pour la Station spatiale internationale coûte 43 millions de dollars par astronaute américain, et il devrait augmenter de 20 millions de dollars d'ici à 2016, date à laquelle les Etats-Unis devraient de nouveau disposer d'un lanceur. A condition que les entreprises privées auxquelles la Nasa a confié son avenir dans l'espace habité soient capables de prouver, en l'espace de cinq ans, que leurs vaisseaux sont suffisamment fiables pour qu'on leur confie des vies humaines.

Par prudence, la Nasa envisage d'acheter quelques billets supplémentaires pour l'espace aux Russes...

Pierre Barthélémy

(article mis à jour avec le retour d'Atlantis le 21 juillet)

Pierre Barthélémy
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