Affaire DSK: tout ce que BHL oublie pour défendre son ami

Capture de la vidéo montrant DSK devant son appartement new-yorkais le 6 juillet

Capture de la vidéo montrant DSK devant son appartement new-yorkais le 6 juillet. REUTERS/Reuters TV

Bernard-Henri Lévy vous explique pourquoi vous avez tort à propos de Dominique Strauss-Kahn.

Comment Dominique Strauss-Kahn pourra-t-il un jour laver son honneur? Son ami et ardent défenseur, le people-philosophe Bernard-Henri Lévy, vient de célébrer la libération sur parole de Strauss-Kahn – pendant ce bref intermède où il n'était pas encore doublement accusé de crime sexuel – en prenant à nouveau les Américains à partie pour avoir odieusement traité un gentleman exemplaire.

Dans le Daily Beast, Lévy écrit que l'affaire Strauss-Kahn – dont «on se souviendra, au final, comme de la non-affaire Strauss-Kahn» – démontre une «cannibalisation de la Justice par le Spectacle» qui «a atteint, ici, un sommet d’obscénité». Le philosophe n'a  peut-être pas entendu parler du procès Casey Anthony, ou de toute la carrière de Nancy Grace.

Mais l'affaire Strauss-Kahn est spéciale. Si spéciale que Lévy a, pour la seconde fois, essayé d'instruire le public, sans grand succès. Pour le philosophe, tout se joue autour de «l'identité de l'accusé», et de «la dégradation d'un homme dont la noblesse muette ne peut être entamée». Ce qui est insupportable, c'est le contraste entre la brutalité d'un système judiciaire et l'irréprochabilité de sa cible, obligé de conformer aux rituels de l'instruction et des médias comme un vulgaire criminel.

Lévy n'est pas le seul à avoir de tels états d'âme. Dans la confrérie des globe-trotters ploutocrates, il y a aussi le maire de New York, Michael Bloomberg, qui a déclaré aux journalistes avoir «toujours pensé que la perp walk était une pratique infamante. (…) Ils ne sont pas coupables tant qu'on ne les a pas jugés, et pourtant les voilà traînés dans la boue pour le bien du spectacle, du cirque». Le maire – dont les forces de police arrêtent et fouillent un demi-million d'innocents chaque année – n'avait encore jamais affiché de tels regrets parce que, a-t-il précisé, «Personne ne m'a jamais demandé». (En réalité, lors de la première arrestation de Strauss-Kahn, il avait dit le contraire).

C'est qu'il s'agit d'attirer l'attention sur les droits des accusés, je suppose. Pour ridiculiser le malaise que l'élite a soudainement ressenti face au traitement réservé à l'accusé, on pourrait concéder ce que Lévy appelle «une justice de classe à l'envers, ni moins problématique ni, au final, moins criminelle que la première». Laissons Dominique Strauss-Kahn être jugé sur le fond de l'affaire.

Et c'était quoi, déjà, ce fond de l'affaire? Depuis la semaine dernière, on entend tellement d'informations nouvelles et dommageables à l'accusatrice de Strauss-Kahn, qu'il serait peut-être pertinent de revenir sur la chronologie des faits, en s'appuyant sur ceux que personne ne conteste.

1. Une femme de chambre entre dans la suite occupée par Strauss-Kahn. Ils ne se sont encore jamais vus auparavant.

2. [Quelque chose se passe.]

3. En présence de la femme de chambre, Strauss-Kahn émet de l'ADN.

4. [Quelque chose se passe.]

5. La femme de chambre signale une agression sexuelle. Strauss-Kahn essaye de quitter le pays.

Nous apprenons maintenant, par des sources policières, que la femme de chambre a visiblement menti aux services d'immigration américains lors de sa demande d'asile. Les mensonges portent notamment sur un viol qu'elle prétend avoir subi dans son pays natal, ou sur la façon dont elle aurait été violée. Elle aurait aussi menti dans ses déclarations de revenus, et prétendu avoir un autre enfant à charge juste pour pouvoir profiter des subsides du gouvernement.

Toutes ces choses sonnent mal, mais elles se sont produites avant l'étape n°1. Dominique Strauss-Kahn n'y a même pas participé. Il y a aussi certaines incohérences dans les déclarations de la femme de chambre au sujet de l'étape n°4 – où elle est allée après avoir craché de l'ADN, ce qu'elle a fait, et à quel rythme. Aujourd'hui, les autorités disent qu'elle a aussi menti après l'étape n°5, quand elle leur a donné de mauvaises informations sur, entre autres, le nombre de téléphones qu'elle possédait.

Mais ce sont des problèmes qui touchent la crédibilité de la narratrice, pas de son récit. Le crime, si crime il y a eu, est arrivé lors de l'étape n°2. Aucune de ces nouvelles informations – qui ne sont pas des preuves, mais des descriptions de potentielles preuves – ne porte sur cette partie de la chronologie, une partie où un quelconque incident sexuel s'est produit entre deux étrangers. Appeler tout cela une «non-affaire» est une pétition de principe, une notion qu'un philosophe n'aura aucun mal à reconnaître.

La situation dans son ensemble, en fait, semble enjoindre à la prudence épistémologique. Prenez la pire de ces nouvelles informations, un coup de téléphone que l'accusatrice de Strauss-Kahn a passé à un homme emprisonné dans un centre de rétention administrative, au cours duquel, selon le New York Times:

«Elle a prononcé des mots qui voulaient dire, en substance 'Ne t'en fait pas, ce type a beaucoup d'argent, je sais ce que je fais'», a ajouté le policier [très bien placé pour le dire].

Il s'agit donc ici d'une source anonyme paraphrasant la traduction d'une des deux parties d'un dialogue, qui s'est fait dans un «dialecte peul spécifique», selon le Times. Rien ne dit que le fonctionnaire interrogé par le Times connaissait personnellement ce dialecte. Le lecteur peut alors, à sa guise, imaginer n'importe quel contexte:

L'homme: Pourquoi porter ces fausses accusations contre cet homme? Nous sommes tous les deux des criminels aguerris, et notre petite entreprise de mensonge et de fraude marche bien. Avec ton bobard de viol, la police va forcément venir fouiner. Pourquoi prendre un tel risque?

La femme: Ne t'en fais pas, ce type a beaucoup d'argent. Je sais ce que je fais.

Ou bien:

L'homme: Ce porc qui t'a fait cette chose dégueulasse – ne laisse pas la police s'en occuper. La prison est une punition encore trop bien pour ce vieux pervers. Je connais quelqu'un qui le tuera, lentement, avec un couteau. D'ailleurs, je vais peut-être m'évader et aller le tuer de mes propres mains

La femme: Calme-toi. Ce type est riche et puissant. Je sais ce que je fais.

Il est possible que Bernard-Henri Lévy parle parfaitement le peul, et que son assurance lui vienne de là. Mais pour l'instant, la seule autorité dont il a pu se targuer lors de sa contre-instruction, a été celle de l'amitié et de la camaraderie de classe qui le lie à Strauss-Kahn, un homme d'une éblouissante intégrité, évidemment incapable des actes odieux qu'on lui attribue. C'est peut-être d'ailleurs cette noblesse plus qu'humaine – alliée au charisme et à la puissance de Strauss-Kahn – qui a poussé au moins deux femmes, dans deux contextes culturels radicalement différents, à fantasmer, de manière étrangement similaires, certains actes avilissants de sa part.

«Il m'a tirée vers lui, on est tombés par terre et on s'est battus au sol, pendant plusieurs minutes...», aurait déclaré l'écrivaine française  Tristane Banon à L'Express. Elle avait déjà décrit cette agression présumée en 2007, dans une émission de télévision où le nom de l'agresseur avait été bipé. Il est possible que la femme de chambre ait regardé la télévision française, et qu'elle sache lire sur les lèvres.

Ou il est possible que Lévy cherche à nous enfumer. L'affaire de New York, écrit-il, manifeste un «robespierrisme» américain:

C'est un mot emprunté à la Révolution Française, évidemment, un qui décrit la façon dont les responsables de la Terreur se sont emparé à l'époque d’un homme de chair et l'ont déshumanisé en le transformant en symbole abstrait, et, dans la peau de ce symbole, ont cousu tout ce qu'ils avaient décidé de purger de l'Ancien Régime.

Eh bien, force est de constater que, concernant l'affaire Strauss-Kahn, l’Amérique pragmatique et rebelle aux idéologies, ce pays d'habeas corpus qui, pour Tocqueville, possédait le système judiciaire le plus démocratique du monde, a poussé ce robesperrisme français, malheureusement, jusqu'aux extrêmes de sa folie.

Les extrêmes de sa folie, écrit l'intellectuel français. Dans tout cet emballement médiatique, j'ai dû rater le moment où, lors d'un repas à 700$ [491€] célébrant sa première soirée hors de prison, Strauss-Kahn a vu les aliments qu'il mettait dans sa bouche jaillir de son œsophage tranché,  vu que les Américains fous lui avaient coupé la tête. Voilà ce que signifiait, réellement, le robespierrisme – guillotiner en masse en lieu et place de la justice. Strauss-Kahn s'est fait traiter de noms d'oiseaux dans la presse. S'il est si soucieux de son honneur, il peut toujours leur intenter un procès. C'est ce que fait son accusatrice.

Tom Scocca

traduit par Peggy Sastre

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